Marc Perez à Paris – Et parfois s’y retrouver

Marc Perez, courtesy galerie Felli

Ses toiles emplies de silhouettes évanescentes et énigmatiques comme ses délicates sculptures à l’équilibre poétique invitent à la contemplation, témoignant d’une singulière intuition de l’humain, de la subtilité de ses sentiments comme de sa vulnérabilité. Marc Perez présente ses travaux récents, à partir de ce jeudi 27 septembre, à la galerie Felli, à Paris. A cette occasion, nous mettons en ligne un entretien accordée par l’artiste à l’historienne d’art Charlotte Waligora.

Charlotte Waligora. – Loin de toutes les affirmations concernant le principe d’apparition de votre figuration, je souhaiterais aborder le sujet de la terre, de l’enracinement ou son contraire. Une installation récente in situ consistait à repeupler un immeuble parisien ravagé par les flammes. La terre brûlée est non seulement une couleur mais encore une « base ou force d’extraction  ». Vous avez souvent évoqué vos origines tunisiennes et italiennes. Accepteriez-vous d’aborder votre figuration à travers le prisme de la terre originelle, rasée par la lumière, brûlée ou anéantie dans les mémoires ?

Marc Perez. – Je suis né dans la peur. La Tunisie était un pays d’une vraie douceur, un si beau pays de lumière, et pourtant… Naître en 1955 en Tunisie, c’était naître dans la peur, une peur qui ne disait pas son nom, une peur enfouie, masquée, une peur sans objet très net. L’Algérie toute proche laissait déjà entendre, cette année-là, les cris d’une guerre sanglante qui elle aussi ne disait pas encore son nom. En Tunisie, moins de drames, mais une période incertaine qui dirigeait le pays vers l’indépendance. De quels lendemains en était-elle le seuil ? Les juifs en Tunisie étaient profondément enracinés, depuis vingt siècles pour certaines familles. Devaient-ils rompre brusquement avec cette idée de permanence ? Mon père savait notre départ proche, jusqu’à l’espérer parfois pour fuir exagérément son arabité dont il ne voulait plus. Il me fit naître Français, par une étrange manipulation administrative, alors que ni lui ni ma mère ne l’étaient. Protéger ce fils (de quel danger ?) par cette nationalité, alors que le protectorat français s’achevait… Naître, cette année-là, sur cette terre instable ne signifiait-il pas rompre, dés sa naissance, avec toute idée d’enracinement ? 

Sans doute ai-je appris aussitôt ce curieux flottement qui m’interdisait de toucher terre et, donc, de laisser pousser des racines sur un sol qu’il m’arrivait pourtant de tant aimer. Mes dix premières années furent étranges. Une identité vague, une judaïté mal comprise, mais probablement sentie au plus profond de moi, une nationalité française fantasmée, un attachement à ma mère et à son Italie d’origine, mais qui ne pouvait être la mienne. Ce flottement, donc, comme un mauvais pli dès l’enfance et puis cette méfiance bien apprise, cette peur transmise et qui refaisait surface avec cet exil inscrit qui se dessinait, cet exil sans retour, incompris mais imminent. Avec en arrière fond, ce noir brouillard qui ne se dissipera jamais d’une lointaine Europe et ses terres d’ombres brûlées. Je sais que tout cela ressort de mon travail, malgré moi, avec moi. Il m’a fallu dire ce flottement puis, aussi, m’inventer un peuple, une terre. 

C. W. – Dans vos peintures, vous faites naître la figure de la matière, entre ombre et lumière, des visages ronds, modelés, qui viennent à nous et nous questionnent par ce principe de frontalité, cher à Rustin et, d’une certaine manière, à Music également. Ce modelage de la figure picturale dans des gammes de gris, ocre, terre, sur des supports aux contours inexplorés par vos pinceaux, serait votre Golem. Music avait indiqué que « Nous ne sommes pas les derniers ». Le Golem serait la forme humaine qui précéderait Adam, le premier homme, une créature façonnée pour laquelle tout est à initier. Qui « ressuscitez »-vous ? Qui ou que ramenez-vous ainsi à nos mémoires ? Dans le Livre des Psaumes, le Golem qui est une ébauche, un humain inachevé, dit : « Je n’étais qu’un Golem et tes yeux m’ont vu. »

M. P. – « Tes yeux m’ont vu.  » Peindre c’est faire et laisser faire, mais surtout voir, voir ce qui se fait là au bout du pinceau. Peindre, c’est reconnaître. Alors, je mets en place comme une sorte de dispositif pictural qui laisse apparaître des images qui, invariablement ou presque, représentent ces êtres qui vont vers le jour et que je reconnais. Mais qui sont-ils ? Je n’en sais rien. Des êtres, qui ne le sont pas encore tout à fait. Je comprends ce parallèle que vous faites avec le Golem, c’est juste. Cette idée d’ébauche, d’inachevé. Mais, en vérité, je n’y  songe pas vraiment. Ce que je vis tous les jours face à mes papiers, armé de mon pinceau, c’est cette impression répétée de devoir aller loin, désespérément loin pour aller chercher ces êtres, puis les laisser venir. Il me faut parfois y retourner encore et encore, recommencer, effacer, tracer, mouiller, griffer, déchirer même le papier. De cette masse informe (on en revient à l’idée de Golem), apparaissent, alors que je n’y croyais plus, ces êtres que je reconnais, en ne sachant toujours pas qui ils sont ni ce qu’ils me disent. Ils sont moi, mais pas seulement… La peinture, c’est cela, un mystère prolongé, qui ne fige pas, qui affirme et se défile en même temps. Vous évoquez Music, Rustin, on pourrait aussi parler des peintures de Giacometti, j’aimerais approcher la puissance de ces peintres qui tous les trois, à leur manière, ont transmis une vie à ces êtres qui semblent venir d’un ailleurs qui, dans le fond, est notre unique lieu commun.

Marc Perez, courtesy galerie Felli
Figure 7, huile sur zinc (55 x 183 cm), Marc Perez, 2011
C. W. – Vous vous dites « armé » de vos pinceaux. Pour De Staël, par exemple, la peinture était un combat. On évoque souvent une « violence » apparente dans votre travail. Peut-être ne s’agit-il que de la force et de l’acharnement combiné du « terrassier » qui extrait les corps enfouis de la matière. Pourrait-il y avoir une autre « violence » ? D’une autre nature ? Comment comprenez-vous les critiques qui évoquent la dureté de votre travail ?

M. P. – Je ne pense pas que l’on puisse vivre la peinture autrement que comme un combat. C’est un combat contre les apparences, un combat contre les stéréotypes, un combat contre la surface des choses. C’est un combat perdu d’avance. C’est si difficile. N’être «  que peintre  », comme disait Artaud au sujet de Van Gogh, n’est simplement pas tenable. Je comprends très bien que beaucoup d’artistes aient baissé les bras pour faire autre chose. Certains résistent, bien sûr, mais ils sont rares. Il est surprenant de voir que, dans ce combat, les artistes allemands – Baselitz, Kiefer – sont aujourd’hui les grands vainqueurs, et aussi les plus violents. La violence est nécessaire, puisqu’elle est simplement l’abus de force. Il faut bien ça pour essayer de peindre. Et, bien souvent, c’est insuffisant. Il faut être possédé aussi. Et avoir de la chance, peut-être. La violence simplement apparente du sujet ou des couleurs, ou encore de certains gestes, ne compte pas. Ce n’est pas cela qui fait la peinture. D’ailleurs, le reliquat d’une certaine forme d’expressionnisme, que l’on voit ici et là, m’exaspère en général. Il aura fallu le génie d’un Francis Bacon, par exemple, pour que cela puisse devenir de la peinture. «  Un cri, ce n’est pas de l’art, ce n’est rien encore.  » Je crois que c’est Hans Hartung qui a dit cela. Il me semble que ma violence est plutôt dans ma manière de faire  : par moments, je peux être très brutal, impulsif. A d’autres instants, plus calme. Mais, cela n’a rien d’exceptionnel. Je parlerais volontiers de douce violence, pas de dureté,  je ne me reconnais pas dans ce mot. 

C. W. – Nous parlons de peinture, mais vous êtes aussi sculpteur…

M. P. – C’est curieux, lorsque l’on me rappelle que je suis sculpteur, cela m’étonne à chaque fois. J’ai  toujours l’impression, en vérité, de rester peintre, même quand je fais mes sculptures. Peut-être ne suis-je pas alors «  que peintre  », et je trouve cela plus facile. On est moins seul face à une sculpture, il y a les matériaux, les idées un peu plus présentes, la lumière qui se pose seule, les lois physiques qui font que «  ça tient  ». Pour une peinture, on ne sait jamais si ça tient vraiment. Disons que je suis un peintre qui bricole aussi parce qu’il en a besoin parfois.

C. W. – Dans la sculpture, disparaît la « gravité » de la peinture. Il y a dans vos œuvres sculptées souvent beaucoup d’humour, un peu d’absurde drolatique : personnage qui transporte un poisson sur son dos, par exemple, « petites tronches » quelques peu ahuries, qui ne réalisent pas vraiment ce qu’il y a de décalé dans leur attitude, chargées de « fardeaux » improbables, jonglant avec des sphères situées sur le bout de leur nez. Et puis, toute une recherche sur la matière et la couleur.

M. P. – Oui, c’est ça. Echapper à la gravité, à la pesanteur du monde. C’est plus visible sur mes sculptures. Dans mes peintures et mes gravures, je cherche plutôt une lumière dans l’obscur, ou l’ébauche d’un ordre dans un chaos qui nous ronge  ; dans les deux cas, il s’agit de rendre supportable l’insupportable. Ma sculpture est plus comme un jeu, sérieux, mais un jeu. Je joue avec les matériaux, les objets, le regard, les sensations. Alors ce jeu, cet humour dites-vous, cette légèreté parfois, j’espère que cela s’apparente à une forme de poésie. La poésie qui sauve de tout.

C. W. – Parlez-moi aussi de tous ces matériaux ! De ce vocabulaire technique qui est comme une signature, des projets récents, en mousse polyuréthane, de ces palettes de gris, de bleus, d’ocre encore, comme si la terre et le végétal ne suffisaient plus. Le minéral est récemment apparu, à travers des œuvres comme la série Equilibre.

M. P. – J’utilise toutes sortes de matériaux, c’est en effet comme un vocabulaire technique qui, en se mêlant au sujet de mes sculptures, aide à les faire parler, je l’espère. Mais, à vrai dire, j’esquive assez volontiers les questions trop précises sur la technique en m’abritant derrière le terme «  technique mixte  », non pas que je veuille préserver je ne sais quels secrets de fabrication, mais je ne crois pas qu’il faille disséquer la manière de faire. Moi-même, d’ailleurs, il m’arrive de me demander comment j’ai réalisé telle ou telle sculpture  ; j’ai une cuisine personnelle, mais elle évolue constamment et mes recettes sont très diverses. Pour aller plus loin, il me semble qu’il y a en ce moment comme une maladie du «  making-off  »  : on cherche trop vite à savoir comment les choses sont faites et j’avoue ne pas comprendre très bien pourquoi.

Marc Perez, courtesy galerie Felli
Figure 9, papier népalais (65 x 50 cm), Marc Perez, 2011
Marc Perez, courtesy galerie Felli
Équilibre, technique mixte (82 cm de haut), Marc Perez, 2012
C. W. – Le voyage est un des thèmes principaux de votre œuvre, figuré par le motif de la barque, fragile, où siège un personnage transportant avec lui toute une série d’objets indéfinissables. Il s’agit d’un voyage imaginaire et poétique, d’un voyage à la destination incertaine. Pourrait-on envisager de voir ces barques comme le symbole même d’une existence humaine et d’un parcours sans queue ni tête ? Puis, finalement, par l’absence de sens clairement défini, comme une vanité ?

M. P. – J’ai toujours aimé voyager. Le voyage pris comme un moyen d’aller loin pour tenter de se perdre et espérer se trouver un peu plus. J’aurais aimé une vie plus mobile, voyageant davantage, mais ce ne fut pas toujours possible. Alors, j’ai voyagé entre les murs de mon atelier. Après tout, peindre c’est aussi cela  : oser se perdre, naviguer sans repère, et parfois s’y retrouver. Je ne sais pas trop ce que disent mes barques, j’ai un besoin répété de les faire, comme un moyen de me décharger de certaines choses, de trouver un ordre, aussi, un équilibre, une légèreté. Il n’y a pas d’idées très précises dans ces barques, j’aimerais que chacun puisse s’y embarquer à sa façon. Elles ont parfois été comme un support pour certaines personnes qui s’en saisissaient et décidaient de me raconter leur vie. C’est étrange. On peut rapprocher aussi mes barques des vanités. En tous cas, je les traite comme des natures mortes, c’est vrai, avec leurs objets divers posés là et que j’organise. Elles sont aussi l’image d’une vie que l’on charge par vanité ou sottise de tant de choses futiles, inutiles. Mais je tiens à leur donner un sens ou, à défaut, une idée de mouvement, le petit personnage embarqué, s’il est perdu, est bien vivant me semble-t-il. Dans les vanités, j’ai toujours été dérangé par ces crânes posés là, qui m’empêchaient d’entrer dans la peinture. En vérité, je crois que je n’ai jamais supporté l’image donnée à la mort, sa représentation directe. C’est une chose très forte chez moi, c’est ainsi. Je reviens un instant à Zoran Music, qui, on le sait, a pris comme sujet impensable les montagnes de corps suppliciés de Dachau qu’il avait vues trente ans auparavant. Sa force aura été, dans le fond, de ne pas montrer la mort, mais les âmes de ces êtres qui nous parlent encore. C’est cela qui me touche immensément !

C. W. – Vous écrivez beaucoup, sur l’art notamment. La réflexion sur l’art actuel semble permanente en vous, à la manière d’une agitation que seules l’écriture et la pensée, la lecture également, pourraient apaiser un peu.

M. P. – Oui, mais cela n’a pas toujours été ainsi, j’ai eu assez longtemps comme une défiance par rapport aux mots, convaincu que la peinture était un langage à elle seule et qu’elle ne pouvait fréquenter des mots inutiles ou parasites. Et puis, bien vite, j’ai compris que tout était évidemment possible avec les mots, les analyses convenues, rébarbatives, néfastes, mais aussi, à l’inverse, les écrits les plus lumineux, les plus sensibles, les plus poétiques. Je relisais récemment Artaud et son Van Gogh, le suicidé de la société. C’est magnifique ! On sent qu’Artaud n’est pas à la merci de Van Gogh, il est son égal, il est libre comme lui, délirant parfois. Sa poésie ne se superpose pas à l’œuvre, les deux œuvres sont côte à côte, c’est cela que j’aime, ce compagnonnage étonnant, émouvant. J’essaye parfois, très modestement, d’écrire sur les artistes qui me touchent, surtout lorsque je les connais personnellement un peu. Le lien entre leur œuvre et ce que je sens d’eux me passionne. D’où vient une œuvre ? Cette question m’intéresse probablement parce que je me la pose d’abord à mon endroit, mais les choses paraissent parfois plus claires à l’extérieur de soi. Et puis, bien sûr, plus généralement, la littérature, la poésie peut nourrir mon travail, s’infuser en lui, le contaminer.

C. W. – Il y a par ailleurs, sur les murs de votre atelier, toute une série de citations qui vous entourent quotidiennement dans votre travail.

M. P. – De simples phrases peuvent m’accompagner, j’aime le voisinage avec certains mots que j’écris sur les murs de l’atelier. Il s’agit souvent de mots d’artistes. Contrairement à une idée reçue, les grands peintres ont tous dit et écrit des choses magnifiques. (…) J’ai toujours regretté que mon grand-père, que j’admirais plus que tout, ne laisse pas de traces écrites de sa vision de l’art et de la vie. C’était un peintre savant, intuitif aussi, il m’a transmis cette passion de la peinture, mais j’aurais rêvé recevoir aussi en héritage ses convictions, ses pensées à travers des mots qui me manquent. Peut-être y a-t-il des correspondances à retrouver. Pour l’instant je n’ai pu tomber que sur des cahiers de compte, à l’encre rouge. Lire et écrire sur l’art m’aide aussi, parfois, à me situer, à dire mes colères, à réagir. Récemment, par exemple, j’ai lu une phrase qui m’a stupéfié  : elle est de Jean de Loisy au sujet du Palais de Tokyo qu’il dirige et qu’il souhaiterait voir devenir « un lieu où l’art nous rend contemporains de notre époque  ». (…) Fini, donc, l’art qui a pour vocation de nous élever, de nous faire traverser le temps, de dépasser le présent déjà omniprésent  ? Fini, l’art qui nous rapproche des hommes d’hier, de demain, de maintenant  ? (…) Merci de m’avoir donné l’occasion de vous exprimer ma petite colère du jour ! En vérité, j’aimerais pouvoir dire tout cela avec ma peinture. C’est plus difficile. Je retourne à mes pinceaux !

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