Alexandra Athanassiades à Paris – Une fenêtre ouverte

Alexandra Athanassiades

Au commencement est la matière. Telle pourrait être la devise d’Alexandra Athanassiades, qui inlassablement glane, au gré de ses balades et voyages, bois flottés, bouts de carton et morceaux de métal rongés par le temps pour en faire les pièces maîtresses de ses créations. L’artiste grecque expose jusqu’à fin mai à la galerie Dutko, sur l’Ile Saint-Louis à Paris. Une trentaine d’œuvres récentes – sculptures, dessins, collages, photos et gravures – illustrent les deux sujets principalement explorés dans son travail  : les torses et les chevaux. Rencontre.

«  L’idée de transformation, celle de donner vie à quelque chose qui a été jeté, mis au rebut, est pour moi très importante. J’aime cette notion de recyclage. C’est aussi une manière de lier passé et présent. D’intégrer le tout dans un même cercle.  » La récupération, qui fait partie de son processus créatif, est une passion qui anime Alexandra Athanassiades depuis ses plus jeunes années. «  Nous avions l’habitude d’aller passer les vacances sur la côte nord de la Grèce. J’adorais ramasser des débris de bois, bouts de ficelle et autres objets rejetés par les flots.  » Elle passait ensuite des heures à les assembler en de multiples jouets éphémères et/ou insistait pour les ramener avec elle à Athènes. «  J’ai été très influencée par les campagnes et bords de mer de mon pays, par la façon dont les gens y vivaient et construisaient les choses – il y avait, par exemple, un chantier naval de bateaux de pêche près de notre maison de vacances. Dans mes sculptures, les morceaux de bois et de métal rouillé renvoient à ce que j’avais l’habitude de voir là-bas quand j’étais enfant.  » Aujourd’hui installée dans la banlieue de la capitale grecque, «  à environ une demie-heure des plages  », elle ne rentre jamais bredouille d’une promenade sur le rivage. «  Nous avons un petit bateau à moteur. Et je continue de ramasser des matériaux divers sur les petites îles que nous abordons lors de nos balades. “Un de ces jours, nous allons couler  !”, m’a dernièrement lancé mon mari  !  »

Sa sensibilité artistique a, elle aussi, pris son essor au cours de l’enfance  : son père, industriel, passait son temps libre à peindre. Et lorsqu’elle n’était pas occupée à grimper aux arbres avec sa sœur cadette, la fillette n’aimait rien tant que l’accompagner dans l’atelier où elle dessinait à même le sol à ses côtés. «  Mes deux parents étaient de grands amoureux de l’art. Ma mère collectionnait. On allait voir beaucoup d’expositions. Cela faisait partie de ma vie.  » C’est donc tout naturellement que sa famille l’encourage à poursuivre des études dans ce domaine.

Poussée par la curiosité «  d’aller voir comment ça se passait ailleurs  », Alexandra Athanassiades rejoint en 1979 les bancs de la Ruskin School of Drawing and Fine Art de l’université d’Oxford, en Angleterre, dont elle sort diplômée avec mention trois ans plus tard. La jeune femme a alors 21 ans et s’envole vers New York poursuivre son cursus à l’université de Columbia, où elle se spécialise en sculpture. «  Ce fut une expérience extraordinaire que celle de vivre dans cette ville à la scène artistique si prolifique.  » Elle y restera quatre ans.

A son retour en Grèce, «  peut-être parce que je l’avais quittée jeune  », elle «  redécouvre  » l’art des Grecs anciens. «  C’était étrange. Je ne pouvais plus l’appréhender sans tenir compte d’un regard nouveau imprégné d’art moderne.  » Il n’en demeure pas moins une source essentielle d’inspiration. Car s’il est au départ plutôt abstrait, son travail se concentre en effet, dès 1988, sur deux sujets principaux  : les torses et les chevaux, thèmes très présents dans l’art antique. A ce dernier elle associe par ailleurs son goût pour la fragmentation, partie intégrante de son héritage visuel  : «  L’art grec antique m’a fait découvrir le pouvoir du fragment  : j’ai été habituée à observer des sculptures qui étaient rarement d’un seul tenant. Mais un simple morceau peut vous donner l’idée d’un ensemble.  » Récemment, elle a retrouvé de vieux dessins réalisés lorsqu’elle était écolière  : «  C’est étonnant comme, déjà à l’époque, j’aimais dessiner des détails, des branches, des petites choses qui assemblées formaient un tout. Sans doute est-ce depuis toujours ma façon de voir le monde.  »

Alexandra Athanassiades, photo S. Deman
Alexandra Athanassiades@à la galerie Dutko, à l’arrière plan@l’un de ses dessins sur carton, 2012
Alexandra Athanassiades, courtesy galerie Dutko
Sculptures, Alexandra Athanassiades
Silhouettes à la fois épurées et puissantes, ses sculptures composites sont le fruit d’assemblages d’objets hétéroclites, jetés, abandonnés, avant de redevenir visibles à travers son travail. Soumis à l’action des éléments naturels et du temps, ils reflètent pour l’artiste toute la fragilité de l’existence  ; ils sont aussi porteurs d’une histoire propre et «  essentielle  » à laquelle elle tient particulièrement.

Si le cheval, animal qui l’accompagne depuis l’enfance – «  Je montais très régulièrement.  » – évoque la liberté de mouvement, «  quelque chose qui nous dépasse, qui nous fait réaliser que nous ne sommes plus le centre de l’univers  », son travail sur le torse l’a conduite, il y a plusieurs années, à commencer d’explorer la notion d’espace. «  Je travaillais déjà sur cette partie du corps depuis quelque temps – en sculptant des formes dans le bois – lorsque je suis un jour restée fascinée devant une armure antique présentée au Metropolitan Museum de New York  : il s’agissait d’un morceau de métal, solide, robuste, qui semblait protéger un espace vide, celui où s’était jadis tenu un guerrier…  » Naît alors l’envie de réaliser une série de torses en métal évoquant cette séparation entre notre univers intime et ce qui nous entoure. «  Ces torses en armures ressemblaient à des sculptures, mais dans une intention tout à fait opposée  : je voulais gommer cette idée de protection, d’enfermement. Car je pense que pour communiquer, il faut se rendre plus ou moins vulnérable, atteignable, ouvrir une à une les couches de souvenirs et de sentiments qui composent un monde intérieur afin de le rendre accessible. C’est ce que je veux évoquer avec mes pièces.  »

Les chevaux participent également à illustrer ses recherches sur la notion d’espace, «  mais à plus grande échelle  ». Il y a deux ans, elle a réalisé pour le musée athénien Benaki six œuvres monumentales disposées dans la cour extérieure. La pièce centrale s’intitulait The Gate (La Porte), elle avait la forme d’une arcade  : «  Ces sculptures sont comme des passages qui vous amènent d’un état d’esprit à un autre, une fenêtre ouverte sur autre chose. Elles sont aussi pour moi une manière de délimiter un espace, de jouer avec lui.  »

Son travail évolue au fil des expériences et des rencontres. «  Je ne sais pas de quoi sera fait ma production à venir, on verra, je suis très ouverte.  » Et de confier qu’elle ramène depuis dix ans des galets en provenance d’une plage spécifique, des pierres blanches et striées d’une façon particulière. «  Je commence à en avoir beaucoup et j’aimerais créer une installation avec elles… Je voudrais aussi expérimenter des matériaux transparents comme le verre.  » Quand elle n’est pas dans son atelier, Alexandra Athanassiades part dès qu’elle le peut en voyage. Paris, où sa mère est installée, et New York, où elle a gardé beaucoup d’amis, sont deux destinations récurrentes. Ces escapades à l’étranger sont des temps d’enrichissement, de découverte et de dialogue, qui jamais ne l’empêchent de poursuivre son activité de glaneuse  : «  Je ne peux pas résister  !  »

Alexandra Athanassiades, courtesy galerie Dutko
Sculptures, Alexandra Athanassiades

Pêle-mêle de dates qui ont compté

1988> «  Une date à la fois triste et symbolique puisqu’elle correspond à l’année de la mort de mon père mais aussi au début de tout ce travail.  »

1974> «  C’est l’année où j’ai rencontré pour la première fois mon futur mari… J’avais 13 ans  !  »

1982> Visite de l’atelier d’Henry Moore, à Perry Green, en Angleterre  : «  L’une des expériences les plus incroyables de toute ma vie. Il avait une véritable bibliothèque emplie de pierres et de morceaux d’os qu’il collectionnait. Il se servait d’objets naturels pour créer et cela m’avait fascinée.  »

2008> Visite de l’exposition de Giacometti à Paris (octobre 2007 – février 2008)  : «  J’ai réalisé alors que la façon dont il créait en sculptant se rapprochait de l’architecture  ; c’était visuellement incroyable.  »

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