Clôdie François – Sous les étoiles, la passeuse de lumière

Clôdie François

En contrebas de sa maison qui embrasse l’horizon sans frontières, sur les traces de l’Arroyo Seco, un torrent aujourd’hui tari, elle capte le chant enfoui de l’eau que les galets colportent toujours pour qui sait écouter les silences du vent. C’est en suivant les méandres taillés au travers des roches que, frêle silhouette, Clôdie François glane patiemment les branches de saule qui constitueront le gréement de lanternes prêtes à prendre le large de leurs voiles tissées au loin  : Népal ou Thaïlande… Elle leur insufflera cette clarté qui livre, le temps d’un souffle, l’évidence  : celle des haïkus qui dissipent les ombres et rassemblent au plus intime ce qui allait se perdre. Elle nous confiera, à travers leur lumière diffuse, les impressions fugitives mais prégnantes d’une contrée «  habitée  », où l’or des peupliers ruisselle à l’automne, où le vol de l’aigle est immuable et où bat toujours le cœur de la Terre-Mère que l’art inspiré de Clôdie François nous transmet, captant des lueurs oubliées.

Leurs courbes gracieuses et leurs formes douces rappellent les gestes et postures d’une danseuse traditionnelle indienne. Qu’elles prennent vie sous les traits d’une commode à la cambrure insolente, d’un siège enjôleur ou d’une lampe qui invite à la féerie, ses créations vibrent d’une élégance subtile et ludique. Son inspiration, l’artiste autodidacte la puise dans la nature puissante et souveraine qui l’entoure, dans ces espaces immenses et envoûtants qui caractérisent le Nouveau-Mexique. C’est dans cet Etat du sud-ouest des Etats-Unis, porteur d’histoire et de légendes, qu’elle choisit en effet de s’installer avec sa famille, il y a une dizaine d’années, après un parcours qui s’apparente fort à une quête de soi au cours duquel se croisent notamment musique, théâtre – objet d’une passion inaltérée –, écriture et journalisme. Un choix fruit d’«  une histoire d’amour, d’amitié, et d’un coup de cœur pour la “Land of Enchantment” et ses racines multiculturelles (indiennes, hispaniques, anglophones), confie-t-elle. J’ai retrouvé ici un morceau du pays d’enfance, en quelque sorte, un espace de liberté moins corseté qu’en France, malgré l’aridité économico-politique.  »

Et c’est «  en quête d’exprimer la beauté grandiose des lieux, la lumière et les couleurs  » de ce lieu où elle vit, «  dans les montagnes du Sangre de Cristo, à 3 000 mètres  », qu’elle s’est souvenue «  d’une minuscule devanture parisienne qui exposait des meubles en carton  ». Elle contacte alors Eric Guiomar, créateur du concept en France. «  Enthousiaste à l’idée de faire une adepte de l’autre côté de l’Atlantique, il m’a généreusement initiée à distance à la technique des meubles en carton.  »

Clôdie François
Lady Blues, Clôdie François
Clôdie François
Singing Birds, Clôdie François

Si dans un premier temps, celui d’appréhender et d’apprivoiser le savoir-faire inhérent à cette aventure esthétique inédite, Clôdie François reproduit, «  en les transformant peu à peu  », les créations du designer français, très vite, son imagination et sa sensibilité prennent le dessus. «  Joueuse invétérée, j’aime m’amuser avec les formes, les couleurs. Aujourd’hui, j’ai surtout le désir de lâcher le fonctionnel, l’utilitaire, pour des recherches de formes plus “gratuites”.  » Un petit cahier ne la quitte jamais. Elle y couche ses croquis et ébauches, y «  griffonne en marchant, ou la nuit, réveillée par une idée, une image  ». Se succèdent ensuite différentes étapes qui vont rythmer le processus de réalisation. «  Je fabrique moi-même les meubles après les avoir dessinés  ; d’ailleurs cela ne m’intéresserait pas autrement  », précise-t-elle. L’esquisse originale est transposée à l’échelle sur une plaque de carton, «  une sorte de patron  » qu’elle découpe à la scie sauteuse et reproduit en plusieurs exemplaires suivant l’épaisseur du meuble. Puis, ces plaques sont «  en quelque sorte tissées ensemble au moyen de traverses  », pour révéler structure et volume. L’application d’une nouvelle couche de carton précède celle des pigments, des couleurs chaudes, calmes ou vives, arborées par des feuilles de papiers faits main et provenant du monde entier, mais surtout d’Asie.

Son attrait pour le carton, matière altérable, malléable et éphémère, a pris source au creux de ses souvenirs d’enfance, lorsque les décharges publiques exerçaient sur elle une véritable «  fascination  ». «  Dans ces cimetières à ciel ouvert, objets, matériaux abandonnés, souillés, brisés, possèdent une histoire secrète. J’aime penser que mes créations sont chargées de ces fragments de mémoire.  » Elle n’utilise d’ailleurs que du carton récupéré, notamment auprès des grandes surfaces. Au fil du temps, elle a entrepris de le conjuguer avec du bois – toujours de récupération – alliant la plasticité de l’un à l’expression plus rigide de l’autre. Elle apprécie «  le métissage des matières, voire leur confrontation  », tout en évoquant une forme de «  tendresse pour le carton qui est presque devenu une métaphore de ma petite taille et de l’apparente fragilité qui en découle  ». Ce matériau «  peut devenir extrêmement solide quand il est travaillé, développe-t-elle, comme une invitation à construire ma force intérieure.  »

A travers ses créations, Clôdie François parvient à opérer une véritable «  alchimie entre la lumière, les couleurs propres à ce coin de terre et mon histoire, ma personnalité. J’essaie de vivre en phase avec les lieux qui déploient puissamment l’image de la Terre-Mère, entrailles ouvertes au ciel, espaces désertiques. Dans ces paysages de chaos primordial, on ne peut qu’éprouver la fugacité, la fragilité de nos existences et le sentiment de n’être que des passants. La matière même du carton permet des créations où peuvent s’exprimer la légèreté d’être, la fantaisie et la souplesse nécessaires à l’existence dans un tel environnement, où les extrêmes se conjuguent. Et puis c’est aussi une manière de dérision face à la consommation effrénée.  »

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Vanity Dresser, Clôdie François

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