Buffe, Hochart et Nottellet à Aubusson – La licorne tel un phénix

Dans le cadre d’un vaste projet de redynamisation économique et culturelle d’Aubusson incluant, notamment, celui de positionner de nouveau la tapisserie dans le domaine de l’art contemporain, un appel à la création a été lancé en 2010 auprès de jeunes artistes. Sur 338 propositions de maquettes reçues, trois ont été retenues et transposées sur leurs métiers par des artisans lissiers de la ville et de ses environs. Le Grand Prix de cette première édition a été attribué à Nicolas Buffe pour Peau de Licorne, pièce spectaculaire en laine et soie, tissée par l’atelier Patrick Guillot ; la tête, les sabots et le bout de la queue sont en porcelaine et ont été fabriqués par le Centre de recherche sur le feu et la terre (Craft) de Limoges. L’œuvre a été acquise par le Musée de la tapisserie d’Aubusson, au même titre que Blink # 0, un triptyque de Benjamin Hochart réalisé par la manufacture Pinton, et Paysage paradoxal : la rivière au bord de l’eau, imaginé par Olivier Nottellet et tissé par l’atelier Bernard Battu.

Olivier Nottellet
Paysage paradoxal : @la rivière@au bord de l’eau, Olivier Nottellet, 2011
Posé sur les bords de la Creuse, qui traverse tranquillement la petite ville d’Aubusson, le Musée de la tapisserie s’apprête, en cette belle journée d’automne, à célébrer un heureux événement : la tombée de métier(1) de l’œuvre de Nicolas Buffe, vainqueur du premier appel à projet lancé par le Fonds régional pour la création de tapisseries contemporaines. Elle doit être précédée par le dévoilement du travail de Benjamin Hochart, arrivé en deuxième position. Assis en tailleur dans un coin du musée, celui-ci est pour le moment occupé à répondre aux questions des enfants d’une classe d’école primaire. Les visiteurs, venus en nombre, déambulent parmi les immenses ouvrages, parfois vieux de plusieurs siècles, tendus depuis les hauts plafonds jusqu’au sol.

L’heure venue, tous convergent vers une grande salle au centre de laquelle se dresse un imposant métier à tisser. Une tapisserie y est soigneusement enroulée, qui attend patiemment d’en être libérée. Sur la droite, occupant tout un pan de mur, le Paysage paradoxal : la rivière au bord de l’eau d’Olivier Nottellet – troisième prix du concours – déploie les formes et lignes abstraites d’un lieu mystérieux et lumineux. Trois teintes dominent : le noir, le blanc et le bleu. «  C’est incroyable tant la justesse de l’interprétation de Bernard Battu – le lissier en charge de la réalisation de l’œuvre – est forte, confiait l’artiste deux semaines plus tôt, lors de la première présentation publique de son travail. La correspondance avec le dessin est parfaite, mais enrichie par une technique autre.  » De manière générale, le plasticien aime s’appuyer sur le noir et le blanc «  pour travailler l’impact visuel de la forme, tout en entretenant le paradoxe d’une lecture complexe  ». Le sens multiple de ses dessins, travaillés au départ à l’encre de Chine, associé à «  l’enchevêtrement, inextricable parfois, qui lie mémoire, représentation, évocation, persistance rétinienne  », est au cœur de sa démarche.

Sur le mur voisin, une pièce de tissu dissimule pour quelques instants encore l’œuvre de Benjamin Hochart. «  Je n’ai pas d’appréhension, affirme-t-il. J’ai hâte.  » Lui aussi a apprécié le travail à plusieurs mains : «  Je me suis très bien entendu avec le cartonnier – chargé d’agrandir la maquette réalisée par l’artiste à l’échelle de la tapisserie à naître –. J’ai vraiment eu cette impression d’être un écrivain et lui un traducteur.  » Le drap doucement glisse pour enfin révéler les détails de la première partie de Blink # 0, un triptyque modulable «  conçu pour être accroché de différentes façons – au sol ou au mur et dans leurs quatre sens – selon l’espace environnant. Toujours penser à un dessin dirigé vers la structure d’accueil ou, en tout cas, qui prend en compte l’espace, est une idée très présente dans mon travail  ». Inspirée d’une page de couverture conçue l’année dernière pour le numéro 3 de Roven, revue dédiée au dessin contemporain, cette nouvelle œuvre est le fruit d’une méthode de travail particulière, dite «  dodécaphonique  », qu’il a mise au point il y a quatre ans : tout dessin débute d’un point précis de la feuille à partir duquel il va s’étendre grâce à une sélection d’outils (stylos, crayons, feutres, marqueurs, encres, etc.), qui seront utilisés tour à tour et suivant un ordre immuable. Debout, l’artiste se laisse la liberté de circuler autour de la feuille mais aussi «  dans le dessin, comme dans un espace, un labyrinthe ou un paysage. Mes dessins peuvent d’ailleurs être regardés comme des cartes mentales(2). »

Nicolas Buffe, photo S. Deman
Peau de licorne, lors de l’installation de l’œuvre au@Musée de la tapisserie d’Aubusson, Nicolas Buffe, 2011
L’assistance, compacte, se regroupe à présent au centre de la pièce. Il est temps de libérer Peau de Licorne, imaginée par Nicolas Buffe à qui revient l’honneur de couper le premier fil de chaîne. Il s’efface ensuite, pour laisser qui veut, petits et grands, participer à la tombée de métier. De longues minutes s’écoulent, les ciseaux circulant de main en main dans une ambiance mi-festive, mi-solennelle. Un peu à l’écart, l’artiste semble concentré sur les pages d’un carnet jaune, qui ne «  le quitte jamais  » et dans lequel il a l’habitude de consigner ses notes. En l’occurrence, il se remémore ce qu’il a écrit concernant l’installation de la tapisserie sur l’estrade construite à cet effet et sur laquelle repose, déjà, la tête de la bête. Des applaudissements retentissent : le dernier fil a cédé. La pièce de laine et de soie est déroulée et livrée pour la première fois aux regards. La suite relève presque de la performance : Nicolas Buffe enfile une paire de gants blancs, monte sur l’estrade pour y accueillir et disposer la tapisserie, ajuste ensuite le positionnement des sabots et du bout de la queue, pièces de porcelaine noire. Finalement, il se redresse, et observe, pensif, son œuvre inspirée de cet animal imaginaire devenu l’un des symboles de l’art lissier. «  La licorne était devenu un poncif utilisé pour tout et n’importe quoi, explique-t-il à l’assemblée qui lui réclame quelques mots. L’idée motrice du projet étant de renouveler la tapisserie contemporaine, je me suis dit qu’il fallait “tuer” la licorne. Vous avez devant vous sa dépouille. (…) C’est un travail qui utilise des savoirs ancestraux pour faire une œuvre forte et actuelle, qui célèbre le renouveau des métiers d’art. Merci à Patrick Guillot – l’artisan lissier qui l’a accompagné – qui a complètement senti et révélé le dessin.  » Cette notion de dialogue entre passé et présent, dont l’artiste revendique le caractère ludique, est profondément inscrite dans son travail. Peau de Licorne fourmille ainsi de détails, personnages et références à la culture populaire, allant de Mickey au Pacman, mais aussi de clins d’œil à l’histoire de la gravure ou de la photographie, d’emprunts au style maniériste, baroque ou rococo. En choisissant, enfin, de revisiter une célèbre tenture intitulée Chasse à la licorne (tissée vers 1500 dans les Flandres et conservée au Metropolitan Museum de New York), Nicolas Buffe renoue par ailleurs avec la fonction originelle narrative de la tapisserie.

La petite foule se disperse, d’aucuns rejoignent l’espace où sont servis des rafraîchissements, d’autres préfèrent flâner encore d’une œuvre à l’autre. Devant Blink # 0, Benjamin Hochart est en grande conversation avec trois des lissiers qui ont participé à sa création. Parmi eux, une femme fait part de son appréhension initiale : «  Pour moi, c’était une première et au début, j’ai eu peur de ne pas savoir traduire le message de l’artiste, d’autant que la toile est très abstraite. A l’arrivée, je suis très fière !  » L’artiste, lui, ne tarit pas d’éloges : «  Je vois ce que vous avez fait, ce qui n’est plus dans le dessin, ce que vous avez dû apporter. Et j’en suis très heureux.  » Le tissage des deux autres pièces du triptyque doit s’échelonner jusqu’en décembre.

Un deuxième appel à projet a d’ores et déjà été lancé sur le thème «  La tapisserie à l’ère du mouvement  ». Quinze artistes ont été retenus. Les noms des trois lauréats de cette édition 2011 seront annoncés d’ici à la fin du mois de novembre.

(1) La tombée de métier est la phase finale de l’exécution d’une tapisserie lors de laquelle on coupe les fils de chaîne afin de pouvoir découvrir l’ouvrage dans son ensemble et sur son endroit, le tissage, ici en basse lisse, étant exécuté sur l’envers.

(2) Propos recueillis par Joana Neves pour la revue Roven en mars 2010.

Benjamin Hochart, photo S. Deman
Blink # 0, détail, Benjamin Hochart, 2011

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