Biennale de Busan 2014 – Le monde en partage (2)

Chiharu Shiota, photo Ch. Waligòra

«  Habiter le monde est une question ou plutôt un désir. L’une et l’autre ont fait l’objet de récits épiques, de contes et légendes, de récits religieux, d’interrogations philosophiques ou scientifiques.  » Dans le cadre de la huitième édition de la Biennale d’art contemporain de Busan, en Corée du Sud, dont il s’est vu confier la direction artistique, Olivier Kaeppelin invite quelque 80 artistes, jeunes talents et plasticiens à la réputation internationale, à venir explorer cette idée d’«  investir  » le monde à travers différents champs d’investigation parmi lesquels le «  mouvement  », «  la mobilité de l’architecture et des objets  », «  l’identité représentée  », «  le ciel et le cosmos  », «  l’animalité  » et «  la nature  ». La semaine dernière, nous sommes partis à la découverte des œuvres présentées par Anish Kapoor, Damien Cabanes, Djamel Tatah et Assan Smati. L’historienne de l’art Charlotte Waligòra poursuit ici sa déambulation dans les salles du Busan Museum of Art et nous emmène à la rencontre de Chiharu Shiota, Damien Deroubaix, Peter Soriano et Fabrice Hyber.

Sur le fil de la mémoire avec Chiharu Shiota

Son œuvre singulière, composée de tissages de fils noirs enserrant de vieux objets au caractère éphémère, voués à la disparition, de suspensions cumulatives nous plongeant dans le flou du souvenir, délivre une esthétique de la mémoire. Née en 1972, Chiharu Shiota effectue ses classes à l’université de Kyoto, au Japon. Le passage de la peinture à l’installation se fera progressivement. Récemment sélectionnée pour représenter le Japon à la 56e Biennale de Venise, l’artiste déploie au Busan Museum of Art Dialogue – travail auparavant présenté en juin et juillet derniers à Paris par la galerie Daniel Templon –, une installation composée d’un ensemble de valises chinées en Allemagne, où elle vit et travaille depuis 1996. Appréhender une œuvre de Chiharu Shiota est une expérience comme typiquement l’art contemporain sait en offrir. Sa vertu étant non seulement de mobiliser intellectuellement et intimement, voire secrètement, le spectateur, mais également de proposer de vivre quelque chose de physique, le principe de monumentalité bousculant les rapports d’échelle. Autre expérience que celle de prendre part et d’assister au déballage des matériaux, notamment des 219 valises de la version busanaise de Dialogue. Les défaire une à une, les aligner suivant leurs dimensions, observer au passage leurs étiquettes et les noms autrefois inscrits à la plume, projette l’esprit dans les centres de triage des objets confisqués à l’entrée des camps de concentration et d’extermination. L’œuvre est toutefois à comprendre dans le monde d’aujourd’hui. Une fois suspendues, certaines valises équipées d’un moteur se mettent à faire vibrer l’ensemble qui forme une accumulation ascendante ou descendante. L’installation aurait été inspirée par la célèbre remarque de Kafka selon laquelle une vie entière peut tenir dans une valise. Mais est aussi évoquée dans l’œuvre de Chiharu Shiota, Japonaise établie à Berlin et que la carrière artistique invite à se déplacer en différents endroits du monde, la valise de l’exilé, qui s’élève et établit avec d’autres un dialogue qu’il nous appartiendra d’entendre et de comprendre, au-delà des qualités esthétiques de l’installation.

L’artiste passe par ailleurs ici du noir au rouge, du fil à la corde, de la mémoire et du passé au présent, peut-être, en dynamisant de cette manière ses dispositifs récents. Dialogue est également à rapprocher d’une autre installation cumulative intitulée Dialogue from DNA (2004), où les fils lient entre eux les éléments comme le «  fil rouge  » lie tout aussi bien les gens à partir d’affinités non électives, mais plutôt instinctives pour ne pas dire inconscientes, dans le tissu complexe des relations humaines. Le XXe siècle a engagé des déplacements massifs de populations que la valise rappelle et cristallise. Impossible, face à l’œuvre de l’artiste, de ne pas songer à Ellis Island et aux espaces de quarantaine. Impossible de ne pas penser aux naufrages de clandestins et à ces accumulations de corps flottants, autrement immortalisés par Antoine d’Agata à la surface de la Méditerranée. Dans un tout autre songe, chaque valise symboliserait une âme, une vie, s’éloignant de ces enfers et de toutes les fractures inhérentes au déplacement. Si les valises s’envolent, le regard du spectateur et l’âme du voyageur simultanément s’élèvent. Il y a dans l’œuvre de Chiharu Shiota comme une volonté de préserver la part fragile et émouvante de notre monde, en en sauvegardant quelques fragments parmi les plus inattendus qui fonctionnent comme des alcôves mémorielles.

Chiharu Shiota, photo Ch. Waligòra
Dialogue (détail), Chiharu Shiota, 2014

Damien Deroubaix ou le triomphe de l’imaginaire

Chiharu Shiota, photo Ch. Waligòra
Dialogue (détail), Chiharu Shiota, 2014
Cinq peintures récentes de Damien Deroubaix sont présentées à Busan  : Feeble screams from forest unknown, Furie, Messiah, Sueno et Untitled AC rejoignent tout d’abord par leurs titres l’univers du rock et de ses ramifications «  underground  ». Ces peintures monumentales (224 x 178 cm), toiles marouflées sur toiles, sont peintes à l’huile et figurent les chimères de l’artiste dans des paysages de fin du monde qui conjuguent plusieurs cultures picturales. On pense à Pablo Picasso – bien entendu –, à Joan Miró, à Bram van Velde. «  Ce sont presque les premières œuvres à l’huile sur toile marouflées sur toiles, explique Damien Deroubaix, les toutes premières ayant été réalisées pour l’exposition Astralis* à l’espace culturel Louis Vuitton. Avant, je travaillais sur papier à l’aquarelle, encre et acrylique tout ensemble, à quoi j’ajoutais souvent des collages de gravures. Je poursuis d’ailleurs cette démarche en parallèle.  » Le peintre, né à Lille en 1972, compose ses scènes à la symbolique hermétique pour une figuration arcane, articulant des citations plastiques dans des espaces picturaux dont la compréhension est guidée par la lettre et le texte. Ses référents figuratifs – corps, squelettes, animaux, chimères – sont campés dans des paysages métaphysiques ponctués de signes géométriques. En déplaçant les tableaux, on s’aperçoit que l’espace de chacun est en réalité un espace commun, suivant l’ordre dans lequel ils sont agencés  ; un espace commun balisé de colonnes. «  C’est en partie la magie de la peinture, mais c’est surtout lié au fait que je travaille en séries, jusqu’à épuisement d’un motif, et cette “colonne” est l’un de mes motifs, précise Damien Deroubaix. C’est à la fois la colonne que l’on peut trouver dans les Annonciations de Fra Angelico, et une sorte de totem supportant les divinités actuelles  : la guerre, l’argent. Je peins souvent la face cachée du monde d’aujourd’hui, je gratte le vernis de la société capitaliste, de son esthétique publicitaire.  » Si l’œuvre livre une perception critique du monde dans un langage formel qui s’abstient de livrer le sens exact de son lexique, il en résulte une construction d’ensemble qui, si elle renvoie à l’histoire de l’art et de la peinture en particulier, interroge surtout les procédés de narration par l’image tels qu’ils furent développés au Moyen-Age, non sans préserver son autonomie et en introduisant de nouvelles temporalités, comme la culture «  Crust punk-Grindcore  » – dont l’imagerie en noir et blanc associe textes et/ou lettres et images.

Damien Deroubaix s’est souvent distingué pour un travail employant sur un même champ plusieurs techniques, à travers lequel il livre des transcriptions figuratives des tourments qui le traversent, qu’ils soient personnels ou universels. Egalement sculpteur et commissaire d’exposition – il rassemble ses contemporains explorant les mêmes territoires –, l’artiste ne se satisfait pas du seul espace pictural et conçoit ses accrochages en termes de fragmentation rythmique de l’espace, où se déploie un univers qui emprunte autant à feus Jérôme Bosch, Pablo Picasso et Erwin Blumenfeld qu’à Georg Baselitz (né en 1938). Il renouvelle la dimension iconographique de la peinture qui voit triompher l’imaginaire et le fantastique pouvoir évocateur de la forme au profit du sujet. Evoquant notamment Furie, l’une des toiles présentée ici, Damien Deroubaix rappelle  : «  Dans le choix de la Biennale de Busan, il y a notamment une victoire. Je la peins au milieu d’un champ de ruines, une fumée noire lui sortant des moignons de ses mains  ; le totem supporte une tête de mort des Waffen-SS. On a tendance, surtout en ces temps de commémorations, à glorifier les victoires, en occultant les ruines.  »

* Exposition collective qui s’est tenue à Paris du 7 février au 11 mai 2014.

Damien Deroubaix, courtesy galerie In Situ - Fabienne Leclerc
Furie, huile sur toile (224 x 178 cm), Damien Deroubaix, 2014
Peter Soriano, photo Ch. Waligòra
At Intervals (détail), Peter Soriano, 2014

La mutabilité et la légèreté selon Peter Soriano

Lorsque la peinture articule le fond et la forme, lie un ensemble de signes tracés en déformant la géométrie élémentaire, il est question d’écriture et de narration nous conviant au seuil du leurre de sa lisibilité possible. La grammaire qui s’applique alors est celle des matériaux, des découpages, des jeux à l’emporte-pièce, des résonances chromatiques et spatiales qu’offre cet art d’un autre langage rejoignant la métaphysique, la poétique du lieu innommé  : à savoir l’espace que l’œuvre va tout à coup modifier de sa présence singulière.

Né en 1959 à Manille, aux Philippines, Peter Soriano vit et travaille à New York. Il a été formé par son oncle, le peintre Fernando Zóbel (1924-1984) qui l’invite à regarder la peinture et à essayer de comprendre comment se font les tableaux en les déconstruisant mentalement. Au début des années 1990, il réalise ses premières installations de formes biomorphiques, en résine de polyester, qui lui inspireront plus tard les peintures in situ et qui révèlent un penchant pour le macrocosme et le mystère cellulaire qui procède – en se modifiant – du vivant et d’une dynamique, voire d’une mécanique de mouvement. «  Il y a deux termes importants pour moi, confie l’artiste, la mutabilité et la légèreté.  » Dans son œuvre murale, Peter Soriano rassemble plusieurs cultures picturales, notamment celles de la peinture abstraite qui a recours à une construction par le signe, principe de représentation reliant la modernité à la Préhistoire, celle du graffiti et de la muralité, celle de l’installation et de la monumentalité, celle, enfin, de l’éphémère et de l’in situ.

A Busan, l’artiste propose un projet intitulé At Intervals, tracé sur un papier calque et imaginé dans un TGV Paris-Bordeaux après avoir rencontré, en juin dernier, Olivier Kaeppelin qui l’a invité à participer à la Biennale Inhabiting the world. Peter Soriano articule sa proposition en séquences reproduisant le même motif, soumis à une série de variations formelles, qui résonnent comme un ensemble de vibrations suivant le rythme du regard porté à l’extérieur du train, lancé à grande vitesse à travers les plaines et les abords de sous-bois français. Au-delà de l’anecdote, l’artiste emprunte à l’art des marquages au sol employés dans le génie civil ou militaire  : «  Aux Etats-Unis, les électriciens utilisent un ensemble de signes, comme la flèche pour indiquer qu’il faut monter, qui constitue pour moi le langage le plus simple. Mon œuvre porte en elle le désir d’aller vers cette forme de communication qui offre un degré de compréhension efficace.  » L’esthétique de la rue, du bâtiment, du bitume et du béton, tout comme celle des signes peints sur les tarmacs d’aéroports, sont ainsi amenées à rencontrer l’histoire de la peinture en un seul et même champ où, parfois, une percée se forme, traversée par un réseau de lignes qui se rejoignent en un point situé au cœur de l’espace mural et vers lequel plonge tout à coup notre regard à intervalles irréguliers. Figures géométriques, flèches, cercles, quadrangles, tracés à la règle ou formés à la bombe constituent un vocabulaire composé de métamorphoses qui s’organisent en un ensemble infini de «  virtualités  », de voies, de pistes, de portes, de passages ou de directions possibles. Une ponctuation à la fois musicale et poétique qui rappelle l’espace admis entre les mots choyés par André Breton pour les relations interactives se produisant au cœur même du poème et que l’on pourrait appliquer ici à la peinture, à sa construction d’ensemble et aux motifs qu’elle utilise, sur une «  page blanche  » qui serait le réel dans sa totalité.

Peter Soriano livre ainsi une œuvre où architecture, peinture et sculpture se confondent et où la couleur constitue dans l’espace une série d’accroches, de seuils, temporaires, lorsqu’elle ne forme pas ces notations à la limite de la signalétique contemporaine. Lorsque les compositions à la bombe accompagnent un dispositif de tubes d’aluminium et de câbles d’acier, elles activent une machinerie improbable où la peinture souligne le caractère pluridirectionnel, le sens des manipulations à effectuer dans le but incertain de comprendre comment «  tout cela  » fonctionne. Ces mécaniques du réel composent un langage hermétique pour la plupart d’entre nous, tout en livrant leur esthétique propre formant des codes capables d’activer une série de manœuvres ouvrant le champ de la mobilité pure.

Damien Deroubaix, photo Ch. Waligòra
Feeble screams from forest unknown@(détail), huile sur toile, Damien Deroubaix, 2014

Peter Soriano, photo Ch. Waligòra
Croquis préparatoire@au projet At Intervals, Peter Soriano, 2014
Fabrice Hyber ou le mouvement perpétuel de la pensée

Olivier Kaeppelin a défini des caractères et/ou champs d’investigation rythmant l’exposition Inhabiting the world selon plusieurs séquences parmi lesquelles «  Le mouvement  », «  La mobilité de l’architecture et des objets  », «  L’identité représentée  », «  Le ciel et le cosmos  », «  L’animalité  » et «  La nature  », telle qu’elle peut-être explorée par les artistes et, dans une certaine mesure, réinventée par l’homme. Le saut, d’une section à l’autre est pour de nombreux artistes possible. Au cœur de celle dédiée à la nature, il nous est donné d’observer les œuvres d’Ange Leccia, Pascal Pinaud, Darren Almond, David Claerbout, Humberto Duque, Jean-Luc Moulène encore de l’inclassable et insaisissable Fabrice Hyber, dont les allées et venues au sein du musée de Busan se font – au rythme des jours précédant le vernissage de la biennale – l’illustration parfaite de l’incessant mouvement animant le monde, quel que soit le champ d’exploration à partir duquel on décide de l’observer. Il s’agit ici davantage de nature et de fonctionnement humains que de paysages où d’éléments empruntés au règne végétal. A ce propos, d’ailleurs, et alors qu’il dessine sur les murs d’une des salles du troisième étage, Fabrice Hyber énonce, traçant à l’intérieur d’un corps un ensemble de cercle au fusain  : «  C’est un peu comme ma vision du monde.  » C’est-à-dire  ? «  On verra bien à la fin  », répond l’intéressé. La micro-conversation s’achève sur un éclat de rire dont l’écho préfigure une réflexion bien plus profonde sur le sens de tout ce qui nous entoure.Une intervention telle un fragment

Pour Fabrice Hyber, né en 1961 à Luçon, l’œuvre d’art est la manifestation d’une pensée en perpétuel mouvement, impalpable et constamment évolutive. Sa «  fresque  » ne sera qu’un fragment, un instant qui énonce la simultanéité d’un ensemble absolument délirant de phénomènes formant temps, espace et mouvement a priori composé au rythme de séquences dissociées. Il livre à travers l’esthétique du tableau de laboratoire des esquisses illustrant sa propre recherche, croquant ce qui lui passe par la tête, soumis à sa traversée du vivant. Une des représentations les plus réalistes de notre temps, son œuvre est aussi la manifestation de la mobilité régissant ce monde et elle s’organise de toute évidence au rythme de la pensée en ébullition de l’artiste. On observe sur le «  tableau  » busanais le cycle du soleil, un être cellulaire, le mythe de Narcisse, un homme pantin, un face-à-face, une tomate coupée en carré, un Homme de Bessines*, signature de l’artiste inaugurée en 1989 et représentation parfaite de l’homme traversé par tout ce qui se passe en lui, autant qu’à l’extérieur de son corps, de l’homme à la fois récepteur et passeur.

L’artiste propose également deux installations interactives  : un rectangle de bassines colorées qui seront offertes aux mains des visiteurs invités à imaginer des assemblages et un corridor empli de ses doubles masques – comptant parmi les POF (Prototypes d’Objet en Fonctionnement) – supposant une série de rapprochements et/ou d’éloignements chorégraphiques. A travers ses installations, Fabrice Hyber soulève autrement la question de l’uniformité en tant que conséquence de la société de consommation, définissant peut-être l’aspiration humaine qui justifie son avènement. Il explore les liens entre l’art et la société, représentée par ses caractères matériels les plus simples, les plus symptomatiques, livrant par ailleurs leurs dimensions esthétique et symbolique. C’est sur cette compréhension d’un monde activé par un tissu de liens pluridirectionnels que Fabrice Hyber appuie une pensée artistique fondée sur l’association, la commutation, exprimant parfois le glissement de notre civilisation, comme un basculement vers une hybridation d’ores et déjà possible.

* En 1989, Fabrice Hyber installe à Bessines, dans les Deux-Sèvres, un ensemble de figures masculines, frontales et immobiles, à l’apparence robotisée et qui ne présentent entre elles aucune distinction (elles mesurent toutes 86 cm de haut). Ce personnage peint en vert, branché sur le réseau d’eau de la commune est appelé Homme de Bessines. Il est percé et l’eau s’échappe en jets depuis différents endroits du corps.

Fabrice Hyber, photo Ch. Waligòra
Détail de l’intervention de Fabrice Hyber, 2014

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