Antoine Roegiers à Paris – Dialogue avec Bruegel

Antoine Roegiers

A la fois peintre, dessinateur et artiste numérique, Antoine Roegiers s’est emparé depuis quelques années des univers puissants et étranges de Jérôme Bosch et de Pieter Bruegel, qu’il revisite à travers de minutieux croquis et de savoureuses installations vidéo. La galerie parisienne Praz-Delavallade présente actuellement Les Sept Péchés capitaux, inspirés par une série de dessins réalisée au XVIe siècle par Bruegel. L’occasion pour l’historienne de l’art Charlotte Waligora d’aller à la rencontre du jeune plasticien. Entretien.

Charlotte Waligora. – On parle de film d’animation, d’installation, de vidéo pour évoquer votre œuvre. Vous pratiquez le dessin et la peinture et avez recours à la musique (d’Antoine Marroncles). Comment définiriez-vous votre travail  ?

Antoine Roegiers. – Depuis quelques années, je sens qu’une certaine cohérence se crée entre chacune de mes œuvres. Un travail en inspirant un autre. Je cherche un travail d’émotion et de sensation. Je change de médium suivant mes projets et mes envies. On peut donc dire de moi que je suis un artiste plasticien, mais je me considère avant tout comme un peintre. Je me suis toujours dit que j’étais un peintre qui utilise aussi d’autres moyens pour peindre ou pour montrer la peinture. 

Le principe du film d’animation vous permet de mettre en mouvement ce qui est, par définition, figé. Vous avez déjà parlé, au sujet de cette œuvre inspirée par la série de dessins de Pieter Bruegel (1558), de «  mise en espace  ». Ne s’agit-il que de cela  ?

Dans les dessins de Bruegel, toutes les actions se passent au même moment. Je dois bien observer l’œuvre de départ, réfléchir à ma propre narration, découper l’œuvre pour dérouler ma propre chronologie et trouver les liaisons entre chacun de ses morceaux pour créer un plan séquence, dans un ensemble cohérent. C’est en ce sens que je crée une mise espace. A ce stade, je peux passer à la suite  : la mise en mouvement. C’est-à-dire inventer cette action qui est figée sur le papier. J’imagine ce qui se passe avant, pendant et après. Je cherche à respecter l’esprit de l’œuvre originelle, tout en la transformant pour me l’approprier et ainsi dévoiler ma vision de cette œuvre. Nous sommes à la fois dans l’univers de Bruegel, mais aussi dans mon monde. Il s’instaure un dialogue entre Bruegel et moi.

Antoine Roegiers
Les Sept Péchés capitaux, dessins, Antoine Roegiers, 2012
On vous présente souvent comme un artiste belge. Vous avez admis vous sentir très proche de l’esprit belge, n’ayant toutefois presque jamais vécu en Belgique. Qu’est-ce qu’être belge selon vous, autrement dit qu’est-ce qu’être un artiste belge aujourd’hui  ?

J’ai 32 ans et je vis en France depuis presque 30 ans. Depuis mon enfance, dire que je suis belge a toujours fait une différence pour mes amis. Sentant cette particularité et ne vivant pas en Belgique, j’ai eu le sentiment d’être un peu de nulle part. Ce pays est d’une étrangeté onirique. Mes plus beaux souvenirs d’enfance sont là-bas. Et je pense qu’à travers les grands maîtres tel que Bruegel ou Bosch, j’ai trouvé des racines et une filiation convenant à ma sensibilité. Pour autant, je ne saurai définir ce qu’est être un artiste belge aujourd’hui. J’ai toutefois remarqué une certaine poésie, une ironie, un humour, une irrévérence et, pour certains, un travail à la fois décomplexé du passé tout en étant imprégné de l’histoire de l’art comme, par exemple, Wim Delvoye et Jan Fabre. L’origine d’un artiste est très importante, mais chacun a son histoire. 

Comment est né cet intérêt pour Jérôme Bosch et Bruegel qui affirme un dialogue et un lien tissé avec l’histoire de l’art  ? Celle-ci est-elle une valeur nécessaire pour vous  ?

Mon intérêt pour ces peintres est né pendant les cours d’histoire de l’art à l’école des Beaux-Arts de Paris. Les peintures sont généralement projetées en très grand format au moyen de diapositives. Je me suis rendu compte de la richesse insoupçonnée que recèlent ces tableaux. On peut isoler le détail d’une scène et y voir un nouveau tableau. On peut regarder ces œuvres comme une mise en abyme de plusieurs tableaux qui, en prenant du recul, n’en formeraient plus qu’un. Dans mon travail, l’histoire de l’art est une source d’inspiration. Cela ne veut pas dire que je ne regarde pas ce qui se fait aujourd’hui, mais certaines œuvres anciennes sont d’une grande modernité. Elles sont des fenêtres vers des esprits d’un autre temps. Et d’un point de vue pictural, je me régale. Je cherche, en regardant derrière, à être dans le contemporain. 

L’excellence technique avec laquelle vous vous penchez sur ces univers, le temps que vous y passez, vous permettent sans doute de sonder l’insondable et de vous faire une idée de la façon dont Bosch et Bruegel pensaient et appréhendaient le monde. Cela nourrit-il votre propre vision du monde et de l’humain  ?

Ce qui est insondable, c’est leur modernité, et cela me fascine. Ils ont trouvé leur liberté et ont créé leurs propres codes, audacieux et inventifs, uniques, et se sont joués des idées établies de leur époque. Alors oui, ils nourrissent ma propre vision du monde.

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