Safet Zec à Paris – Le pouvoir de la peinture

Safet Zec, courtesy galerie Dutko, Paris, photo MLD

En 2010, à Venise, le musée Correr rendait hommage à l’œuvre de Safet Zec et lui consacrait une importante exposition. Extraite de cette dernière, une sélection d’œuvres est actuellement exposée à la galerie Dutko de l’île Saint-Louis, à Paris. De grandes toiles mettent à l’honneur les drapés et les blancs de cet artiste bosnien de renommée internationale.De l’autre côté de la Miljacka se dresse la bibliothèque de Sarajevo. Un pont, quelques centaines de mètres, et Vijecnica entrouvre ses portes. Dans la cour intérieure bordée de colonnes, quatre immenses portraits témoignent des déchirements de la guerre. Mains jointes, paupières lourdes de désespoir, visage raviné par l’impuissance, une femme, une mère, prie un ciel saturé des rugissements du monde. Quand la peinture transcende la réalité, qu’elle déborde de vie, même silencieuse – pour emprunter à Jorge Semprun –, elle s’imprime, là, en vous, sans que plus rien, jamais, ne vienne l’en déloger. Des moments rares, précieux en sont les souvenirs. Quelques années plus tard, à Paris. La matinée est claire en ce mois de décembre. A la galerie Dutko tout est presque prêt pour le vernissage du soir. Safet Zec apparait sur le trottoir d’en face.

Pour ses voisins, il était le «  wunder kind  », l’enfant prodige de la rue Hrgica. Dès l’école élémentaire, Safet dessine. Non pas comme les autres enfants de Sarajevo mais avec une maîtrise qui provoque l’enthousiasme de son entourage et oblige son père à se rendre à l’évidence  : son fils ne sera pas artisan cordonnier comme lui. «  Je ne souhaitais pas suivre la tradition familiale. Je voulais créer des images, être différent.  » Bon élève, il poursuit une scolarité sans encombre entouré de trois frères et deux sœurs. «  J’aimais aller au jardin et jouer au ballon  », explique-t-il comme pour coller à l’image que l’on se fait d’un enfant d’après-guerre (il est né en 1943)  : culottes courtes et chaussettes hautes. L’année de ses douze ans, un journal publie un article sur l’enfant qui veut devenir peintre et l’illustre par un de ses croquis. Ecole primaire, collège, lycée. Safet est déterminé. Il veut poursuivre des études, s’intéresser au cinéma, à l’art. «  Après la Seconde guerre mondiale, la situation était difficile. Il y avait beaucoup de pauvreté et il fallait trouver les moyens de s’en sortir. Avoir des préoccupations artistiques était étrange. C’était un défi. Je voulais rêver qu’un autre monde était possible.  »

Rembrandt «  renverse  » Safet

L’adolescent est fougueusement obstiné. Il pratique dessin et peinture, peinture et dessin. «  C’était il y a longtemps. J’avais quinze ans. A l’époque, j’étais barbouillé de la tête aux pieds de couleur et d’huile, de fusain écrasé, de crayon, de mine de plomb, je trempais dans l’odeur de la térébenthine », raconte le peintre dans un texte écrit en 2001 et publié à l’occasion de deux rétrospectives au Collegium artisticum de Sarajevo et à l’église Sainte Marie-Madeleine à Lille. C’est précisément à cette période qu’une reproduction d’une œuvre de Rembrandt le «  renverse  » au point de céder à la présomptueuse et insensée envie de la reproduire. Le jeune homme ne sait pas à quoi il s’attaque. Il accroche une feuille au mur du couloir de la maison familiale et s’attèle frénétiquement à la tâche. «  Je me souviens du crayon noir, épais, que j’essayais de tailler. Je me revoie en train de dessiner fébrilement. Dans l’exaltation. » Si le résultat n’est pas à la hauteur de ses espérances, toujours il se souviendra  : «  Je n’oublierai jamais cette leçon amère de ma jeunesse. Première du genre elle avait frappé mon âme et ma main immatures avec d’autant plus de force. Pour la première – et pour la dernière – fois, ce que j’avais fait avait été trop éloigné du but que je m’étais fixé. Inadmissible. Une persévérance acharnée me permit d’avancer, de conjurer le découragement éprouvé.  » Personne mieux que Rembrandt ne pouvait offrir un tel enseignement.

Safet Zec, courtesy galerie Dutko, Paris, photo MLD
galerie Dutko, Vue d’expo, Paris, 2011

Désormais diplômé de l’école des Arts appliqués, où il a découvert la gravure, Safet Zec prépare sa valise  : direction Belgrade et les Beaux-Arts. Déjà très aguerri dans la pratique du dessin, l’étudiant est assez déçu par l’école. Il poursuit malgré tout, réalise des affiches de cinéma pour subvenir à ses besoins, ne cesse de tourmenter crayons et pinceaux. «  Je travaillais beaucoup mais n’étais pas attaché à ce que je faisais. Je détruisais la plupart des choses ou peignais par-dessus.  » Du coup, peu d’œuvres de cette époque ont survécu. Safet Zec pense beaucoup aux grands maîtres de la peinture et cherche la maîtrise, jusqu’à la perfection, de son trait. Il se plie aux exercices répétés. Sans cesse sur le métier, il remet son ouvrage. Pourtant si le découragement le saisit parfois, c’est à l’idée de devoir affronter l’art tel que ses contemporains l’inventent. Peu lui importe les engouements, expérimentations et postulats de l’époque. Il se sent en décalage. Mais les années 1970 n’ont pas que des inconvénients. Aux Beaux-Arts, l’artiste rencontre celle qui deviendra sa femme. Ensemble, ils découvriront la colonie artistique de Pocitelj, en Herzégovine, où, plus tard, il installera un atelier, qu’il affectionne toujours particulièrement. Fermons cette parenthèse.Des arbres, des paysages, des intérieurs de maison…

Diplôme en poche et service militaire terminé, Safet Zec décide de s’installer à Belgrade. Ses années d’études lui ont permis de se constituer un premier réseau qu’il entend désormais élargir. La ville se comporte comme une capitale, elle laisse entrevoir nombre d’opportunités. Dans son atelier, l’artiste se consacre totalement au paysage. Il peint, grave, dessine. Passe d’une technique à l’autre, d’une œuvre à l’autre, d’un sujet à l’autre. «  Pendant 20 ans, j’ai été connu pour mes arbres, mes passages, mes intérieurs de maisons bosniaques, mes natures mortes…  » Durant toute cette période, qualifiée depuis lors de «  verte  », le peintre s’inscrit à contre-courant. «  J’agissais à l’opposé des modes. Ma peinture était volontairement un peu naïve. Je m’amusais de voir que ce genre pouvait encore plaire même aux professeurs des Beaux-Arts. Je me souviens que l’un d’entre eux est allé jusqu’à m’acheter une toile  !  »

Le succès est au rendez-vous. Des souvenirs s’imposent. De l’autre côté de la rue de son enfance, se dressait une façade blanche aux multiples fenêtres. Le jeune garçon avait pris l’habitude d’observer les manies de chacun. Il savait que malgré l’unité du bâtiment, les vies qui s’y déroulaient étaient singulières. Sur la toile, des années plus tard, les fenêtres se décalent, comme pour marquer la particularité de chacune de ces existences. Leur récit s’inscrit en creux dans une peinture qui n’en révèle que le décor. «  L’homme s’est absenté mais il est là, présent : par ses traces quotidiennes, son humble obstination à vivre, même en silence. Dans le silence de la vie qui sourd des toiles de Safet Zec, à jamais  », écrivait Jorge Semprun en juillet 2006. L’homme  : le peintre sait qu’un jour il y reviendra. «  Le retour aux sources était inévitable.  » Seul son heure était inconnue.

Safet Zec, courtesy galerie Dutko
Chemise 3, Safet Zec

Safet Zec de Pascal Bonafoux

«  Les tableaux de Z., sans cheval de bataille, sans femme nue, sans la moindre anecdote, ne sont rien d’autre que des surfaces planes recouvertes de couleurs en un certain ordre assemblées. Z. est de ceux – rares – qui ne doutent pas du pouvoir de la peinture. Ce pouvoir est celui de donner à éprouver un trouble nécessaire. La connaissance n’est pas l’affaire de la peinture. Ni l’information. C’est cette déconvenue, ce trouble, que le XXe siècle a commencé de ne plus admettre. Dans l’un des Discours de Suède prononcés en décembre 1957, Albert Camus affirme  : “La haine de l’art dont notre société offre de si beaux exemples n’a tant d’efficacité, aujourd’hui, que parce qu’elle est entretenue par les artistes eux-mêmes. Le doute des artistes qui nous ont précédés touchait à leur propre talent. Celui des artistes d’aujourd’hui touche à la nécessité de leur art, donc à leur existence même.”

Z. est de ceux – rares – qui ne doutent pas de la nécessité de leur art. Quoi qu’il peigne, un torchon, un arbre, une palissade, une façade ou une main tendue. »

Extrait de Safet Zec de Pascal Bonafoux, p. 22. Editions Qupé, Paris. Novembre 2011. 

Safet Zec, courtesy galerie Dutko
Etreinte, Safet Zec

Une table, une étagère, une chaise, un buffet, une miche de pain, une porte, une poignée d’oignons…  : les temps suspendus de Safet Zec s’exposent désormais à travers le monde. Nous sommes à la fin des années 1980. L’artiste rentre à Sarajevo avec son épouse et ses deux enfants, une fille et un garçon. Le plaisir de retrouver sa ville est de courte durée. La dislocation de la Yougoslavie tourne au cauchemar. La guerre éclate. Après la Slovénie et la Croatie, les forces serbes attaquent la Bosnie-Herzégovine en 1992. «  J’avais quinze ans et mon frère six, explique Hana, sa fille. Nous sommes partis rejoindre mon oncle à Montréal. Mes parents, quant à eux, ont quitté la ville avec un des derniers vols humanitaires. Après avoir séjourné à Vienne et à Ljubljana, ils se sont rendus en Italie, non loin de Trieste.  » Depuis plusieurs années, le peintre y est invité par un imprimeur d’Udine qui l’accueille à bras ouverts et lui permet d’investir son atelier de gravure. Une chance pour l’artiste qui est parti sans rien. Là, dans cet exil à quelques kilomètres de la Slovénie, il reprend ses thèmes fétiches. «  Mais tout avait changé, lâche Safec Zec. Tout sortait différemment.  » Les couleurs se ternissent, une lumière crépusculaire tombe sur la toile et dans cette plongée en absurdie, la figure humaine rejaillit avec force. L’âme en lambeaux, inlassablement il grave, peint et revient à l’encre de Chine de ses débuts. «  J’avais besoin de réagir.  » La main de Zec n’oubliera jamais la guerre.Venise, un rêve d’étudiant

Peindre à Venise était un rêve d’étudiant. L’artiste décide de le réaliser comme pour conjurer le tragique de ces dernières années. Le conflit est terminé mais les stigmates sont profonds. Il quitte Udine et installe sa famille au cœur de la Sérénissime. Si le peintre avoue que la ville peut nourrir une œuvre, il évoque surtout la quête de l’espace «  idéal  » pour travailler et le soulagement ressenti une fois le but atteint. Depuis 2006, Safet Zec ne cherche plus. Il partage désormais son temps entre Venise, Sarajevo – où après une exposition collective en 1997, il ouvre un atelier en 2003 (accessible au public) –, Pocitelj, son havre de paix, et Paris, où vit sa fille.

Retour à la galerie Dutko sur l’île Saint-Louis. La matinée tire à sa fin. L’historien de l’art, Pascal Bonafoux, fait son entrée. Il se passionne depuis de nombreuses années pour la peinture de Z., comme il le nomme dans un ouvrage consacré au peintre paru pour l’exposition parisienne (voir encadré). Distrait par l’arrivée de son ami, Safet Zec a laissé sa phrase en suspens mais bientôt reprend  : «  Rares sont les fois où je peins sur une surface vierge. Commencer à travailler sur une toile blanche est une pratique du XXe siècle. Je préfère m’inscrire dans la tradition des grands maîtres. C’est mieux d’avoir un fond où il se passe des choses.  » L’artiste aime coller sur ses toiles des pages jaunies de journaux ou de vieux livres. Peu importe ce qu’elles racontent, l’important, c’est la matière, la lumière. Au mur, l’étreinte d’un couple aux visages dissimulés, un lit aux draps froissés, une barque recouverte de linges, un corps abandonné sous un drap… Aucun bruit ne filtre. Il y a dans l’œuvre de Zec un drame  : présent, passé ou à venir. Une histoire qui toujours serre le cœur, une maîtrise de l’art de peindre qui sans cesse réjouit l’œil. Il en va de cette peinture comme de l’opéra. Sublime et tragique à la fois. [[double-v320:5,6]]

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