Le Museum of Everything à Paris – Le musée des plus que rien

Cachée au cœur du très chic 7e arrondissement parisien, une étrange exposition joue les prolongations et ne désemplit pas. Le Museum of Everything est un musée ambulant unique au monde, qui correspond bien au lieu éphémère qui l’accueille  : la Chalet Society, projet conçu par Marc-Olivier Wahler, l’ex-directeur du Palais de Tokyo, s’est installée dans une ancienne école catholique désaffectée et vouée à démolition d’ici à quelques mois.

Au bout d’un long porche, s’ouvre une grande cour grisâtre où se dresse un bâtiment vétuste, fait de briques rouges et de grandes verrières à la Jules Ferry. Un escalier extérieur grimpe jusqu’au deuxième étage, début du voyage. Paradoxalement, l’ambiance évoque New York et les premières galeries-lofts installées à Soho. Pour une exposition dédiée à des artistes (à partir du XIXe siècle) autodidactes, marginaux ou visionnaires de tous bords et de tous pays, souvent d’origine modeste et ignorants des codes de l’art, le choix de cet emplacement est déjà une réussite. La visite se fait donc de haut en bas, entre murs écaillés et sur parquets grinçants, d’une salle à une autre, au long de couloirs et d’escaliers, en passant par ce qui fut réfectoire ou lavabos. Près de 500 œuvres sont présentées.

En ouverture, une série de dessins, aujourd’hui célèbres, d’Henry Darger (1892-1973) ; comme dans une histoire illustrée, il a détaillé avec une minutie désuète les affres de troublantes petites filles dans un douloureux jardin d’Eden. Un ouvrage ambigu, fruit de toute une vie dérobée et d’un grand traumatisme. C’est le cas pour bon nombre de travaux exposés : le parcours de vie de leurs créateurs est aussi important que ce qu’ils en restituent sous une forme artistique. Ils témoignent d’univers personnels plutôt obsessionnels, chaotiques ou d’une rigueur névrotique, souvent sombres, parfois violents, toujours intenses.

Qu’ils viennent d’Amérique, d’Italie, ou du Ghana, sur beaucoup d’entre eux pèse l’ombre d’un dieu ou d’une religion. Ici des «  révérends  », prétendus missionnaires ou prédicateurs, signent de leur folie mystique des sculptures, des bannières, des panneaux parsemés d’écritures (saintes ou malignes) et de situations apocalyptiques. Lamentations, peurs ou courroux, ces expressions de l’individu brut peuvent être bouleversantes, ou carrément dérangeantes. Ailleurs, ce sont des artistes aveugles qui ont réalisé sans les voir des constructions d’une précision étonnante, ou des sculptures déconcertantes comme cette succession de caméras en céramique peinte, de l’australien Alan Constable, pour qui l’objectif se superpose à l’œil absent.

Photo Nicolas Krief, courtesy The Museum of Everything 2012
Vue extérieure de l’ancienne école@investie le temps de l’exposition@par la Chalet Society
D’une œuvre à l’autre le regard du visiteur, lui, n’est jamais en reste et se trouve confronté à des démarches artistiques profondément intimes, peut-être hasardeuses mais sûrement nécessaires. Ce qui frappe, c’est l’énergie créative, la précision du geste, la répétition des signes. Ainsi, notamment, pour le travail de quatre autres artistes vivants (ils ne sont qu’une vingtaine de contemporains dans l’exposition) devant lequel on s’attarde volontiers. Pour composer ses dessins à l’encre jaunie, le japonais Hiroyuki Doï utilise une plume de métal coupée en deux et un œil d’horloger. C’est à la poursuite de l’infiniment petit qu’il semble tendre et nous-mêmes, pour en distinguer les formes, devons prendre en main une loupe (obligeamment fournie) pour appréhender pleinement son… dessein. De son côté, l’américain Georges Widener recouvre d’un noir dense et opaque des napperons de papier accolés d’où émerge, soigneusement calligraphiée sur fond blanc, une constellation de chiffres et de dates. L’impression est forte et l’on croit être face à un antique parchemin oriental. A l’inverse, parce que tout en courbes massives, la création d’un autre japonais Tomoyuki Shinki  : il emmêle à profusion dans un corps à corps multicolore des formes humaines, amants ou lutteurs enlacés, sur de grands rouleaux horizontaux. Dans ce qu’elles révèlent de patience et de concentration, les sculptures des Français A.C.M. (pour Alfred et Corinne Marié) sont aussi remarquables : avec des éléments de machines à écrire et de matériel radio, ils bâtissent des édifices fragiles, églises ou palais, raffinés comme un travail d’orfèvre. Invité à s’exprimer sur leur travail, l’architecte et designer israélien Ron Arad évoque «  un assemblage complexe et unique de matériaux de récupération et de composants utilitaires  ».

On ne trouvera pas, au fil de cet itinéraire faussement muséal, de cartels débordant d’explications, où, trop souvent, l’écrit occulte le visuel (on manquerait presque, d’ailleurs, de quelques informations sur les matériaux utilisés, la datation ou la durée d’élaboration). Mais, en revanche, chaque visiteur curieux pourra lire des textes mis en exergue, écrits par des artistes patentés et renommés, des penseurs, des conservateurs, ayant posé un regard attentif et respectueux sur ces œuvres qui les ont parfois inspirés.

Qu’ils soient donc artistes, artisans, ou bricoleurs, inconnus, méconnus, ou désormais reconnus, tous ces individus sortis de leur propre ombre pour produire aussi de l’art, ont été jugés dignes de figurer ici. La mise en espace, qui privilégie l’abondance et joue sur la surprise ou l’affect, est une récupération affichée d’un état d’esprit bohème qu’on pouvait croire disparu, emporté par une société «  bobo  ». Le lieu est en adéquation avec le propos, et le propos a une puissance vitale évidente. Tout un public restera sans doute sur la défensive devant ce qui peut être perçu comme une exhibition, mais tout un autre se laissera ravir par une exposition formidablement attachante.

Photo Nicolas Krief, courtesy The Museum of Everything 2012
Vue d’exposition@du Museum of Everything, à Paris

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