Les foires parisiennes et le numérique – L’expérience au rendez-vous

Luke Newton courtesy Galerie Rabouan-Moussion

ArtsHebdo|Médias a scanné la Fiac, son OFF(icielle) aux docks, ses rendez-vous hors les murs et quelques-uns de ses satellites, curieux de voir comment la révolution numérique si «  pervasive  » au quotidien a fini par s’immiscer dans le marché de l’art. Si Show off rebaptisée Variation expose de manière quasi exclusive les œuvres de plus d’une quarantaine d’artistes internationaux issus du net art, de l’installation 3D, du code et plus largement des «  arts médias  », pas une seule œuvre connectée – au sens strict ni même figuré – ne s’est introduite à la Fiac ou dans son Off cette année  ; tout juste une installation sonore et lumineuse de Bertrand Planes (Bug’s life) dans le Jardin des plantes et une fiction arts-science d’Etienne de France (Tales of a Sea Cow) mêlant vidéo et sculpture à la Grande Galerie de l’Evolution donnent à voir, dans le cadre du prix Coal et de la Fiac hors les murs, des pratiques artistiques en résonnance avec notre siècle.

YIA and co dans le Marais

L’année dernière, plusieurs artistes de la YIA (Young International Artist fair) s’illustraient par le mix ironique de techniques traditionnelles et de regards aiguisés sur les révolutions digitales en cours. Pour mémoire, citons les Google portraits d’Aram Bartholl au fusain (galerie Xpo) au côté des captchas en mode décodage (USB Key Artwork) de Samuel Bianchini (galerie Ilan Engel). Cette année, peu de références au cyberespace parmi les œuvres des 64 structures invitées au Carreau du Temple, sauf peut-être celles du chevalier du Web Luke Newton (galerie Rabouan Moussion) qui, par une série de sculptures, boucliers, armures, casques et blasons à l’effigie des réseaux sociaux, symbolise à la fois l’exploration des mondes virtuels et la défense des territoires liés à la vie privée  ; alors que l’installation du collectif Nøne Futbol Club, Get us out of here –  ittéralement Sors nous d’ici (galerie Derouillon, ex-Republic gallery) –, simule dans un autre registre, les dimensions quantiques, qu’il nous reste encore à découvrir pour échapper à nos vicissitudes terriennes.

Cette année, la YIA s’est associée à de nombreuses structures institutionnelles dans le cadre de l’action Culture Marais +. Au Musée des archives, nous pouvons notamment découvrir, au côté d’installations signées Michel Journiac (1935-1995) et la galerie Patricia Dorfmann, une pièce interactive de MoBen (Emotion Winds, 2014) composée d’une cartographie des émotions du monde et de leurs fluctuations  : à partir de mots clefs issus de l’Internet et prélevés dans plus de 3 200 villes de la planète, l’artiste détourne ici l’utilisation de «  big datas  » par une visualisation métaphorique actualisée en temps réel, qu’il met en scène dans le décorum suranné de l’hôtel de Soubise. Un peu plus loin, dans la salle de projection, l’artiste multimédia chinois, Miao Xiaochun, nous propose d’assister à d’étranges et inlassables métamorphoses spatio-temporelles, dont il emprunte les images à la peinture classique autant qu’aux éléments naturels (à voir jusqu’au 3 novembre). Egalement de la partie, le Musée de la chasse fait résonner parmi d’autres, les installations visuelles et sonores de Milène Guermont au rythme d’un cheval au galop (jusqu’au 26 janvier) et la Mep propose de découvrir Les mandalas de la plasticienne et vidéaste Chrystel Egal, à manipuler avec précaution. Ces derniers seront mis en scène dans une performance à la Maison de la poésie le dimanche 25 octobre.

Nøne Futbol Club courtesy courtesy Galerie Derouillon
Get us out of here, tubes fluorescents, leds, ventilateurs, bois (650 x 650 x 200 cm), Nøne Futbol Club, 2013

Slick / Attitude le long de la Seine

Au pied du pont Alexandre III, Aude de Bourbon Parme et Johan Tamer-Morael, fondateurs de Slick il y a neuf ans, ont réuni une trentaine de galeries internationales émergentes, et sélectionné – c’est une première – sur une plate-forme commune les projets d’une dizaine d’artistes, parmi lesquels on découvre – dans une ambiance survoltée le soir du vernissage – les installations énigmatiques du Japonais Ken Matsubara (galerie MA2). L’une d’entre elles évoque, par de simples fluctuations dans un verre d’eau, le balancement hypnotique du liquide dans lequel nous avons tous été bercés… jusqu’aux tragiques débordements liés au tsunami du 11 mars 2011. A l’entrée de la foire, la galerie Charlot – qui, aux côtés d’autres plasticiens, défend des artistes clairement inscrits dans l’utilisation, voire le détournement de technologies numériques ou de biotechnologies – a choisi d’exposer trois de ses protégés dont les œuvres s’offrent autant à la notion de paysage, à la contemplation de la matière ou à la réflexion sur le processus de création qu’à ce qui peut bien faire œuvre en soit  : qu’il s’agisse des compressions numériques et des Captures paysagères de Jacques Perconte, des Fleurs d’Edouardo Kac (Edunia), génétiquement modifiées à l’aide de son propre ADN, ou des toiles (The value of art) de Christa Sommerer et Laurent Mignonneau – une marine, un portrait de chat ou un dessin trouvés – dont la valeur est indexée à la captation du temps passé par le visiteur à les admirer. Un peu plus loin, à la galerie LKFF, Les mécaniques discursives de Fred Penelle & Yannick Jacquet défient le temps, les modes et les techniques par leur référence au machinisme, au dessin et à la sculpture, par leurs dialogues surréalistes éclairés et leur intrusion sans fond, ni cadre, sur les murs des collectionneurs.

Christa Sommerer et Laurent Mignonneau
The Value of Art (Unruhige See), installation interactive, Christa Sommerer@et Laurent Mignonneau, 2010

Show off / Variation à l’Espace des Blancs Manteaux

Pour la troisième année consécutive, la galeriste Vanessa Quang, à l’initiative de Show off, a clairement positionné la foire sur les «  art medias  », épaulée par le commissaire et critique Dominique Moulon et rejointe par la société de production Art2m (Art to the Machine) pour créer une formule plus proche du festival, où expérimentations et tables rondes documentent l’émergence d’un nouveau type d’œuvres d’art et de nouveaux usages. On y trouve, par exemple, des œuvres en éditions uniques ou limitées vendues sur tablettes, ou encore des débats en mode chat sur le thème «  Un artiste qui ne vend rien, est-il un artiste ?  » ; et le cartel de l’événement mis aux enchères pour 1 euro (NBIA –NO BUDGET INTERNET ART)  ! La manifestation propose une sélection d’œuvres sous la forme d’une exposition ouverte au public, qui peut dialoguer avec de jeunes médiateurs ou directement avec les artistes. Installée à l’entrée, ORLAN, chevelure majestueuse et lunettes rouges, reçoit ses fans avec toujours autant de spontanéité pour leur proposer de faire jaillir son avatar d’un iPad (Scan Streap Tease) pointé sur une série de photographies d’elle, parée de masques pékinois  ! Une expérience de réalité augmentée ludique qui vous met tout de suite dans l’ambiance  : ici, l’amateur d’art se «  configure  » en mode actif !

Plus secrète, à l’étage, l’installation introspective Faces (2014) de Catherine Ikam et Louis Fléri nous propose un face-à-face avec nous-mêmes  : une caméra 3D scanne notre visage pour le faire apparaître sous la forme de millions de particules générées en temps réel. L’effet métaphysique est saisissant. Il s’agit alors de se mouvoir lentement pour ne pas oublier dans une action trop vive, quelques-uns de ses atomes  ! Face à cette vision quantique, nous nous voyons «  multiple  », au sens où l’évoquait Gilles Deleuze (Mille plateaux)  : «  Le moi n’est qu’un seuil, une porte, un devenir entre deux multiplicités.  » Au point d’enéprouver soudain toute la signification, alors qu’un arrêt sur image vous donne l’air d’un Francis Bacon.

Sur un écran géant, le monstre blanc de Matt Pyke poursuit inlassablement sa marche alors que ses formes architecturales ne cessent de se construire et de se déconstruire sous les regards fascinés des spectateurs  : Walking City, doté du Prix Ars Electronica en 2014, est la nouvelle création du studio londonien Universal Everything, qui explore avec cette sculpture anthropomorphique en 3D toute la puissance du design émotionnel, par le mouvement et la dimension sonore. Elle illustre combien notre environnement nous affecte pour devenir en quelque sorte la matière même de notre paysage urbain.

Bien d’autres rencontres sont à vivre, telle que la restitution sonore amplifiée d’une tranche de mûrier (Echo) par les artistes Grégory Lasserre et Anaïs met den Ancxt, alias Scenocosme, et d’autres énigmes à relever jusqu’au dimanche 26 octobre, comme celle des installations cinétiques de Flavien Thery (Dual)  : alors que des jeux de lumière et de miroirs font surgir des plans de couleurs ondulants, qui séparent l’air et l’eau, l’artiste chercheur évoque une réalité que «  nous ne pouvons guère concevoir d’après notre expérience du monde tangible  ». Aexpérimenter !

Universal Everything, Matt Pyke, Chris Perry et Simon Pyke
Walking City, Universal Everything

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