Drawing Now – Le dessin en Fregoli des arts

Photo MLD

L’hiver s’en est allé. Le bleu signe allègrement un ciel qui donne envie d’arpenter Paris le nez en l’air. Pourtant, c’est un chemin souterrain qu’il nous faut emprunter pour découvrir le premier grand rendez-vous du printemps, au Carrousel du Louvre. «  Drawing Now  » a désormais pris le pas pour marquer son internationalisation sur l’intitulé habituel de l’événement  : «  Le salon du dessin contemporain  ». 83 galeries participent à cette 5e édition qui affiche haut et clair une volonté d’être à la pointe d’un art jeune grâce à une génération d’artistes qui manipule le trait et le motif avec inventivité, insolence, maîtrise des techniques et parfois parcimonie salutaire. Ils dessinent minutieusement, compulsivement et même grossièrement, mais aussi découpent, évident, entaillent ou jouent de l’ordinateur. Le dessin a rejoint la cohorte des activités artistiques contemporaines totalement affranchies de tout académisme. Protéiforme et multisupport, techniquement abouti ou tout juste esquissé, il demeure malgré tout le début du chemin pour certains et un accomplissement pour d’autres même s’il ne se rencontre que peu de virtuoses du trait à la fois accompli, sensible et plein de sens à la Pignon-Ernest (galerie Lelong, Paris). Dans les allées, on traque l’audace, l’originalité, la découverte. Les galeristes rivalisent d’idées pour attirer l’œil  : épure proche de l’ascèse ou saturation de l’espace version BD, caissons lumineux ou dessins à même le mur. Les collectionneurs se tâtent  : «  Celui-ci ou celui-là  ?  » Ils partiront probablement avec les deux. Heureux hommes  ! Pour quelques instants, des femmes au look branché volent la vedette aux cimaises, mais rien qui ne paraisse au bout du compte assez sage.

Prenons donc l’escalier juste en face de l’entrée et pénétrons dans le vif du sujet. Les premières galeries sont installées en mezzanine. Discrètes, les gouaches sur papier de Brendan Monroe (galerie L. J., Paris) ont pris un nouveau tour. Les histoires de Blob, personnage mi-gland, mi-microbe, qui évoluait dans un drôle d’univers aux formes organiques où chaque planète ressemblait à une molécule habitée, ont laissé la place à celles d’un homme. Sorte d’Adam contemporain. «  Résultat d’un travail d’introspection  », explique Adeline Jeudy, la galeriste, ces petites œuvres dégagent une sérénité contagieuse appuyée par l’utilisation de couleurs chaudes, gamme élargie des orange. L’Américain, élève des Clayton Brothers, a su élaguer jusqu’à ne conserver que l’essentiel  : un homme et une femme qui, sans être tournés l’un vers l’autre, n’en regardent pas moins dans la même direction.[[double-v320:1,2]]

Brendan Monroe, courtesy galerie L. J.
Wanted To Show You, Brendan Monroe

Non loin, Leïla Brett prend la parole pour expliquer ses Impressions du Japon (galerie Marie Cini, Paris) : des plans de divers quartiers d’une ville évidés de l’ensemble du bâti et présentés sous verre. « J’ai débuté cette série en 2005, après un voyage au Japon. Ces plans sont des outils indispensables pour qui veut se déplacer à Tokyo. Même les tokyoïtes les utilisent couramment. Mon travail porte sur le motif, la trame. » Artères, rues et ruelles, voies d’eau ou ferrées, forment une topographie en creux qui évoque un katagami, pochoir japonais, et son potentiel décoratif. L’artiste en dentellière particulière a revisité l’ensemble de la cité nippone. « Ce qui reste, c’est l’entre, ce dans quoi on circule, là où on évolue… » « Faire de ces cartes une œuvre de passage », tel est le souhait de l’artiste.Attaquons maintenant le cœur du salon organisé en espaces bien rangés le long des allées. Un peu à l’écart, le musée imaginaire – clin d’œil à Malraux – accueille les visiteurs étourdis par un premier «  tour de piste  ». Rien de tel pour remettre ses pupilles à niveau que quelques valeurs sûres sélectionnées par l’invité de cette édition 2011, Pierre Cornette de Saint Cyr. Dans une ambiance tamisée et recueillie, les visiteurs découvrent la sélection du collectionneur et commissaire-priseur parisien  : Tapiès, Kounellis, Closky, Penone, Combas, Druillet, Peinado pour ne citer qu’eux. Mais l’effervescence est ailleurs.

Une écume blanche vient lécher les pieds de la baigneuse. A quelque distance de là, des enfants sortent de l’eau. La mer aujourd’hui n’est pas d’huile. Les paysages de plage de Cony Theis (galerie Hengevoss Dürkop, Hambourg) sont un ravissement. Le pinceau a marqué par endroits le papier-calque, créant ainsi du volume. La scène s’anime portée par le mouvement et servie par une gamme chromatique toute en nuance. L’artiste, très connue en Allemagne pour les portraits en couleur qu’elle exécute lors de grands procès, a le talent de l’atmosphère. Egalement exposée, une série de calques superposés deux par deux croquant des personnalités du monde de l’art, comme Franz West et Cindy Sherman ou Laurie Anderson et Shirin Neshat. 

Le regard scrute en attendant une nouvelle invitation au voyage. Comme une heureuse fatalité, c’est à l’espace de la galerie Lelong qu’elle nous est adressée. Si les spectaculaires Red Column et Grag and Cave (pastel sur papier) de David Nash s’imposent, ils ne peuvent éclipser les sensibles petits formats signés Barthélémy Toguo. Non loin, deux grandes œuvres sur papier retiennent l’attention. Sur un fond peint à l’acrylique bleu, l’artiste italienne Luisa Rabbia, a dessiné au crayon blanc, d’une part, un oreiller et, d’autre part, un drap (galerie Charlotte Moser, Genève). Les plis réalisés avec maestria évoquent une nuit, un matin : traces éphémères d’un sommeil paradoxal comme de nuits blanches.[[double-v240:4,5]]

Luisa Rabbia, courtesy galerie Charlotte Moser
You were here, Luisa Rabbia, 2010

Pour Drawing Now, la galerie parisienne Jeannette Mariani a fait le choix du Vénézuélien, Milton Beccera qui met à l’honneur la mythologie des indiens Yanomanis. Cet «  artiste-chamane  » aime à convoquer les esprits de la forêt  : masques et représentations de dieux anciens hypnotisent le visiteur. Sur un épais papier Canson, Beccera travaille d’abord à la lame, dont il recouvre les traces au crayon noir avant de découper certains contours et de les laisser donner du volume à l’ensemble. Une œuvre à découvrir jusqu’au 23 avril, au 36 rue du Mont-Thabor (75001). 

Une bribe de conversation entendue dès l’entrée du salon mentionnait une œuvre étonnante… Mais l’oreille, pourtant attentive, n’avait pu apprendre avec précision ce dont il s’agissait. Seule information exploitable  : elle a un rapport avec Dürer  ! Sans vraiment la chercher, l’œil est aux aguets. Bingo  ! Voici que de loin, La Grande Touffe d’herbe du maître de Nuremberg apparaît. Etrange, elle se balance au gré du vent. Connu en Angleterre comme «  the master of illusions  » pour ses installations vidéo, Mat Collishaw est également dessinateur. Des qualités qui lui ont permis de réaliser The Whispering Weeds, cette œuvre numérique aujourd’hui attraction du salon. D’autres dessins, plus classiques cette fois, sont aussi présentés par la galerie Analix Forever de Genève. Autre temps, autre esthétique. C’est dans celle de la gravure du XIXe siècle que Luke Painter (galerie Bonneau-Samames, Marseille) puise son inspiration. Ses dessins empreints de mystère montrent des architectures étonnantes dans une nature apprivoisée mais vide de présence humaine. Royaume abandonné  ? Maison hantée  ? L’esprit vagabonde, inquiet mais captivé comme à la lecture d’un conte.

La visite se termine, mais non sans avoir admiré les huiles et acryliques sur papier de Simon Willems, qui nous entraînent dans un univers fantastique et insolite. Il évoque, cette fois, l’histoire de l’artiste allemand Manfred Gnädinger, émigré dans un petit village de pêcheurs au nord de l’Espagne, à la fin des années 1960 et qui, touché par les questions d’écologie, se construisit une petite cabane sur la plage où il passa le reste de sa vie. Ses sculptures à base de galets étaient installées dans son «  musée à ciel  » ouvert, en réalité un potager que les touristes pouvaient visiter pour un 1 euro. La fin touchante et tragique de l’histoire est à découvrir du 2 au 30 avril à la galerie Polaris (75003, www.galeriepolaris.com).

Simon Willems, courtesy galerie Polaris
Local Safari, Simon Willems, 2011

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