Frank Selby à Paris – La présence en absence

Frank Selby, courtesy galerie Jeanroch Dard

Il retrace une bataille en ne dessinant que ses cadavres, met un texte à nu en l’amputant des mots jugés trop subjectifs. Frank Selby est un dessinateur américain qui aime philosopher. La galerie parisienne Jeanroch Dard présente actuellement une série de treize œuvres récentes, méticuleuses et obsessionnelles. Réalisées d’après des photographies parues dans la presse, elles représentent des scènes de conflits passés ou contemporains à partir desquelles l’artiste poursuit sa réflexion sur l’interprétation et le statut de l’image. Le titre de l’exposition, Some things never change, évoque l’idée que certaines notions perdurent au cours de l’Histoire. A l’occasion de la présentation de ces récents dessins, nous mettons en ligne le portrait de l’artiste écrit par Neel Chrillesen pour Cimaise (293).

«  Durant trois ans, j’ai dessiné avec l’idée de créer une image dont le sujet serait absent. J’esquisse une maison calcinée, mais pas le feu  ; des cadavres, mais pas la bataille. L’absence se fait présence. » Le travail de Frank Selby est quasi photographique, incommodément réel. D’autant plus troublant quand on sait qu’il montre quelque chose… que l’on ne peut voir.

Il cite volontiers, et longuement, Sartre, Foucault ou Bergson, mais son héritage est essentiellement scientifique : un arrière-grand-père connu pour ses travaux sur la bombe atomique et ses découvertes en chimie et la plupart des descendants, dont son frère, excellant dans les mêmes domaines. « Mes parents étaient des hippies californiens très instruits et qui ont décidé de mener une vie simple. La famille, les livres, le sport, la nature, les discussions… étaient des choses centrales. Nous n’avions pas de télévision, ce qui m’a coupé de mes camarades. Nos références étaient différentes. Je n’étais jamais totalement à l’aise en société. »

Frank Selby, courtesy galerie Jeanroch Dard
Bobbies Bobbies, mine de plomb sur mylar@(25.3 x 65.3 cm), Frank Selby, 2012
Le jeune Selby déteste l’école qui le lui rend bien. « Puis, à l’adolescence, j’ai découvert le skate-board et le punk. J’ai eu quelques amis avec lesquels je jouais à dessiner les BD les plus étranges ! » Une enseignante « fera la différence ». Elle se rend compte de son talent, lui permet, après les cours, de rester travailler et l’encourage à faire une école d’art. « C’était devenu un choix inévitable. L’ignorer aurait été trahir mon destin. »

En immersion pendant des heures

Après son diplôme, Frank Selby s’installe à Los Angeles où il poursuit son chemin d’artiste, non sans mal. « Les trois écoles majeures d’art – qui sont parmi les meilleures au monde – ont une emprise totale sur les galeries, les collectionneurs et la presse. Cela heurtait mon esprit d’indépendance. » Il gagne alors Londres. « Je suis tombé amoureux de cette ville et je suis sûr que je retournerai y vivre un jour. C’est un carrefour de cultures et un espace de liberté artistique. Presque tout le monde s’intéresse à l’art, et a quelque chose d’intéressant à en dire. »

A Londres, toujours, il se passionne pour la nature de l’écrit, « tout aussi traîtresse que celle de l’image. » Après d’interminables échanges avec son colocataire linguiste, Selby crée des œuvres à partir de textes dont il enlève chaque mot ou phrase pouvant donner lieu à une interprétation subjective. Il ne reste rien de discernable. Puis il quitte l’île pour une résidence au Portugal. « Cette période aurait dû être productive, mais nous étions trois et n’avons pas été très efficaces… » Il faut dire que travailler comme le fait Frank Selby requiert une concentration et une patience extrêmes. « Le plus difficile est de commencer, de décoder l’œuvre en devenir. Je suis toujours surpris que rien ne se fasse de la même façon. Une fois que tout commence à s’aligner et que je suis totalement dedans, je reste immergé pendant des heures et des heures. J’essaie de couvrir chaque millimètre consciencieusement, mais de façon à ce que la lecture ensuite apparaisse troublante, confuse. Comme une discussion sans fin… »

Frank Selby
Laughter, Frank Selby, 2008

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