Au Casino Luxembourg – Explorations topographiques

OK-Lara Almarcegui_materiaux

Cela faisait déjà plus de 20 ans qu’une scène contemporaine émergente occupait les white cubes provisoires du Casino luxembourgeois. Réouvert après travaux depuis le 22 mars dernier, le centre d’art contemporain du Grand-Duché affirme, par cette réhabilitation, la pérennité de son mandat et confirme son positionnement conceptuel en réunissant pour sa programmation inaugurale deux démarches et un ensemble d’œuvres qui questionnent, par des gestes radicaux, la notion de territoire : tandis que Lara Almarcegui, artiste espagnole installée aux Pays-Bas, rend hommage à la mémoire des lieux à travers une œuvre monumentale présentée à l’étage et s’approprie les sous-sols, le duo franco-belgo-luxembourgeois David Brognon & Stéphanie Rollin inaugure la Black Box – espace entièrement dédié à la vidéo situé au rez-de-chaussée – avec un nouveau corpus de films.

Pour son jeune directeur artistique Kevin Muhlen – en poste depuis 2009 –, la restructuration du Casino Luxembourg permet de «  repositionner le centre d’art contemporain en tant que lieu public, de rencontre et de vie, face à la structure muséale imposante que représente le Mudam (Musée d’art moderne), ouvert depuis dix ans en centre ville ». « Nous voulions que tout le rez-de-chaussée soit en accès libre, poursuit-il, mais qu’on puisse y concevoir une programmation dynamique et des rotations légères, d’où l’idée de cette Black Box dédiée aux films de création. Cela nous a semblé évident de pouvoir ouvrir cet espace avec les vidéos très récentes de David Brognon & Stéphanie Rollin, qui s’intéressent à la question de la frontière, de la limite et de la marginalité. »

Les frontières « géopoïétiques » du duo Brognon & Rollin

Cosmographia - île de Tatihou (arrêt sur image), David Brognon & Stéphanie Rollin, 2015.
Cosmographia – île de Tatihou (arrêt sur image),
David Brognon & Stéphanie Rollin, 2015.

Cosmographia est une œuvre emblématique de leur démarche artistique, à la fois conceptuelle, au geste enfantin et politique : en novembre dernier, David Brognon & Stéphanie Rollin ont entrepris de décalquer à l’échelle 1:1 l’île de Gorée, située dans la baie de Dakar. Là où, dans la Maison des Esclaves, on stockait les hommes avant de les expédier comme des marchandises, ces deux aventuriers de l’art contemporain ont dessiné, sept jours durant, les contours du territoire – 2,4 km, soit 3 066 calques ! Chaque empreinte topographique fut répertoriée, annotée, placée dans une enveloppe timbrée et envoyée à Bruxelles à la galerie Baronian, qui les représente. Quels que fussent les aléas de leur navigation, ces « bouteilles » comme lâchées à la mer, une fois réceptionnées, sont insérées dans une étagère, comme s’il s’agissait de remodeler la topographie déplacée de l’île dans une sculpture d’inox et de papier. La restitution de ce travail fut notamment montrée à la Fondation Ricard, à Paris, en 2015. Ici, au sein de la Black Box du Casino, David Brognon & Stéphanie Rollin présentent une vidéo tournée sur une autre île, celle de Tatihou, en Normandie, où ils ont reproduit, le même protocole. Aujourd’hui, Cosmographia est une série, un corpus d’œuvres où art postal, étagères, vidéos et empreintes topographiques soulignent l’imaginaire contradictoire soulevé par les îles en tant que lieux d’isolement. Autrefois synonyme de prison, aujourd’hui symbole d’évasion, de déconnexion avec le monde. Cosmographia-Tatihou en est une vision contemplative, qui suit, face à la mer, la ligne du dessin en train de se faire, une ligne de fuite, un cheminement lent face à l’accélération de nos actions connectées. « Décalquer le contour d’une île, c’est aussi suivre le mouvement des vagues qui battent la plage et la falaise, c’est tenter de figer une limite fugace, alors que le territoire est en modification permanente, qu’il n’est jamais acquis en tant que tel », précise le duo d’artistes, qui souhaite aussi investir l’île du Diable, en Guyane, celle d’Alcatraz, à San Francisco, la britannique Sainte-Hélène, dans l’Atlantique Sud, ou encore deux îlots situés au large de Venise, où l’on exilait autrefois les malades psychiatriques.

Subbar, Sabra (arrêt sur image), David Brognon & Stéphanie Rollin, 2015.
Subbar, Sabra (arrêt sur image), David Brognon & Stéphanie Rollin, 2015.

Dans le cadre des « Black Thursday » – série de rendez-vous dédiée à la rencontre avec les artistes de la Black Box –, David Brognon & Stéphanie Rollin dévoilaient le 21 avril dernier Subbar, Sabra, une nouvelle vidéo de 6’47” tournée en Israël en octobre 2015. « A ce moment-là, débutait une vague d’attaques au couteau à Jérusalem et sur l’ensemble du territoire, précisent-ils. Subbar, c’est le nom donné au figuier de Barbarie par les Arabes de Palestine, qui se servaient de ce cactus épineux pour délimiter leur parcelle de celle du voisin. Nommé “sabra” en hébreu, il est aussi la métaphore de l’enracinement des Juifs nés en Israël ; son fruit y incarne le caractère doux et fort des premiers colons venus s’y installer. A chaque village arabe rasé subsistent les racines des figuiers plantés autour des jardins. Au fil des années, les collines bibliques voient ressurgir des barrières de cactus entourant du vide : les subbar repoussent, telle une empreinte fantomatique de la présence arabe sur le territoire. »

The Agreement (arrêt sur image), David Brognon & Stéphanie Rollin, 2015.
The Agreement (arrêt sur image), David Brognon & Stéphanie Rollin, 2015.

Dans un autre film inspiré par leur séjour à Jérusalem, les deux artistes répondent à l’impérialité de la ligne, à l’overdose de la limite, par Hangover (2016) : sur une belle nappe sonore immersive, une petite plume sur fond noir chute inexorablement alors que s’affichent, tel un sous-titrage, tous les interdits inhérents à la pénétration des lieux saints de la cité tant convoitée. L’inventaire indigeste finit par paraître aussi absurde que risible au fur et à mesure que la rigueur matérialiste des énoncés nous déconnecte de toute spiritualité. De leur séjour à Jérusalem, David Brognon & Stéphanie Rollin ont également ramené The Agreement (2015), une autre vidéo de dix minutes (acquise par le Musée d’art de la Province de Hainaut de Charleroi, en Belgique), dans laquelle ils filment de jeunes collégiens tentant de mesurer avec leur pied, à la main, à la craie, l’exact point central du terrain de football de leur école, dont les buts ne se faisaient pas face. Filmer cette géométrie de la négociation, afin que les protagonistes puissent entamer une partie équitable, est une façon pour les artistes «  de rappeler combien le jeu, la politique et la religion sont des protocoles conceptuels appliqués à même la réalité, pour la transcender ». Investir le terrain, l’observer, l’éprouver, le mesurer, le décalquer… font partie d’une gestuelle enfantine, au service d’une poésie en action que revendique le duo.

L’investigation des sols par Lara Almarcegui

Le plâtre, Lara Almarcegui, 2016.
Le plâtre, Lara Almarcegui, 2016.

Seconde invitée des lieux, avec lesquels elle entre en prise directe tout en questionnant l’idée même de mesure à l’heure du big data, Lara Almarcegui affiche sur un immense panneau, à l’étage du centre d’art, la liste chiffrée des Matériaux de construction (photo d’ouverture) qui constituent l’édifice : pierre, mortier, ardoise, zinc, verre, ciment, acier, bois, béton, bitume, etc., soit 6 360 tonnes au total, omettant au passage de mentionner l’eau et la sueur des ouvriers qui se sont évaporées dans l’assemblage et la transformation des matières. Sur le parquet de la grande salle, conservée dans le style méditerranéen baroque de la fin du XIXe siècle, trônent littéralement vingt tonnes de plâtre blanc (Le plâtre)  : un pâté monumental, résultat des white cubes mis en poudre qui, pendant vingt ans, ont accueilli dans leurs écrins provisoires les expositions du centre d’art. Un geste radical, orchestré par Lara Almarcegui, laquelle, avec la complicité du directeur artistique des lieux, s’est attelée à acquérir la propriété des sols sur lesquels repose le Casino Luxembourg : Droits miniers est une démarche géopolitique concrète qui réactive la question de l’exploitation du sol, alors que les mines n’y sont plus exploitées dans le pays.

Droits miniers (détail), Lara Almarcegui, 2016.
Droits miniers (détail), Lara Almarcegui, 2016.

Une démarche qui s’inscrit dans une quête permanente de l’artiste : « Comprendre et faire partager au public, par un travail in situ, les caractéristiques particulières, parfois invisibles, qui déterminent un lieu et révèlent ainsi les processus de transformation urbaine. » A cet effet, Lara Almarcegui restitue dans un petit livre blanc de 95 pages, Luxembourg Souterrain, présenté en piles, toutes les transformations en sous-sol d’une nation qui au cours des siècles, des conflits traversés ou de ses embellies économiques, n’a cessé de remanier ses galeries, réseaux, caves et autres fondations : mineurs espagnols, français, autrichiens et prussiens ont participé à façonner plus de 23 kilomètres de voies souterraines qui innervent la capitale du Grand-Duché. Le dernier chapitre de l’ouvrage nous apprend, par exemple, que l’obsession des passages secrets y est si grande que des tunnels connectant banques et parkings en sous-sol ont été creusés, afin que certains clients bien avisés puissent accéder à leurs trésors terrestres de la manière la plus discrète ! Ainsi nous instruisent, de façon concrète, les couloirs de l’art, bien plus que les jeux de cartes et la roulette.

Zeitgeist - Karl Cobain (détail), Claudia Passeri, 2016.
Zeitgeist – Karl Cobain (détail), Claudia Passeri, 2016.

« Nous ne sommes pas ici pour faire du divertissement », ironise Kevin Muhlen en maître de cérémonie, alors que le « cafésino », dans sa modernité raffinée, renforce la tonalité des lieux : ouvert au public au rez-de-chaussée, entre la bibliothèque et « L’aquarium » – réservé aux activités pédagogiques –, il est surplombé par un luminaire conçue par l’artiste Claudia Passeri ; prenant la forme de deux ondes sonores en néons colorés, Zeitgeist – Karl Cobain rend ainsi hommage à la fois à la première phrase du Manifeste du Parti communiste de Marx et à la chanson de Bowie, The man who sold the world (L’homme qui vendit le monde), reprise par Kurt Cobain. L’œuvre pérenne relie ici, en guise de raccourci historique, l’époque à laquelle fut érigé le « Casino Bourgeois » – ainsi nommé lors de sa construction, entre 1880 et 1882 – et celle qui vit sa réhabilitation en centre d’art.

Deux Rotondes à toute vapeur !

Soundscape (croquis préparatoire), Sandra Biewers, 2016.
Soundscape (croquis préparatoire),
Sandra Biewers, 2016.

Arrêt Luxembourg City ! Au pied de la gare, deux splendides édifices circulaires : les Rotondes, construites en 1875 pour réparer les trains à vapeur, accueillent depuis le début du nouveau siècle, la scène culturelle luxembourgeoise émergente. La première est dotée d’une salle de spectacle, d’une plateforme de conférences et d’une toute nouvelle galerie d’art contemporain inaugurée en mars par les quatre lauréats du prix LEAP (Luxembourg Encouragement for Artists Prize). Ce nouveau tremplin national, soutenu par les fonds privés du cabinet d’avocats Allen & Overy, «  entend encourager les démarches novatrices » et, somme toute, les postures un brun dada – cette année – de Julien Grossmann, Vera Kox, Sophie Jung et Justine Blau, dont les œuvres portent un regard critique sur l’Anthropocène, jouant avec les codes marketing ou le langage. La deuxième Rotonde héberge une salle dédiée aux musiques actuelles et à la poésie sonore ouverte sur un bar-restaurant d’où l’on peut admirer, par la vitre, la structure circulaire du bâtiment, laissé dans son jus et occupé en son centre par une œuvre monumentale : jusqu’au 29 juin, c’est une sculpture sonore de Sandra Biewers qui investit cet espace particulier, dans le cadre d’un cycle d’installation artistique temporaire baptisé « spot ». Soundscape est une vision futuriste, figée dans la résine, un kaléidoscope acoustique des ondes sonores qui ont traversé l’artiste au cours d’une journée. Dans cette agora formée par les deux Rotondes, d’autres bâtiments accueillent des ateliers pour les jeunes artistes en herbe.

Contacts
Crédits photos