La collection au XXIe siècle – Uli Sigg, le chercheur

Pour accompagner la sortie du nouvel e-mag d’ArtsHebdo|Médias consacré à la collection au XXIe siècle, nous publions tout au long de la semaine des entretiens avec des personnalités du monde de l’art et des articles thématiques sur la question. Né en Suisse en 1946, Uli Sigg découvre la Chine en même temps qu’il s’y installe, en 1979, pour développer les intérêts de l’entreprise qui l’emploie alors. Déjà collectionneur d’art contemporain allemand, c’est sans l’appui d’un réseau de galeries, ni d’institutions ou de critiques – tous inexistants là-bas à l’époque – qu’il va s’immerger dans la culture chinoise et faire son apprentissage de la création contemporaine naissante au contact des artistes eux-mêmes. Uli Sigg y a trouvé des amitiés nombreuses, notamment celles de certains des plasticiens aujourd’hui les plus en vue, tel Ai Weiwei. Au-delà, l’homme a largement contribué à faire connaître les créateurs chinois auprès du monde de l’art, en créant notamment un prix en 1998 et en permettant à une dizaine d’entre eux de participer, l’année suivante, à la Biennale de Venise, ce qui constituera leur première rencontre avec le grand public. Par cet apprentissage atypique, Uli Sigg a acquis une connaissance fine et profonde de l’art contemporain chinois, dans ses évolutions et la diversité de ses formes ; son expertise est reconnue à l’international comme en Chine même. Depuis quelques années, il ne collectionne plus qu’en suivant son propre goût, après des décennies de collecte « encyclopédique » pour ne pas voir sombrer dans les oubliettes de l’Histoire ce pan de la culture chinoise. Le legs d’environ 1 500 pièces qu’il a fait au Musée M+, en construction à Hongkong, correspond à son intention nourrie de longue date de rendre à la Chine ce qui appartient à son patrimoine.

ArtsHebdo|Médias. – Les médias parlent de vous comme du plus grand collectionneur d’art contemporain chinois. Est-ce exagéré ?

Uli Sigg. – Non, c’est exact, à la condition que l’on compte aussi ma donation (lire notre encadré) car, aujourd’hui, je ne possède plus que 700 pièces. Auparavant, ma collection comptait à peu près 2 700 œuvres. Parmi elles, 1 500 ont été données au Musée M+ et 500 autres environ ont été vendues. Je possède actuellement des pièces de quelque 350 artistes. La plus ancienne date de la Révolution culturelle, c’est-à-dire des années 1970, tandis que la plus récente n’a que quelques semaines.

Quel médium préférez-vous ?

Le médium est pour moi secondaire. C’est avant tout l’idée qui m’intéresse. Parfois, la peinture est la meilleure méthode pour exprimer cette idée ; d’autres fois, c’est la performance ou la vidéo. Je n’ai pas de préférence.

Vous êtes également considéré comme un expert et un historien de l’art contemporain chinois. Je me vois plutôt comme un chercheur davantage que comme un collectionneur ou un historien. Je suis heureux d’avoir parfois les moyens de m’offrir les résultats de mes recherches.

Etiez-vous déjà collectionneur avant votre rencontre avec la Chine ?

Oui. Ainsi, mon premier achat – j’étais très jeune – est une œuvre d’un surréaliste de Lucerne, où j’habitais.

Comment en êtes-vous venu à collectionner de l’art contemporain chinois ?

Avant mon arrivée en Chine, en 1979, je n’avais aucune connaissance de sa scène artistique. C’est ma profession qui m’a amené dans ce pays. J’étais chargé par mon employeur, Schindler, d’y mettre en place un joint-venture avec une entreprise locale, le premier dans l’histoire moderne des relations entre la Chine et l’Occident. La fin des années 1970 a marqué le début de l’ouverture de ce pays au monde extérieur comme la naissance de l’art contemporain chinois. J’avais déjà des habitudes de collectionneur, cela m’a donc été très naturel d’aller voir ce que les artistes chinois faisaient.

Herzog & De Meuron
Le futur Musée M+
Cao Fei courtesy M+ Sigg Collection
RMB City, Cao Fei
Quand avez-vous acheté votre première œuvre chinoise ?

C’est venu beaucoup plus tard. L’art contemporain chinois du début était très peu original, et ce que je voyais en 1979 ne m’intéressait pas beaucoup. Je cherchais la frontière de l’art contemporain, or celle-ci n’existait pas en Chine car les artistes n’avaient qu’une faible connaissance de ce que pouvait être l’art contemporain. J’ai vraiment commencé à collectionner dans les années 1990.

Nombreux sont les artistes chinois à vous avoir représenté dans une de leurs œuvres, comme Ai Weiwei, Zhou Tiehai ou encore Li Zhanyang. Peu de collectionneurs au monde peuvent sans doute se prévaloir de tant de proximité avec les artistes.

En effet, j’ai beaucoup de portraits de moi très sérieux ou très étranges… Cela tient à la façon dont les choses fonctionnaient en Chine à l’époque où j’ai commencé à collectionner : il n’y avait pas de galerie, je n’avais donc pas d’autre choix que d’aller à la rencontre des artistes pour leur acheter directement leurs œuvres. Lorsque vous êtes collectionneur, la galerie « protège » l’artiste, elle devient la seule source. Pour l’anecdote, la sculpture Newspaper Reader a été conçue par Ai Weiwei après de nombreuses discussions que nous avons eues sur mon goût, en tant qu’ancien journaliste, pour les journaux. Je lui ai expliqué qu’une idée pouvait être exprimée pour la première fois quelque part dans un journal, peut-être même sans qu’elle soit remarquée. Pour cette raison, je lis tous les jours les journaux avec beaucoup d’attention.

Accordez-vous de l’importance à la rencontre avec l’artiste, à la compréhension de ses motivations ?

Oui, c’est essentiel à mes yeux. Je n’ai procédé que de la sorte. Je suis allé à la rencontre des artistes, j’ai collectionné de façon relationnelle pour deux raisons. D’abord, parce qu’il n’y avait pas en Chine d’institution pouvant recenser et conserver leur histoire, il fallait que quelqu’un le fasse. L’autre raison était qu’en échangeant avec eux, en observant leur façon de vivre et de travailler, j’en apprenais beaucoup plus sur le pays lui-même. Ces rencontres m’ont permis de comprendre leur pensée et de découvrir la Chine d’une manière qui n’aurait pas été possible autrement. Je sais qu’une certaine école affirme que la connaissance de l’artiste gêne l’appréciation de l’œuvre, mais je visais un autre but, primordial.

Vous diriez donc que ce sont les artistes qui vous ont fait découvrir leur pays ?

Tout à fait. Je suis arrivé en Chine comme homme d’affaires ; or, dans ce cadre-là, on ne nous fait voir qu’une partie de la réalité, on est toujours accompagné. J’ai aussi eu accès à la réalité politique en tant qu’ambassadeur (Uli Sigg a été ambassadeur de Suisse en Chine de 1995 à 1998, NDLR), mais connaître la vraie vie, comme on dit, celle à laquelle un étranger n’a pas accès, c’est avec les artistes que j’ai pu le faire. Leur fréquentation m’a beaucoup apporté.

La réciproque est vraie, au regard des efforts que vous avez déployés pour faire connaître l’art contemporain chinois. Le curateur Harald Szeemann a d’ailleurs dit de vous que vous étiez l’ambassadeur de l’art chinois en Occident.

Je voyais beaucoup de bons artistes chinois, mais les gens importants du monde international de l’art ne les connaissaient pas. J’ai alors pensé à inventer un prix, le Chinese Contemporary Art Awards – le Prix de l’art chinois contemporain –, dont la première édition s’est tenue en 1998 et qui existe toujours, alternant dorénavant entre une année consacrée aux artistes et l’autre aux critiques. J’en suis l’un des membres du jury. Ce prix, notamment la première édition, m’a permis d’inviter des personnes qui comptent dans le monde de l’art, comme Harald Szeemann, les responsables de la Documenta, de la Tate ou encore du MoMA… Ça a été pour eux l’occasion de découvrir beaucoup de démarches et d’artistes qui leur étaient alors inconnus. Et cela a bien fonctionné : lorsque Harald Szeemann, qui était membre du jury, a été désigné curateur de la Biennale de Venise quelques mois plus tard, il y invita une vingtaine d’artistes chinois.

Ma Ke courtesy M+ Sigg Collection
Heavy curtain (254 x 200 cm), Ma Ke, 2013
Liu Wei courtesy M+ Sigg Collection
It looks like a landscape, Liu Wei
La Biennale de Venise de 1999 a-t-elle été un événement important pour l’art contemporain chinois ?

Oh, oui ! C’est la première fois que le grand public a pu avoir accès aux artistes chinois, tout comme le large monde des collectionneurs, peut-être même encore plus nombreux qu’à l’accoutumée cette année-là, car la Biennale inaugurait un nouveau lieu d’exposition : l’Arsenal. Avant cet événement, seuls les spécialistes, les « fans », les sinologues visitaient les expositions consacrées à l’art contemporain chinois, pas le grand public.

Vous avez déclaré avoir une logique de collection systématique de l’art contemporain chinois, parce qu’aucune institution ne prenait garde à conserver cette partie de la culture. Aujourd’hui que cette création est sortie de l’ombre, vous n’avez plus à remplir ce rôle ?

Votre analyse est juste. Il y a maintenant de nombreux collectionneurs d’art contemporain chinois et ce n’est plus nécessaire de collectionner de façon encyclopédique. Avant, je laissais mon goût personnel au second plan. Depuis ma donation au M+, en juillet 2012, je me sens tout à fait libre de le suivre.

Et quel est-il ?

Pour des raisons financières, je ne peux plus suivre les artistes les plus chers, mais comme j’ai déjà beaucoup d’œuvres d’eux, ça ne m’intéresse plus tellement (parmi les artistes de la collection d’Uli Sigg figurent Yue Minjun, Wang Guangyi, Yang Shaobin, Li Zhanyang ou encore Ai Weiwei, NDLR). Je suis un petit nombre d’artistes, en me concentrant sur les plus jeunes ; je travaille aussi avec eux sur des commandes, je monte divers projets.

Vous aidez ainsi à « lancer » certains artistes ?

J’ai toujours fait fonction de consultant auprès des artistes, mais je n’ai pas dans l’idée de lancer un artiste plutôt qu’un autre ; ce n’est pas un de mes projets. Si j’apprécie ce qu’il fait, je l’aide, mais je ne suis pas un galeriste. Cependant, il est vrai que le Prix de l’art chinois contemporain que j’ai créé permet aux directeurs de musées et autres spécialistes de découvrir certains plasticiens ; ceux-ci améliorent leur notoriété quand je les montre. Mais ce n’est pas moi qui fais leur carrière !

Vous faites allusion au fait que vous êtes une référence de l’art contemporain chinois en Occident et que, donc, votre nom seul influence le marché de l’art.

Oui, c’est correct. Mais mon choix influence aussi bien le marché en Chine, car les Chinois connaissent mal leur art contemporain. Là-bas, les collectionneurs me suivent peut-être encore plus que les collectionneurs occidentaux.

Fang Lijun courtesy M+ Sigg Collection
Untitled, Fang Lijun
Shao Fan courtesy M+ Sigg Collection
Grandmother Rabbit, Shao Fan

Les collectionneurs chinois, de plus en plus nombreux, s’intéressent donc beaucoup à l’art contemporain ?

La grande masse des collectionneurs chinois s’intéresse d’abord à la tradition de leur pays. Cependant, de plus en plus de jeunes Chinois se tournent vers l’art contemporain, celui qui les entoure mais aussi celui de l’Ouest. Les collectionneurs les plus actifs sont à Shanghai, où il y a une concentration de moyens, ainsi que des familles très riches.

Existe-t-il des écoles artistiques chinoises, des styles, en fonction des régions de ce très grand pays ?

Il n’y a pas de style selon la géographie, mais peut-être des académies spécifiques. A Chengdu, au Sichuan, par exemple, il y a beaucoup de peintres. A Shanghai, les artistes sont plus souvent versés dans les supports nouveaux. En revanche, il n’y a pas d’école.

Les artistes chinois actuels ne sont-ils pas tentés par le mimétisme des styles de leurs aînés les mieux cotés sur le marché de l’art ?

Dès qu’il y a un marché, la copie existe. C’est vrai en Chine, comme en dehors. On trouve des « second-paste artists » et des « third-paste artists » qui imitent partout dans le monde. Les meilleurs artistes recherchent leur propre thème.

De votre collection systématique de l’art chinois à votre donation à un musée en passant par vos efforts pour faire connaître les artistes dans et hors de leur pays, vous êtes un bienfaiteur de la culture chinoise. Votre démarche a-t-elle été celle d’un collectionneur engagé et dévoué à l’objet de ses recherches ?

A vrai dire, je suis devenu cela. C’est le fruit d’un processus, quand j’ai remarqué que, dans l’espace culturel le plus grand du monde, personne ne faisait attention à la production de l’art contemporain, qui est pourtant tellement important pour la culture. Cela a transformé mon attitude.<br<

Un legs de 130 millions d’euros

Il s’agit, ni plus ni moins, d’une des plus importantes donations jamais faites à un seul musée dans le monde, selon les calculs du légataire, le futur Musée M+ de Hongkong*. En juillet 2012, Uli Sigg lègue à ce lieu en devenir 1 463 œuvres de sa collection, qui recensent de façon exhaustive les évolutions artistiques de l’histoire contemporaine chinoise, depuis la fin du règne de Mao Tsé-toung à aujourd’hui. Estimé à 130 millions d’euros, ce legs a été accompagné par la vente à cette même institution de 470 pièces de la collection d’Uli Sigg, pour 18 millions d’euros. Par ce geste, le collectionneur réalise un de ses anciens désirs : celui de rapporter à la Chine et aux Chinois ces œuvres constitutives de leur Histoire pour qu’elles puissent être exposées et sujettes aux discussions. Et pas seulement à celles d’ordre idéologique : prenant toutes les garanties possibles vis-à-vis de la censure, Uli Sigg a choisi Hongkong alors qu’il négociait avec l’Etat et le ministère de la Culture sur des projets à Beijing et à Shanghai. Dans l’ancienne colonie britannique, le collectionneur a pu s’assurer de la liberté d’exposition d’artistes souvent censurés en Chine continentale, comme Ai Weiwei (dont 26 œuvres seront exposées), Fang Lijun ou encore Yue Minjun. Par ailleurs, Uli Sigg prendra place au conseil d’administration du musée, au jury d’architecture du futur bâtiment et dans la commission d’acquisition. Il ne quitte ainsi pas complètement « ses » œuvres, et s’assure même un moyen supplémentaire pour demeurer au cœur vibrant de l’art contemporain chinois.

* Le M+ avait prévu d’ouvrir fin 2017, mais une année de retard est probable, selon Uli Sigg. Il s’intègrera au vaste projet immobilier de West Kowloon Cultural District.

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