Dorothy Shoes – Tropique des solitudes

Dorothy Shoes

Elle aurait, dit-on, troqué sa robe blanche de reine des elfes pour le bleu plus azuréen des divinités aériennes  ; à la fois chrysalide et papillon dans ses métamorphoses, elle se garde de magie mais non de malice. Et derrière les volutes de fumée qu’elle exhale, une poétique de la vie n’a de cesse de s’envoler pour des voyages toujours recommencés.

Devant la gare Montparnasse, au manège en bois où nous avions rendez-vous, elle a préféré, cent mètres plus bas, la terrasse d’un café à l’abri des regards. Dorothy Shoes aime dérouter le hasard. Et faute de pouvoir contrôler le déroulement de notre entretien, elle a choisi l’effet de surprise, et en accord avec la scène annoncée, le décor et son habit diurne. Adossée au mur blanc qui nous protège de la rue, elle affiche une robe bleue outre-mer au décolleté en meurtrière, et, piquée dans ses cheveux blond vénitien, à la vahiné de Gauguin, une fleur en tissu de la même couleur. Atours ou parade, sa parure semble prête à affronter les feux de la rampe… Va-t-elle, de sa mallette de goûter, brandir une baguette magique fauchée sur le tournage de Ma sorcière bien aimée  ? Non, elle saisit son paquet de cigarettes…

Alors, qui se cache derrière ce regard vert qui balaie alentour avec malice  ? Quelle musique abracadabrantesque va-t-elle nous jouer si elle agite son bout de nez rond, perché au-dessus d’une bouche rigolote en chapeau de gendarme  ? Attendant les questions, Dorothy Shoes patiente sagement devant sa tasse de thé, un sourire mutin au coin des lèvres. Est-elle ce papillon tragique que Leconte de Lisle évoque : «  Crains le bleu papillon, l’amant des fleurs vermeilles/ Qui boit toute leur âme et s’en retourne aux cieux  »  ? Avec Dorothy Shoes, comédienne, metteuse en scène et conteuse, qui a choisi la photographie en 2005, l’habileté à se métamorphoser à sa guise ne fait pas de doute. D’une voix à peine voilée par le tabac, l’artiste gomme toutes les incertitudes  : «  Je suis une tyrannique de la vérité. C’est insupportable au quotidien. Effrayée de la vie, cérébrale et émotive, j’ai besoin de prendre parfois de l’ascendant sur les choses. Mais j’aime les gens, même si je m’en protège.  »

Photo Claude Godfryd
Portrait.jpg, Dorothy Shoes,

D’escarpins… en bottes de sept lieues

Dotée d’une telle force de caractère, les portes de la notoriété se sont vite ouvertes. En moins de quatre ans, la jeune tourangelle a troqué ses escarpins de gala pour des bottes de sept lieues. Depuis sa première exposition personnelle à Bruxelles, en 2006, ses photos courent sur les murs des galeries un peu partout en France (Paris, Tours, Lorient, Nantes, Toulouse…). En 2007, on la remarque en Hongrie lors du 9e festival d’Art contemporain. En 2008, d’autres la découvrent dans les centres culturels français d’Indonésie et les Instituts français d’Ukraine. Même enchantement en avril 2009, à New York, à la galerie du New Art Center, lors de l’exposition LINKS. Depuis, elle est représentée par murmurART, à Londres, où un showcase est prévu d’ici la fin de l’année. Ses projets  ? Une exposition à Montréal, programmée pour octobre, et une autre à la HP Garcia Gallery de New York qui doit se tenir dans la foulée, assortie d’un livre ; elle fera partie des cent artistes sélectionnés dans le monde par la revue américaine Color. Quoi qu’il advienne, déjà un joli palmarès qui va s’enrichir des photographies de détenus qu’elle a réalisées au printemps dernier et qu’elle prévoit de montrer l’année prochaine.

Il ne fallait pas avoir froid aux yeux pour s’enfermer avec des mineurs dans les prisons d’Avignon et de Tours  : «  ça s’est très bien passé, même si quelque fois c’est difficile avec des ados toujours dans la provocation. Je les ai aidés à mettre en scène leurs rêves avec de la craie et des cartons, et s’imaginer le jour de leur sortie. Je les ai photographiés près de leur autoportrait dessiné, accompagné d’un texte où leur colère éclate. » Une performance technique quand on sait qu’un photographe n’a pas le droit de montrer une cellule  : «  Un barreau, c’est de trop. Je me suis débrouillée.  »

Dorothy Shoes
De gauche à droite : Daily Road et Aphonie, Dorothy Shoes

Un fil tendu entre espérances d’enfant et désillusions d’adulte

C’est tout Dorothy Shoes : le mariage entre bout de ficelle et Photoshop, parfaitement réussi après un tas de fiançailles rompues avec des disciplines artistiques où il fallait faire preuve d’ingéniosité. A une période de sa vie, elle n’entreprenait une activité que pour mieux l’abandonner : école de cinéma en section réalisation, école privée de théâtre, conservatoire national de région, art thérapie. Un an ou deux, à chaque fois, et puis s’en va. Mais quand on a la chance d’avoir une mère écrivain, Martine Le Coz, prix Renaudot 2001, et un père restaurateur, féru d’art (il a même créé un petit théâtre et une salle d’exposition dans la ville d’Amboise), on prend le pli de l’esprit et on le garde. «  Dans le ventre de maman, j’écoutais déjà des opéras. Je suis montée sur les planches à huit ans. A dix-huit, j’ai passé un bac A3 théâtre. Ensuite, direction la capitale. » Au grand dam de ses parents, s’en est suivi le parcours en zigzag évoqué plus haut, car si Dorothy pensait être comédienne, elle s’est rendu compte que ce qui lui plaisait, ce n’était pas l’interprétation, mais la mise en scène, la scénographie. Après une année de travail avec des schizophrènes dans une clinique psychiatrique, elle monte une compagnie de théâtre, écrit une pièce, la monte et la joue. C’était en 2004. ça s’appelait Le soleil ment. «  La pièce résumait les conflits qui régissent ma vie  : les espérances d’enfant et les désillusions de l’adulte, tel un fil tendu entre les deux.  »

La compagnie, caisses à sec, mais passionnée de communication, pousse Dorothy à se lancer dans la création graphique sur ordinateur. Elle ne manque ni d’imagination ni d’habileté  ; ses réalisations plaisent, les commandes affluent. Néanmoins, elle se dit  : «  Je veux quelque chose de plus brut, de plus franc que des petits montages. La photographie me conviendrait, il faut que je m’y mette.  » Son premier appareil photo arrive à point nommé avec l’amour, un reporter qui l’initie à l’argentique. Un an plus tard, elle passe au numérique et parfait à tâtons son travail de postproduction sur Photoshop : modification des teintes par désaturation de l’image, contrastes «  à mort  » et «  bidouilles  » qu’elle garde secrètes… Pour autant, Dorothy ne se considère pas comme une photographe, au sens classique du terme  : «  La technique ne m’intéresse pas. L’essentiel, c’est la réalisation d’une idée.  »

Dorothy Shoes
De gauche à droite : La Gueule du Loup, Dreyfus’ Nightmare et Icare, Dorothy Shoes

 Des histoires muettes et pourtant si parlantes

Les prises de vues s’enchaînent. Mettre en scène des solitudes devient son fil d’Ariane, rentrer dans la tête d’un personnage, voir ce qu’il cache au monde, ce qu’il ressent, sa raison de photographier  : «  Je visualise l’isolement des gens. Cela me fait peur et me rend malade qu’on puisse être malheureux alors qu’on montre le contraire en société. Je suis fascinée par la confrontation du visage social avec celui que l’on garde chez soi.  »

C’est cette dualité, omniprésente dans l’univers onirique de Dorothy Shoes, qui rend ses photographies aussi touchantes, émouvantes parce que décalées. Le clinquant, le merveilleux y sont absents, bannis, même si parfois on peut le regretter. Certes, l’humour, la dérision et l’espoir ne sont jamais bien loin dans ses histoires directes, muettes et pourtant si parlantes, aux frontières du rêve, proches des visions, fantasmes et révélations du demi-sommeil. Dans cet état entre veille et somnolence, que l’insomniaque Dorothy arpente et subit depuis longtemps, les émotions s’amplifient dans une atmosphère à la lumière quasi hypnotique comme celui d’un écran de télévision. Que du dessin ou du texte s’y impliquent, au final ses photographies ne sont jamais uniquement intellectuelles. Elles sont mobiles, stressées, vivantes, satiriques, espiègles. En un mot  : sincères.

L’esprit iconoclaste de Dorothy Shoes n’y est pas pour rien. Influencée par Roger Ballen, Robert Parke Harrisson et Gilbert Garcin, elle en tutoie les univers picturaux sans jamais endosser leur posture surréaliste à la Man Ray, Magritte ou Artaud. Veillant jalousement à son originalité, son écriture poétique met à nu l’être intérieur, le sien, le nôtre. Et même lorsque ses images sont un peu mélancoliques ou flippantes, Eglantine Le Coz nous entraîne avec une facilité déconcertante dans son jeu. Pour celle qui a choisi «  chaussures  » comme nom d’artiste, rien de plus facile alors que d’enfiler ses pas. Et c’est en toute confiance que nous l’accompagnons, elle qui aime travailler seule. «  J’ai besoin du tête-à-tête. Exclusive dans mes rapports au modèle et au monde, je suis dans l’instinct, le concret, le vivant.  »

Dorothy Shoes
De gauche à droite : Rainy Day, Le Petit Rat@ du Larsen Opéra et No Way, Dorothy Shoes

«  Je suis une voisine… »

Dorothy Shoes vit dans l’hyper-sensible, l’émotion. Les tracas de la vie quotidienne mais aussi les grands événements sont à la source de son inspiration, sa table de représentation ouverte à tous les thèmes  : les soucis (Rainy Day, où le modèle, un artiste, était plié sous le poids des problèmes financiers), la difficulté existentielle de trouver sa propre identité (Alzheimer idea), côtoient des sujets graves comme Icare. Cette image montrant un avion bizarre qui semble devoir s’écraser sous l’œil d’un homme bouleversé, symbolise le drame du 11-Septembre. «  A l’époque, je travaillais dans un magasin. J’ai tout arrêté. J’ai été odieuse avec les clientes. Je me demandais comment les gens pouvaient encore acheter des foulards, le jour où des centaines d’innocents étaient pris au piège des luttes de pouvoir et des tours en terreur, condamnés à se jeter dans le vide. » N’en déduisez pas pour autant que la politique soit sa tasse de thé (qui d’ailleurs a eu le temps de refroidir depuis le début de l’entretien), même si un jour Dorothy a déclaré  : «  L’humanisme doit être une priorité politique.  » Elle précise en riant  : «  C’était une cachette. Je suis nulle dans cette matière, je m’y perds.  » Et n’allez pas non plus lui parler de l’élévation de l’âme, elle rectifie tout de suite  : «  De l’humain, pas de l’âme. La spiritualité, c’est ma mère. Moi, je n’en ai pas. Je suis beaucoup plus terrienne, charnelle. Je ne me sens pas sœur en humanité avec les autres, mais une voisine, comme Jacques Brel parlait avec cœur de ses voisins »  !

Et puisque l’on évoque la chanson, tandis que Dorothy-Shoes range dans sa petite mallette bleue son paquet de cigarettes bien entamé  ; on songe à celle que signa jadis Lionel Pasquier  : «  La vie paraît si simple quand on survole de loin/Les sentiments profonds qui tapissent nos souvenirs/Alors je me transforme pour paraître moins triste/En un papillon bleu qui s’amuse dans les cieux  ». Mais déjà, il est trop tard  : la jolie photographe qui devait reprendre son train, s’est envolée…

Dorothy Shoes
The Tearful Strap, Dorothy Shoes, The_Tearful_Strap_by_Dorothy-Shoes.jpg

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