Art & Sciences – La beauté universelle du mouvement humain

Pour accompagner la sortie du nouvel e-mag d’ArtsHebdo|Médias consacré à la relation entre l’art et la science, nous publions tout au long de la semaine des entretiens avec des personnalités du monde de l’art et des scientifiques.Lors du dernier festival Sidération, organisé par l’Observatoire de l’Espace, à Paris, Thierry Pozzo, professeur de neuroscience à l’université de Dijon et neurophysiologiste spatial à l’Inserm, a livré son sentiment de scientifique sur trois œuvres d’art contemporain, véritable discours méditatif empreint d’un imaginaire né de la science.

ArtsHebdo|Médias. – L’exercice auquel vous vous êtes livré à l’occasion du dernier festival Sidération consistait à commenter une œuvre d’un point de vue scientifique. Pensez-vous qu’un fait scientifique puisse être utilement commenté d’un point de vue artistique ? Quelle valeur attacheriez-vous à un tel commentaire ?

Thierry Pozzo.

Thierry Pozzo. – Oui, l’avis d’un profane est toujours utile pour un scientifique dont l’activité se déroule souvent au sein d’une communauté au savoir très spécialisé et où les idées ont souvent tendance à se répéter. Jouer le rôle du candide ne peut que donner de la hauteur aux débats scientifiques. Néanmoins la science moderne se développe grâce à l’utilisation de technologies toujours plus sophistiquées ce qui la rend souvent inaccessible et l’éloigne de la société civile. Pour cette raison faire pénétrer l’artiste dans le monde scientifique devient de plus en plus difficile, ce qui n’était pas le cas lorsque les scientifiques des Lumières étaient ouverts à d’autres domaines et qu’ils étaient à la fois philosophe, esthète, physiologiste et mathématicien. La science moderne constitue désormais une accumulation de mystères qui ne peuvent être commentés par l’artiste que selon son propre point de vue et avec ses propres schémas de pensée, ce exactement à quoi tente d’échapper la science qui doit minimiser le discours subjectif. Néanmoins, art et science se contaminent, Marcel Duchamp et son Nu descendant l’escalier inspiré des chronophotographies du savant E.-J. Marey en est un bon exemple. La robotique humanoïde, où l’« artialisation » des résultats scientifiques prend une part importante dans la conception d’être artificiel, en est un autre. L’artiste infographiste se joint à l’ingénieur, l’informaticien et au spécialiste de sciences cognitives. Notons que cette forme d’esthétisation de la science établit une démarcation de plus en plus floue entre la réalité du fait scientifique et sa figuration traitée selon l’imaginaire de l’artiste. Elle donne l’illusion de vie à des créatures artefactuelles au réalisme troublant et nous fait croire à tort que les automates métalliques aux allures de cyborgs qu’on appelle des robots vont bientôt remplacer les humains !

Existe-t-il une intersection, un point commun entre le champ artistique et le domaine scientifique, entre l’artiste et l’homme de science ?

A priori, ces deux spécialités qui font l’humanité s’excluent mutuellement. En effet, la science place la nature à distance. La vérité scientifique est supposée être dans l’objet, détachée de tout jugement subjectif (de « l’intérieur ») et le monde est décrit depuis l’extérieur par un spectateur (le scientifique) sans consistance propre. La science se veut absente de tout préjugé et réduit la nature à des moyennes, des prototypes universels « dé-subjectivés ». Au contraire, l’artiste nous transporte car l’œuvre est l’expression d’un individu qui nous donne sa propre vision du monde. D’un côté, on extrait des régularités, de l’autre, l’artiste nous montre une nature pleine de singularités. La science, c’est avant tout mesurer froidement, l’art, c’est ressentir subjectivement. Mais après la mesure, le scientifique doit malgré tout interpréter et faire parler ses graphiques pour remonter en quelque sorte à l’origine des phénomènes qu’il décrit. La science fabrique alors des convictions en ayant recours au langage, qui n’est pas affranchi de toutes sédimentations culturelles, sociales et historiques. Comme l’artiste, le scientifique nous donne in fine une vision du monde selon un cadre de présuppositions qui le replonge dans la subjectivité.

La quête du beau existe-t-elle en science ?

Une première réponse consisterait à dire non, car le beau résulte d’un jugement de valeur ce que veut éviter la science, qui tente de comprendre la nature et non de la juger. En outre, on sait grâce à l’anthropologie et l’ethnologie que ce jugement est variable d’une société à l’autre, ce qui est beau pour un indien jivaro d’Amazonie ne l’est pas pour un pygmée ou ne suscitera aucun avis esthétique de la part d’un européen. Une réponse positive à cette question émane de découvertes récentes qui montrent que nos atouts biologiques (l’anatomie du corps humain et la gestualité spécifique associée à ses possibilités biomécaniques) structurent notre perception du monde. Par exemple, un mouvement humain est beau quel que soit la société considérée lorsqu’il respecte les mélodies du mouvement et ses règles spatio-temporelles. Dans ce cas, l’estimation du beau n’est pas contrainte par des schémas perceptifs appris dans un contexte culturel particulier (comme l’ornementation corporelle, par exemple, qui diffère selon les cultures), il est universel. C’est un exemple où l’art et la science se rattrapent.

Ci-dessus, Les Livepaintings de Perry Hall. L’artiste travaille une peinture en mouvement stimulée par différentes énergies. Il s’agit pour lui d’explorer de nouvelles formes et expériences visuelles. « Je dois penser comme un peintre, comme un réalisateur et comme un chorégraphe », confie-t-il. Une approche transversale, partagée par tous nos invités.

« Le Visiteur », Nasser Martin-Gousset

Passionné de cinéma, Nasser Martin-Gousset transpose, dans sa dernière création, certains codes du 7e art, comme autant d’ingrédients scénographiques mis au service d’une danse séquencée (photo d’ouverture). Se jouant des règles du thriller psychologique, Le Visiteur met en scène la rencontre d’un homme et son alter ego. « Un personnage seul dans un appartement reçoit un soir la visite d’un inconnu… Le Visiteur en trois actes n’est pas construit de façon chronologique ; à travers différents niveaux de réalité, le récit et la danse nous dévoilent petit à petit la vraie nature des enjeux émotionnels de ce huis clos, violemment charnel et amoureux. Le Visiteur est également une tentative de réflexion sur l’altérité – ou comment ce qui est proche devient étranger, et parfois l’inconnu semble familier. La rencontre permet de combler un instant le vide et l’absence, qui est ici le cœur du sujet », explique Nasser Martin-Gousset.
Vendredi 13 Décembre, 20 h 30. Danse, vidéo et piano. Centre des arts 12-16, rue de la Libération, 95880 Enghien-les-Bains. Tél. : 01 30 10 85 59 www.cda95.fr

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