A Lons-le-Saunier – Des histoires sans fin

Anna Betbeze, Pierre Huygue, photo S. Deman

Créé en 2010, Lab’Bel est un «  laboratoire  » artistique destiné à accompagner la volonté du groupe Bel de soutenir la création contemporaine. Artiste, collectionneur et arrière petit-fils du fondateur de la marque Léon Bel, Laurent Fiévet en est le directeur  ; la critique d’art et commissaire d’exposition Silvia Guerra, la directrice artistique. Ensemble, ils développent une politique d’acquisition et un programme d’expositions à partir de trois axes thématiques  : humour, décalage et impertinence. Histoires sans sorcière est la cinquième manifestation organisée à la Maison de La vache qui rit de Lons-le-Saunier. Réunissant les sculptures, installations, vidéos et performances d’une dizaine de plasticiens, elle offre une plongée ludique et onirique dans un univers féérique et coloré, où chacun est invité à laisser libre cours à son imagination.

D’une drôle de cabane en bois sens dessus dessous – comprenez posée sur le toit  ! –, s’échappent des bulles de savon. Non loin, d’innombrables ramifications vertes glissent du sol vers le mur, dont elles prennent possession avant de poursuivre ici vers le plafond, là vers une paroi voisine, dessinant un joyeux enchevêtrement qui n’en finit pas de s’étoffer. Surplombant un escalier, un tipi flotte dans les airs, lesté de boules colorées. Dès ses premiers pas dans l’exposition, le visiteur est tour à tour intrigué, amusé, voire tout à fait ravi d’être propulsé bien loin en arrière, à l’époque où, enfant, la frontière entre rêve et réalité restait des plus floues. Le parcours débute dans le hall d’accueil de la Maison de La vache qui rit, dont le sol vitré dévoile une succession d’objets hétéroclites soigneusement disposés en longueur  : balles, colliers, écharpes, dessins, formes découpées sont autant de détails potentiels d’une histoire écrite, ou restant à dérouler, composant La forme des rêves – fragments (2013) de Virginie Barré – qui signe également le tipi susmentionné (Suspension des esprits, 2014. La cabane, elle, a été déposée là par Pierre Ardouvin. «  C’est l’idée d’une fantaisie, d’un renversement des choses, précise-t-il. Son titre – L’Abri (le vent nous portera) – s’inspire d’une chanson de Noir Désir  ; elle peut évoquer la maison de l’escargot ou tout simplement la cabane de notre enfance.  » Avec Dis-moi, un miroir occupant le fond d’une bassine en plastique, posée dans un coin, l’artiste fait directement référence à l’image de Blanche-Neige, «  mais reprise dans une version plus quotidienne  ». «  Cela renvoie également au reflet de l’eau et au mythe de Narcisse  », poursuit-il. La multitude d’interprétations possibles est l’un des axes de cette manifestation conçue à huit mains par les commissaires d’exposition Laurent Fiévet, Silvia Guerra et Gilles Baume, accompagnés par le scénographe Michael Staab. «  Chacun de nous a tenté de se raconter des histoires, confie le premier. Nous nous sommes ensuite efforcés de les déconstruire et c’est à vous, visiteurs, de jouer à en reconstituer le fil.  » «  Les œuvres sont autant d’ouvertures sur des récits à imaginer, précise la deuxième. Elles se présentent comme des traces à suivre, des portes à pousser, des voix à écouter, des personnages à deviner, etc.  » Gilles Baume évoque quant à lui un processus de réflexion développé suivant plusieurs pistes  : «  Nous avons d’abord travaillé sur ce rapport à l’illustration qui relie les artistes aux contes, avant d’élargir à la relation entretenue avec le merveilleux. Et si plusieurs œuvres plus abstraites invitent simplement à l’imaginaire, la notion d’expérience des pièces – qui engage notre participation – est par ailleurs essentielle  : nous avons voulu proposer une forme intrinsèquement généreuse.  »

Massimo Bartolini, photo S. Deman
Double Shell, Massimo Bartolini, 2001
Sur un mur sont projetés des dessins d’enfants réunis par le jeune artiste britannique Olivier Beer (Reanimation 1, 2014). Sous la simplicité des traits de crayons de couleur, le spectateur identifie aisément les personnages des sept nains et de Blanche-Neige, revisités ici avec tendresse et légèreté. La princesse aux cheveux d’ébène inspire également Pierre Huygue, qui écrit en grandes lettres de néon blanc sur fond noir I do not own Snow White (Blanche-Neige ne m’appartient pas), comme pour rappeler l’universalité, mais aussi le caractère irréductible du conte, qu’il souhaite voir résister au monde du spectacle et de la marchandisation. Autre personnage ancré de longue date dans l’inconscient collectif  : Jack – celui du haricot magique  ! –, dont l’esprit virevolte parmi les tiges et feuillages de Feijoeiro (Haricot), l’installation textile – réalisées avec des chaussettes, bas et protège-bas – imaginée en 2004 par João Pedro Vale. «  J’aime cette idée de quelque chose qui peut grimper jusqu’au ciel mais, soudain, retomber si une mauvaise action survient, explique l’artiste portugais. Il faut peut-être aussi se rappeler que, si on appréhende cette histoire selon un angle moral, ce que faisait Jack – voler l’or de l’ogre – n’était pas si bien que ça…  »

Un gros rocher dépasse largement d’une cloison. «  Il a un secret, glisse Gilles Baume avant de donner un indice. Virginie Yassef s’est inspirée des récits de voyage du XIXe siècle qui racontaient la découverte des tribus indiennes vivant au milieu des grands espaces américains.  » A force de tâtonnements, le curieux est récompensé lorsqu’il voit la vraie-fausse lourde pierre (Passe Apache, 2004-2006) pivoter sur elle-même pour ouvrir un passage vers un espace dérobé.

Un homme vêtu d’un costume noir, rehaussé d’une cravate rouge, s’approche doucement. Vous interpellant du regard, il dévoile en silence le secret blotti au creux de sa paume  : une perle nacrée. Ne tentez pas de la prendre, la main se referme aussitôt, son propriétaire s’éloignant dans un sourire. Double Shell est une performance conçue par l’Italien Massimo Bartolini pour évoquer la notion de trésor partagé, l’image de l’art mis à portée de main, mais aussi la transmission, d’un individu à l’autre, nécessaire à la survie d’un conte. «  Dans l’exposition, il y a des personnages, des objets, toute une série d’ingrédients que chacun peut s’approprier, rappelle une nouvelle fois Gilles Baume. A chacun de choisir sa fin.  »

Qu’à cela ne tienne. Il était une fois une sorcière laissée pour morte par Pierre Joseph* dans la Maison de La vache qui rit, au pied d’un mur bleu – de ce bleu traditionnellement utilisé au cinéma pour réaliser des décors – auquel elle s’était apparemment heurtée de plein fouet. Un frémissement de paupière ayant retenu son attention, un visiteur, qui venait fort à propos de ramasser une baguette magique oubliée sur le sol par quelque fée étourdie (It’s All Gone, Pierre Huygue, 2007), entreprit de soulever le corps inerte pour le déposer délicatement sur le coussin de laine géant et peinturluré (Untitled, Pillow, 2014), installé non loin comme exprès par Anna Betbeze. Un bon bandage et quelques paroles de réconfort assistées d’un énergique ballet de baguette plus tard, la sorcière reprit ses esprits et, pour remercier son inattendu sauveur, lui proposa de le ramener chez lui en balai  ! Fin d’une histoire et début d’une autre.* La sorcière est extraite du triptyque Le Grand Bleu conçu par Pierre Joseph en 1993 et constitué de trois personnages à réactiver  : La sorcière, Le pilote et Le convalescent.

Pierre Ardouvin, photo S. Deman
L’Abri (le vent nous portera), Pierre Ardouvin, 2007

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