Georg Baselitz à Pantin – Au seuil de l’invisible

Basetitz_photo Charlotte

Deux ans après une exposition consacrée à son œuvre sculptée par le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, le géant allemand de la peinture Georg Baselitz est l’hôte de la galerie Thaddaeus Ropac et de son vaste espace installé à Pantin, en banlieue nord-est de la capitale. The Dark Side (Le côté sombre), qui réunit des dessins, toiles monumentales et sculptures de l’artiste, a ouvert ses portes le 8 septembre dernier.

Georg Baselitz, photo Charles Duprat courtesy galerie Thaddaeus Ropac (Paris/Salzburg)
Vue de l’exposition de Georg Baselitz à la galerie Thaddaeus Ropac de Pantin en 2013.

A son entrée dans le fabuleux espace de la galerie Thaddaeus Ropac, qui porte la marque de ses origines industrielles mais aussi germaniques, le visiteur est accueilli par un ensemble de dessins récents présentés comme des sentinelles nous invitant à avancer vers les autres salles. Là, il découvre une série de peintures récentes et un ensemble de sculptures plus figuratives que jamais. Sans doute personne mieux que Georg Baselitz a su, à travers son trait dessiné, restituer la spontanéité enfantine chère à tant de peintres formés par les Beaux-Arts et balisant le XXe siècle, Pablo Picasso et Mikhail Larionov en tête. L’artiste possède, par ailleurs, le parcours d’un enfant resté terrible : Allemand de l’Est, âgé de 12 ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il est rejeté des Beaux-Arts de Dresde en 1955 et, un an plus tard, de la Hochschule für bildende und angewandte Kunst (école des Beaux-Arts et des Arts appliqués) de Berlin-Est pour « immaturité socio-politique ».

C’est après être passé à l’Ouest que débutera sa carrière de peintre, plus précisément sa formation, et l’Europe résonnera longtemps de l’écho de son nom pour les scandales que susciteront régulièrement sa figuration à partir de 1963. Celle-ci, souvent travaillée en série, au-delà d’une facture à l’apparence rapide, aux empâtements contrôlés et participant à répéter inlassablement la chute et le renversement, sera à la source de plusieurs arrestations par les forces de l’ordre pour trouble de l’ordre public jusqu’au début des années 1980. Depuis, Georg Baselitz est célébré partout dans le monde et son sens du vide et des profondeurs infernales a été intégré à l’histoire de l’art et de la peinture européenne contemporaine. Le musée Ludwig de Cologne possède sans doute la collection la plus importante de son travail à ce jour. Aujourd’hui âgé de 75 ans, le peintre allemand a été décoré l’an dernier de la Légion d’honneur.

Georg Baselitz, photo Charles Duprat courtesy galerie Thaddaeus Ropac (Paris/Salzburg)
Yellow Song, Georg Baselitz, 2013.

Thaddaeus Ropac représente Georg Baselitz depuis 2001, initialement par le biais de sa galerie de Salzbourg, en Autriche. La sculpture sur bois de l’artiste, en taille directe, impressionnante pour son gigantisme et la force physique requise, a toujours un côté plus herculéen que spectaculaire et totémique. Les œuvres de Pantin n’égalent cependant pas celles, antérieures, qui furent présentées notamment à la Kunsthalle de Baden-Baden, en 2009, où se déployait un ensemble véritablement époustouflant couronnant trente années de sculpture. On dit que l’âge de la sagesse apaise autant les œuvres que les esprits. Les figurations noires de The Dark Side précisent étonnamment la figure humaine et affirment une transformation dans l’art de la représentation de Georg Baselitz.

« La dernière chose qui m’a parue sympathique et caractéristique de la sculpture allemande après l’art gothique a été le mouvement Die Brücke, donc Karl Schmidt-Rottluff, Ernst Ludwig Kirchner et Wilhem Lehmbruck. Et mes réflexions m’ayant conduit jusque-là, j’ai pris un morceau de bois et j’ai commencé », expliquait l’artiste en 2011. Pour lui, la sculpture telle qu’il l’a pratiquée jusqu’à aujourd’hui répondait à une problématique – précisément datée de 1980 – relative à la nature même de la sculpture allemande. Son œuvre sculptée voit le jour dans le prolongement d’un primitivisme sculptural et pictural que connaît la Russie de la même époque – celle de Mikhail Larionov, Natalia Gontcharova, Kazimir Malevitch et les frères Bourliouk –, en se référant au patrimoine populaire national, riche de formes tirées de ce matériau, le bois, alors revisité. L’Allemagne possède en ce sens un patrimoine, notamment religieux, où la figure est soumise à des raccourcis formellement passionnants et toutes formes d’écorchures qu’il est possible de questionner dans les années 1970. Georg Baselitz a donc réintroduit à cette époque des problèmes de représentations visuelles et un sens de la couleur que les totalitarismes avaient parfaitement enterrés mais qui pouvaient nouvellement se poser. Si l’histoire de l’art moderne a toujours « habité » l’artiste allemand, son œuvre mène également souvent à l’art populaire et primitif, voire à l’art des autodidactes. Il taille le bois sans tenir compte des veines, comme il peint avec une dose, vraisemblablement maîtrisée, de violence.Immense et foudroyant

Georg Baselitz, photo Charles Duprat courtesy galerie Thaddaeus Ropac (Paris/Salzburg)
Vue de l’exposition de Georg Baselitz à la galerie Thaddaeus Ropac de Pantin en 2013.

La série de peintures qui compose The Dark Side partagent avec sa sculpture une volonté égale d’attirer autrement la lumière, de la voir se fixer pour pénétrer ces gouffres sans nom au sein desquels son aigle chute et la figure se renverse, depuis des décennies. La série de toiles récentes repose sur deux dominantes : le noir et le bleu, qui concourent à faire disparaître les motifs dans un chaos d’ombre initial, éprouvant de manière totalement inédite chez le peintre le principe de disparition, au seuil de l’invisible pour le paraphraser. Le seul reproche qui pourrait être formulé est que – peut-être – trop d’œuvres d’un même format, faisant écho à la présentation de la série de dessins inaugurant l’exposition, annihilent la force de l’ensemble.

Mais Georg Baselitz reste immense et foudroyant. Sa peinture est aussi puissante que fragile, elle tient à la toile et au châssis de presque rien, d’une légèreté éblouissante, et s’épanouit, en réalité, dans l’obscurité en réussissant à ne jamais disparaître. Sa silhouette reconnaissable, vêtue d’un costume noir, a traversé à plusieurs reprises l’espace de la galerie Thaddaeus Ropac ; nous n’avons eu que le temps d’apprécier l’aisance avec laquelle il avance aujourd’hui, très simplement. Le voir déambuler dans un espace aussi monumental que lui, autour de ses sculptures, peintures et dessins, renseigne sans conteste sur une œuvre qui connaît parfaitement le secret des gestes initiés par l’inconscient. Cet ensemble possède, bien sûr, toutes les marques d’une métamorphose qui mérite, avant de douter, d’être sérieusement observée.

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Crédits photos

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