matali crasset à la présidence d’un Frac – D’un monde à l’autre

matali crasset a été élue à l’unanimité, la semaine dernière, à la présidence du Frac Champagne-Ardenne par le conseil d’administration de l’institution. Une nomination qui vient souligner les liens toujours plus affirmés et complices existant entre le design et l’art contemporain. La designer française et la directrice du Frac, Florence Derieux, ont accepté de livrer leur sentiment sur la question.

Florence Derieux  : «  Bien plus qu’un designer célèbre  »

ArtsHebdo|Médias. – Est-ce la première fois qu’une personnalité issue du monde du design accède à la présidence d’un Frac ?

Florence Derieux. – A ma connaissance, oui. Mais matali crasset est à nos yeux bien plus qu’un designer célèbre dans le monde entier.

Comment est née l’idée de confier cette fonction à matali crasset ?

L’idée s’est imposée d’elle-même, car elle répond pleinement aux souhaits de tous  : des tutelles, du conseil d’administration et de l’institution. matali crasset est originaire de la région et connaît donc particulièrement bien ce territoire auquel elle est très attachée et sur lequel elle reste très présente, malgré un emploi du temps surchargé. Il est essentiel que le président du Frac ait une réelle connaissance de l’art contemporain, de ses acteurs, de ses enjeux  ; ce qui est le cas de matali crasset, qui est aussi collectionneuse et soutient ainsi, avec son mari, la jeune création. matali crasset, de par son parcours remarquable et sa carrière internationale, incarne par ailleurs une forme de modèle auquel il nous semble important que les nouvelles générations puissent s’identifier.

Quel est le rôle d’un président de Frac ?

Alfred Pacquement, directeur du Centre Pompidou à Paris, m’a écrit : « Le président d’une association se doit d’être disponible pour le directeur, l’épauler, aller devant les tutelles, l’Etat et la Région, pour défendre le Frac. » On pourrait bien sûr continuer l’énumération, mais je crois qu’il dit là l’essentiel.

Où se situe, si elle existe, la frontière entre design et art contemporain ?

Plutôt que de parler de frontière, je crois qu’il faut imaginer les domaines de l’art contemporain et du design comme deux mondes, contenant chacun ses propres acteurs, méthodologies, écoles, lieux d’exposition, galeries, maisons d’édition, magazines, etc. Il est ensuite beaucoup plus facile de comprendre comment tout cela fonctionne. Il existe des réseaux, des moyens et des lieux de production, de diffusion et de réception  ; des histoires, aussi, propres à l’art ou au design, mais laissant, dans le même temps, la place pour une histoire commune. Un individu va choisir de se définir comme un artiste ou comme un designer, puis d’opérer depuis tel ou tel monde  ; mais il peut tout aussi bien aujourd’hui porter plusieurs «  casquettes  » et se déplacer d’un monde à l’autre.

L’expo du moment

matali crasset, photo Julien Carreyn
matali crasset
Le Frac Champagne-Ardenne présente les travaux de Plamen Dejanoff, plasticien bulgare installé à Vienne, en Autriche. Explorant les liens entre art et économie, ils se situe à mi-chemin entre les stratégies capitalistes d’un monde globalisé et une critique ironique et désenchantée du monde de l’art. Le titre de l’exposition, The Bronze House, reprend celui de l’une de ses installations architecturales en bronze, une sculpture habitable de plus de 600 m2, faisant elle-même partie d’un vaste projet débuté en 2006 à Veliko Tarnovo, sa ville natale. Jusqu’au 30 décembre.

matali crasset : «   Un challenge passionnant  »

Florence Derieux, photo Julie Berthelemy
Florence Derieux
ArtsHebdo|Médias. – Que signifie pour vous ce rôle de présidente de Frac ?

matali crasset. – J’arrive dans un contexte où le Frac est dans une situation curieuse  : il n’aura bientôt plus de lieu – à partir de fin avril 2013 et pour une durée cependant temporaire –, alors que sa visibilité et sa reconnaissance deviennent internationales. On vient, en effet, jusqu’à Reims pour apprécier la qualité de la programmation mis en place par Florence Derieux et ses collaborateurs. Cette phase de transition s’annonce difficile  ; c’est dommage de casser une dynamique qui fonctionne, mais il faut réagir et se convaincre qu’il est possible, de ce fait, d’en développer une nouvelle. C’est un challenge passionnant.

Le fait qu’il s’agisse de votre région natale a-t-il de l’importance à vos yeux ?

Oui, bien sûr. J’ai passé mon enfance dans un petit village de la Marne, où les propositions culturelles étaient rares. Peut-être aurai-je su plus tôt me diriger vers le métier de designer, si mon regard avait rencontré d’autres choses. Ceci dit, je ne regrette rien, car si l’imaginaire joue un grand rôle pour moi, c’est en partie parce que je me suis, à l’époque, ennuyée. Mes parents m’ont appris d’autres choses, notamment ce rapport distancié entre intérieur et extérieur qui rythme la vie des agriculteurs. J’ai aussi beaucoup aimé inventer la campagne comme terrain de jeu. C’est sans doute pour toutes ces raisons que je prends toujours un plaisir presque militant à répondre à des demandes émanant de milieux ruraux. Le contemporain ne doit pas être l’apanage du monde urbain.

Que pensez-vous de la notion de frontière entre design et art contemporain ?

Cette frontière, c’est le marché qui la pose ou l’a instituée, il s’en sert aussi. Il est facile de comprendre que les étiquettes de prix ne sont pas les mêmes si on expose dans un magasin ou dans une galerie. Le marché aime les choses simples, reconnaissables, et met longtemps à absorber ceux qui les dépassent. Prenons l’exemple de Bruno Munari, qui a réalisé les premiers mobiles, avant Calder. Il fut peintre, illustrateur, graphiste, designer, sculpteur, poète, cinéaste… et fut également créateur de livres pour enfants, ce dans quoi on l’enferme. Mais l’évidence de son génie nous saute aux yeux et force est de constater que son œuvre est observée par les jeunes artistes.

Comment vous situez-vous vous-même ?

Je suis designer industriel, c’est mon socle, ma base. A partir de là, je peux intervenir dans des cadres très différents, comme travailler avec un partenaire privé pour créer l’hôtel Dar Hi, à Nefta en Tunisie, et s’interroger sur l’écosystème en péril d’une palmeraie ; ou réaliser une série de maisons sylvestres expérimentales dans le cadre d’un centre d’art rural contemporain, Le Vent des Forêts, dont le « white cube » est une forêt. J’entrevois de plus en plus ce métier, à travers les projets que je mène, comme celui d’un accoucheur, d’un maïeuticien. Il s’agit de moins en moins de mettre en forme de la matière, d’esthétique, mais plutôt de faire émerger, de fédérer, d’organiser, autour d’intentions et de valeurs communes, des liens et des réseaux de compétences, de connivence et de socialité. Cela me semble être en écho avec la mission du Frac.

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