Fondation Cartier – L’art avec le cœur

Tout l’été, la Fondation Cartier, à Paris, présente 400 œuvres de plus de 50 artistes venus du monde entier. Servies par une scénographie signée par le designer et architecte italien Alessendro Mendini, elles témoignent d’esprits libres de toute convention et préoccupés par l’avenir de l’homme.

A gauche de l’entrée, un cavalier de mosaïque veille. Figé dans une position d’attente, il impose sa silhouette à la fois magistrale et rassurante. Evoquant une gravure du maître de Nuremberg, Albrecht Dürer, la pièce d’Alessandro Mendini, auquel a été confié la scénographie de cette exposition, domine l’espace. Ses couleurs – argent, rouge et noir – défient celles, pastels, choisies par cet architecte et designer italien pour mettre en valeur les quelque 400 œuvres présentées à la Fondation Cartier jusqu’en octobre. Histoires de voir, Show and Tell met en lumière le travail de plus de 50 artistes du monde entier – indiens, congolais, haïtiens, mexicains, japonais, américains… – que la vie a poussé vers la création et qui sont souvent considérés comme «  naïfs  ». « Je suis autodidacte, je n’ai voulu suivre aucun cours parce que je veux être moi-même, avec mes propres thèmes, peindre la forêt, les plantations, les animaux sauvages », explique tout simplement le Brésilien Nilson Pimenta qui peint des scènes de vie quotidienne, au village comme aux champs. «  La première fois que j’ai trempé mon pinceau dans les gouaches aux couleurs vives, à Bhopal, mon corps a été parcouru de tremblements  », raconte l’Indien Jangarh Singh Shyam. Ici, l’accent est mis sur le témoignage. Non seulement, chaque artiste dispose d’un espace personnalisé pour présenter plusieurs de ses œuvres, mais le travail de chacun est accompagné de textes et parfois de films qui donnent à lire et à entendre leur parole. Un véritable atout pour qui souhaite comprendre le contexte dans lequel apparaît leur art.Une pipe remplace une fleur, une flûte devient couteau…

Au rez-de-chaussée de la Fondation, éclairé par la lumière du jour, un ensemble de peintures inventives et délicieuses signées Tadanori Yokoo  : «  En tant que peintre, j’ai fait mes débuts en copiant des tableaux. Et au cours de ce processus, j’ai ressenti une joie extrême à jouer avec les esprits des peintres que je copiais, tout en engrangeant en moi la créativité de chacun d’entre eux.  » L’hommage rendu à Henri Rousseau est étonnant et jubilatoire. L’artiste détournent les sujets de l’illustre Français et rend les scènes tragiques et comiques à la fois. Pierre Loti fume des cigarettes non seulement par la bouche mais aussi par le nez et les oreilles, sans compter le chat qui s’en grille une posément  ! Ailleurs, une pipe remplace une fleur, une canne se substitue à une branche, une flûte devient couteau…

Mamadou Cissé, photo André Morin, courtesy galerie Bernard Jordan, Paris-Zurich
Mamadou Cissé, 2005
Isabel Mendes da Cunha, collection Galeria Estação, São Paulo, photo João Liberato
Céramique, Isabel Mendes da Cunha, 2008
Le Japonais s’en donne à cœur joie et le visiteur aussi. Plus loin un drapeau vaudou chatoyant arbore un phénix couronné – toutes les pièces ne sont pas signées, certaines illustrent le travail d’une communauté – et des fauves sculptés, pyrogravés, du Brésilien Valdir Benites alertent sur la disparition progressive des animaux dans la région natale de ce dernier. Plus loin une panthère, un serpent, un poisson stylisés en bois également témoignent de l’élégance de l’art du Serbe Dragisa Stanisavljevic. Au sous-sol, des têtes de félin en perles colorées s’exposent comme autant de trophées psychédéliques signés Gregorio Barrio, des villes élancées évoquent les préoccupations environnementales du Sénégalais Mamadou Cissé, les toiles de l’Indien Jivya Soma Mashe parlent de pêches miraculeuses…Un réseau de correspondances et des complicités secrètes

Avec cette scénographie pensée « comme un écrin, simple mais précieux, conçu pour contenir, protéger et montrer un art tout particulier qui est en lien étroit avec l’hyper-sensibilité du cœur  », comme l’assure Alessandro Mendini, Histoires de voir affirme la puissance créatrice d’artistes pour lesquels peindre, modeler, filmer, dessiner, coudre, sculpter est à la fois une recherche de la connaissance et une expérience du monde. L’exposition révèle un vaste réseau de correspondances, de complicités secrètes entre des œuvres issues de géographies, de cultures et de savoirs différents. Elle célèbre l’existence de pensées autres, la recherche de formes nouvelles, suggérant qu’une multiplicité d’arts contemporains est possible. Une bulle d’air frais.

Jivya Soma Mashe, collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, photo André Morin
Fishnet, Jivya Soma Mashe, 2009

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