Barthélémy Toguo – Les racines de l’art en Afrique

Unique manifestation d’envergure sur le continent, la biennale d’Art contemporain africain de Dakar a fêté cette année ses vingt ans. Dans le cadre de la cinquantaine d’événements autour du Off de Dak’Art, l’Institut français a créé l’événement en invitant le Camerounais Barthélémy Toguo et le Sénégalais Soly Cissé à faire dialoguer leurs installations monumentales sur les thèmes de l’immigration et de l’inondation. Pour ces représentants de la génération postindépendance, leurs créations doivent porter au-delà de la simple expression de l’africanité pour basculer dans une dimension universelle. Car si la notion d’identité n’est plus une priorité, la volonté de penser et de créer dans une totale liberté est bien ancrée. Pas de clichés misérabilistes dans aucun de leurs travaux. «  Ils se nourrissent sans complexe de ce qu’ils voient dans le monde  », affirme Alban Corbier-Labasse, directeur de l’Institut français. Dans l’Hexagone, depuis plusieurs années, ce sont surtout les aquarelles grand format de Barthélémy Toguo qui ont permis au public d’accéder à la vision du monde de ce créateur polymorphe, à ses prises de position fermes, engagées et ironiques, centrées sur les émotions humaines. De retour des terres africaines, après une échappée en Australie pour la Biennale de Sydney et avant son exposition personnelle à la galerie Lelong au mois de septembre prochain, l’artiste originaire de Bandjoun nous reçoit dans son atelier parisien du XXe arrondissement.

ArtsThree  : – Qu’avez-vous présenté à l’Institut français de Dakar  ?

Barthélémy Toguo  : – La plupart des biennales d’art contemporain, contrairement aux foires, permettent de présenter des installations d’envergure. Pour Dakar, dès l’entrée de l’Institut, j’ai présenté Road on exil, un travail sur les thèmes de «  L’exil, l’exode, une autre vie  ». J’ai récupéré une barque chez des pêcheurs sénégalais que j’ai chargée de ballots, rempli d’effets en tout genre, au-delà de sa capacité normale. Cette embarcation volumineuse brave une énorme vague bleue de bouteilles. Toutes deux évoquent la dangerosité de la traversée qu’entreprennent de nombreux jeunes africains pour aller en Europe ou aux Iles Canaries. Ces deux volumes à l’équilibre incertain parlent de la gravité de la situation. Je raconte ici un voyage imaginaire difficile, qui trouve un dénouement morbide à travers l’installation de plusieurs cercueils devant les murs de la galerie (Spirale land, 2010). En mettant ainsi en scène leurs funérailles, je veux rendre hommage à tous ces jeunes disparus, que nos Etats africains ont ignorés. D’autre part, dans la salle du Manège, un lit superposé simule la situation de promiscuité dans laquelle vivent ceux qui ont pu s’en sortir (Climbing down, 2010) et dans le cabinet de curiosités est disposée Das Bett (1995), série de dessins, le journal d’une mémoire – plus personnelle – et d’un vécu, faits à l’encre, à la gouache et au stylo-bille sur papier recyclé. Empreint d’une certaine nostalgie, je quittais alors l’Afrique pour rejoindre l’Ecole des beaux-arts de Düsseldorf, où je me suis trouvé brutalement confronté à un paysage urbain très agressif, avec des normes et des codes qui m’étaient inconnus.

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2010, Barthélémy Toguo dans son atelier, toguo5.jpg

Vous parlez aussi de la nature et de la violence de certaines pratiques africaines.

Effectivement, j’aborde le problème de la déforestation de l’Afrique. Une série de photo-performances (Une autre vie, 1993-2010) dans lesquelles je me suis mis en scène a d’ailleurs été exposée sur des panneaux signalétiques comme une campagne de communication dans des villes concernées par ce fléau. Je cherche à rapprocher l’homme de la nature, je l’appelle à vivre en harmonie avec elle, à cohabiter avec son environnement originel. La dénonciation de la violence liée à certaines pratiques culturelles me tient également à cœur. Avec Circoncision, série de vidéos, j’alerte le public sur cette pratique et le fait que dans certains pays, de jeunes hommes sont pris à partie et violentés. Dans une salle, je me tiens courbé, la caméra tourne autour de moi, s’arrête avant que je ne me lève pour dévoiler mon pagne maculé de sang.  

L’art contemporain gagne-t-il du terrain en Afrique  ?

Culturellement, le Sénégal est un pays à part en Afrique. Le président Léopold Sédar Senghor a inculqué à son peuple la valeur de la littérature, de l’art et de la culture. Mais dans la plupart des pays africains, les situations économiques ne sont pas assainies. Elles créent pauvreté et misère, amènent les populations à quitter le continent et ne permettent pas de développer de politique culturelle. Nos Etats africains n’ont pas la volonté de créer des événements artistiques et ne savent pas dynamiser la création. J’ai décidé de ne pas capituler et de bâtir un lieu d’art et d’exposition au Cameroun. Je l’ai appelé Bandjoun Station. C’est aussi un lieu de vie où artistes, chercheurs, médecins ou sociologues pourront venir développer leurs créations en adéquation avec l’environnement local. Pour dépasser cet ambitieux chantier, trois hectares de terrain vont être consacrés à un projet à la fois artistique et agricole. Ce volet «  d’intégration environnementale et d’expérimentation sociale  » a pour but de créer des liens dynamiques et équitables entre le collectif d’artistes associés au projet et leurs hôtes.

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Dakar 2010, Vue de l’exposition Toguo/Cissé, Expo_Toguo_Cisse_4.JPG

Pourquoi avoir choisi de créer un tel lieu au Cameroun  ?

Artiste de la diaspora, je souhaite qu’une part de mes gains issue de la vente de mes œuvres serve à la création contemporaine en Afrique. Je crois à son développement par ce genre d’action, même s’il faut que nous attendions encore des années avant une prise de conscience politique. En voyant la faillite et le désintérêt de l’Etat pour la culture, il faut décider d’agir soi-même. C’est aussi un appel à tous ceux qui sont installés à l’étranger à venir aider un continent affaibli et malade. Nous avons besoin de compétences et d’idées dans tous les domaines  : culturels, éducatifs, sportifs, sanitaires. Chacun doit savoir d’où il vient, et faire parfois un geste de générosité en donnant des conseils, en faisant don de ses compétences. L’Afrique souffre de ce manque. Finalement, ce projet est politique parce qu’il veut mettre la diaspora face à ses devoirs. Des liens se créent déjà avec d’autres pays, comme le Bénin ou le Sénégal. Il faut favoriser des partenariats sud-nord, sud-sud et transcender enfin l’échec des Etats.

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