Archéologie de l’intime #1 à Paris – L’art survivra à ses ruines

Philippe Ségéral courtesy Galerie Felli

Qu’ils s’adonnent au genre du paysage ou à celui de la figure humaine, tous explorent et interrogent les contours d’un monde qui tend à nous échapper. Luttant chacun à leur manière contre l’oubli, participant à consolider la mémoire collective, douze peintres, dessinateurs, sculpteurs et photographes sont réunis au sein d’Archéologie de l’intime, une exposition qu’inaugure la galerie Felli, ce jeudi 26 janvier à Paris.

Depuis le pop art et les expériences minimalistes puis conceptuelles des années 1960, le monumentalisme et le spectaculaire, l’accumulation, la répétition, sont devenus les signes distinctifs d’une esthétique formaliste ou d’actualité internationalement dominante. Dans le cadre d’un cycle de conférences intitulé «  L’art survivra à ses ruines  », Anselm Kiefer a récemment considéré que l’art est en permanence soumis à deux types d’agression, dont une perceptible depuis peu  : «  Elle provient de l’univers de la mode et de celui du design qui parasitent l’art en employant ses propres stratégies et de ce fait l’appauvrissent, le vulgarisent.  » Pour beaucoup, une telle déclaration sera considérée comme «  réactionnaire  ». Kiefer, au contraire, alerte sur les enjeux et les dangers d’une disparition  : celle de la profondeur, de l’intellectualité et de la sensibilité avec laquelle le monde peut être, de nos jours encore, interrogé, par les moyens de la peinture, de la sculpture, de la photographie, et du dessin, que le progressisme culturel et intellectuel à la française souhaite ringardiser, contradictoirement à ce qui se passe en dehors de nos frontières. Une société qui ne préserve pas ses ruines et ignore l’iconoclasme dont elle fait preuve ne se voue t-elle pas, tout simplement, d’elle-même à l’oubli  ? La remarque impose donc de réfléchir aux conséquences de la mutation qui s’est opérée en à peine quatre décennies dans le domaine des arts plastiques français, même si Anselm Kiefer conclut que «  quelle que soit la force de l’attaque, et quand bien même il sera parvenu à ses limites, l’art survivra à ses ruines.  »

En marge de tout débat, mais visiblement nourris d’un tel espoir, les contemporains de la galerie Felli, s’engagent à bien des égards, dans leurs productions respectives, contre l’oubli et la disparition. A travers le genre du paysage, qui se déploie à l’infini, et celui de la figure humaine, isolée, solitaire, mais reflétant toujours l’univers intérieur de la pensée, ils explorent et questionnent les abords et les contours d’un monde qui tend à s’évaporer.

La poétique des ruines

Agnès Baillon imagine depuis 2008 des fragments de corps abîmés : «  Mes fragments sont presque archéologiques. Ils possèdent ce miracle de l’archéologie. Cette façon de ramener à notre époque ce qui était voué à la destruction, à la disparition.  » La poétique des ruines et du vestige archéologique, fragiles, souvent brisés, patinés des effets du temps, a fasciné toute l’Europe de la fin du XVIIIe siècle et inspiré tout un pan de la littérature du XIXe. Chateaubriand inaugure cette poétique contemplative dans le Voyage en Italie  : «  Un fragment détaché tout à coup de la voûte de la Bibliothèque a roulé à mes pieds, comme je passais : un peu de poussière s’est élevée, quelques plantes ont été déchirées et entraînées dans sa chute. Les plantes renaîtront demain ; le bruit et la poussière se sont dissipées à l’instant : voilà ce nouveau débris couché pour des siècles auprès de ceux qui paraissaient l’attendre. Les empires se plongent dans l’éternité où ils gisent silencieux.  » Le gisement silencieux est toutefois valable jusqu’à ce que l’âme du poète ou de l’artiste repeuple les champs de ruines et magnifie la présence fascinante de l’objet qui s’incarne et se met à livrer son propre récit par la grâce de la plume ou du geste. Sculpteur de la présence, Agnès Baillon, en plus de ramener à notre époque ce qui était voué à la disparition, ne ranime-t-elle pas ses fragments de corps brisés en bronze par la peinture à l’huile, dans le but de cultiver l’étrange et de provoquer un face-à-face troublant ?

David Maes courtesy Galerie Felli
Floating, David Maes, 2010

Quel récit sera, ici, livré  ? L’archéologie de l’intime n’équivaut-elle pas aussi à l’archéologie d’une civilisation  ? Quelle civilisation nous sera alors révélée  ? Marc Perez avoue avoir «  toujours eu cette impression de creuser, de creuser à l’aveugle en espérant atteindre au plus profond comme un noyau, un noyau dur et commun.  » De quelle mémoire commune, universelle, la peinture et la sculpture, la photographie et le dessin se feront-ils l’écho  ?

Par des effets de matières amenés geste après geste, creusant ou couvrant jusqu’à faire disparaître la nature originelle des matériaux, les artistes de la galerie restaurent – chacun selon ses origines et affections particulières – des siècles d’une histoire de l’art toujours revisitée, «  contemporanéisée  » (dans contemporanéité, il n’y a pas de ï…), dans laquelle ils s’intègrent et qu’ils prolongent simultanément. L’huile mêlée à la cire de Goxwa transporte immanquablement vers l’antique méditerranée rêvée. Les pigments, le fer, les éléments végétaux combinés avec toute une série d’objets hétéroclites, donnent aux apparitions figurées de Marc Perez des accents parfois «  tribaux  » et terreux, comme si ses personnages naissaient de la poussière faite par ceux qui ont marché juste avant nous.

Ressusciter des siècles enfouis d’humanité

Jeanne Bouchart mythifie ses figures et, en oxydant ses bronzes, elle en accroît la préciosité. Cherel, quant à lui, «  griffe  », il est vrai, ses figurations noyées sur un papier noirci au brou de noix, à la manière des anciennes photographies. Mais au-delà des apparences et de l’aspect souvent vieilli, abîmé de la matière, ils sédimentent une «  appréciation humaine, affective du monde  ». Et, dépassant la surface strictement physique et visible des motifs qu’ils maîtrisent parfaitement tout en les «  déconnotant  » temporellement, ils précisent une approche communément sensible, intime et poétique, d’une réalité investie, incarnée et chargée d’âme.  Eric Roux-Fontaine verse selon son propre terme dans la «  géopoétique  ». Dans L’arrière-pays, Yves Bonnefoy nous convie en un lieu qui se situe à l’intersection de nos désirs et de nos rêves. En ce lieu, il nous sera possible d’éprouver sans aucune nostalgie, un sentiment de plénitude inscrit dans le présent d’une géographie localisée. Cette géographie intermédiaire, poétiquement dévoilée, se situe au confluent du réel et de l’imaginaire. Les silhouettes se profilant dans la brume de Cherel (maison, arbres, silhouette de passeurs) la balisent. Les cieux et les océans de Philippe Ségéral, les sous-bois photographiés et prolongés par le dessin de Bertrand Flachot, les plaines fuyantes de Jean-François Oudry ou de Lucas Weinachter, les ruines de Laurent Hours, les jungles d’Eric Roux-Fontaine, révélant quelques apparitions transculturelles, la figurent. Chaque œuvre est ainsi pensée. Pour être regardée par un individu qui prendra le temps de ressentir ce qu’elles éveillent tout aussi intimement en chacun de nous.

Archéologie de l’intime tente donc de rappeler ce qui, individuellement, motive la création pour nous inspirer en retour les émotions qui la précèdent. C’est à la transmission d’une propension poétique, inhérente à notre nature, que nous sommes une nouvelle fois conviés et c’est de cette manière que la démarche de la galerie Felli dévoile son ambition ontologique  : celle de réactiver la nature humaine dans un environnement originel tout en préservant et en ressuscitant des siècles enfouis d’humanité. Une mémoire collective et stratifiée est ainsi promise à l’éternité et l’art survivra, bien entendu, à ses ruines.

Bertrand Flachot courtesy Galerie Felli
Sédiments, Bertrand Flachot, 2007

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