Semaine de l’art contemporain à Paris – L’heure de la réjouissance

photo S. Deman

De l’incontournable Fiac à la longue allée d’Art Elysées, en passant par les entrées multiples de la Yia ou encore l’inédite Outsider Art Fair, le cru 2013 de la semaine de l’art contemporain parisienne est dense et tient ses promesses. En voici un aperçu parsemé de quelques éclairages-coups de cœur.

Trop, c’est trop  ? Le cœur de Paris a souffert de savoir quelle manifestation parcourir, à quel événement donner la priorité. La Fiac a finalement inspiré une semaine de l’art contemporain durant laquelle se déroule désormais Art Elysées, Cutlog, Slick, Show off et la Yia – déployée sur quatre espaces situés dans le Marais –, sans compter d’autres manifestations satellites, comme le remarqué ChiFra – salon franco-chinois rassemblant sur les Champs-Elysées un ensemble de peintres français et chinois aux caractères communs. Enfin, la Outsider Art Fair, mythique foire d’art brut et singulier fondée il y a 21 ans à New York par Sandy Smith et inaugurée en cette année 2013 pour la première fois à Paris, présente plusieurs galeries non moins mythiques. L’événement est parmi ceux dont on parle assez peu en cette période d’effervescence  ; il mérite pourtant un regard particulier, ne serait-ce que par son historicité. On se réjouit de la participation de la galerie Béatrice Soulié, galerie parisienne et marseillaise d’art singulier qui offre depuis près de vingt ans une programmation originale et de qualité. Mais un trop plein de manifestations ne risque-t-il pas de tuer l’événement  ? Quelles conséquences commerciales d’une telle multiplication  ? Car l’enjeu est financièrement de taille. Y a-t-il suffisamment de collectionneurs pour satisfaire les centaines de galeries participantes et les milliers d’artistes représentés  ? Des collectionneurs, la France en connaît peu. En revanche, son réseau de galeries sait entretenir de bonnes relations avec une catégorie qui tend toutefois à disparaître  : celle des acheteurs. Noyée dans les méandres de la profusion, chaque foire offre toutefois ses marginalités et l’ensemble semble placé, non seulement sous le signe de la fantaisie, mais encore d’une forme de retour à l’objet fait main. On pense à Alfred Courmes (1898-1993) et à ses détournements au profit des bonnes valeurs manufacturées ou franco-française de l’entre-deux-guerres.

Mahé Boissel, photo Ch. Waligora courtesy galerie Linz
Dessin, Mahé Boissel, 2013
Dans l’ensemble, il y a peu de conceptuel et peu d’industriel, peu de monumental et peu de spectaculaire. Mutation des caractéristiques de l’art contemporain ? Un savoureux parcours commence. A Art Elysées, sur les Champs, des mannequins putrescibles d’Henri Ughetto (1941-2011) surprennent toujours le visiteur et semblent confirmer le ton pressenti. Comment, cela dit, le regardeur d’aujourd’hui, saturé de formalisme et de ligne droite, comprendra-t-il cette œuvre, sans rien en connaître  ? Car Ughetto reste réservé à une certaine catégorie d’amateurs. Non loin de là, tous les accents et caractères de Mahé Boissel sont présentés par la galerie Linz. Les contes pour les enfants sourds méritent tous les regards. Ils communiquent les accents émotionnels insufflés au crayon par l’artiste. Des petites tronches, des sorcières, des personnages chimériques, râleurs ou souriants. Un contrepoint est donné, sur ce salon, par la galerie Baudouin Lebon qui, non sans humour, expose une installation de Gianni Colosimo (né en 1953). Le stand est vide, le dollar triomphe et recouvre l’ensemble des cloisons, entourant ainsi un espace dépeuplé saisissant au cœur de l’agitation.

A quelques pas, se dresse le Grand Palais, et son extraordinaire verrière 1900, qui incarne la capitale presque autant que la Tour Eiffel. Vestige de l’ère des grandes expositions universelles, près du pont Alexandre III – symbole de l’amitié franco-russe depuis 1893 –, il continue d’accueillir tous les prestiges. A la Fiac, la peinture contemporaine est omniprésente. Elle y est essentiellement figurative. On note, dans ce domaine, le stand de la galerie allemande Eigen + Art (Berlin, Leipzig) qui présente Neo Rauch (né en 1960) et Marc Desgrandchamps (né en 1960), entre autres. Les compositions sont impressionnantes, en taille, comme en qualité. Il ne s’agit pas de proposer des tableautins signés par des grands noms, mais bien des œuvres picturales.

Gianni Colosimo, photo Ch. Waligora courtesy galerie Baudoin Lebon
Gianni Colosimo (à gauche)@sur son installation@(galerie Baudoin Lebon)
Neo Rauch, photo Uwe Walter courtesy Galerie Eigen + Art Leipzig/Berlin
Das Bannende, huile sur toile, Neo Rauch, 2013
Dans cette perspective, le même constat s’opère à la galerie Thaddaeus Ropac (Paris, Salzburg, Pantin). Georg Bazelitz (né en 1938) est, bien entendu, à l’honneur  ; cette fois, avec une sculpture monumentale en bois brut, superbe et foudroyante, caractéristique de son travail de sculpteur, développé à partir des années 1980. Une pièce de la Coréenne Lee Bul (née en 1964) d’un tracé impeccable, composée de miroirs, de vernis polyuréthane, de peinture acrylique, de panneaux polyuréthane et d’une armature acier de 2,50 m sur 2 m, confirme une rencontre entre l’art décoratif et la sculpture-installation, l’œuvre plus traditionnelle et les matériaux révolutionnaires. La mousse polyuréthane fut «  inventée  » en 1953 aux Etats Unis. Systématisée dans l’industrie des années 1970, elle est régulièrement utilisée depuis les années 1980 par les sculpteurs, modeleurs et installateurs. Une fois de plus, la présentation de Thaddaeus Ropac enchante par sa qualité. Seul bémol, un aigle de Yan Pei-Ming (né en 1960) qu’il est impossible de voir sans penser à ceux de Baselitz.

De la fantaisie à l’humour, il n’y a qu’un pas. C’est la galerie Le Minotaure (Paris) qui magnifie sans aucun doute cette édition, autant par la qualité du propos que par celle de la présentation des pièces réunies. Le Minotaure est désormais incontournable. L’exposition Sexe, humour et abstraction propose un ensemble de pièces charnelles – qui avait pensé que les abstractions de Frantisek Kupka (1871-1957) l’étaient  ? –, érotiques, surréalistes ou dadaïste, abstraites, figuratives de grands dieux de la modernité comme Hans Bellmer (1902-1975) et Francis Picabia (1879-1953), qui honorent de leur présence et illuminent un peu plus encore François Morellet, Fabrice Hyber, Annette Messager, Bertrand Lavier et Mathieu Mercier (respectivement nés en 1926, 1961, 1943, 1949 et 1970), pour ne citer qu’eux. Pierre Dac est cité dans le journal édité pour l’occasion  : «  Le carré est un triangle qui a réussi ou une circonférence qui a mal tourné  ». On sourit, et c’est sans doute la présentation la plus généreuse de cette édition 2013.

Lee Bul courtesy galerie Thaddaeus Ropac
Sans titre, Lee Bul, 2013
Photo Ch. Waligora courtesy galerie Le Minotaure
Exposition Sexe, humour et abstraction@(galerie Le Minotaure), Benoît Sapiro (et sa fille)@sur son stand à la Fiac
Il semblerait que le côté ludique de l’installation, composée d’un sol de battes de baseball signé David Adamo (né en 1979) et présentée par la galerie Peter Freeman (Paris) ait retenu une part d’attention. La Fiac est une foire internationale d’art contemporain, mais aussi d’art moderne. Elle propose en ce sens de nombreux joyaux. On retrouve Augustin Lesage (1876-1954) et l’italien Umberto Boccioni (1882-1916), entre autres, sur le stand de la galerie 1900-2000. Œuvres de petites tailles ou sur papier qui semblent fragiles et nous transmettent le souvenir d’une époque qui cristallise l’avènement du formalisme et de la novation.

Slick, enfin, clôt un parcours où il y a pour chacun quelques œuvres qui s’inscrivent positivement dans la mémoire au fil des éditions. Sur les quais, au pied du pont Alexandre III, à échelle humaine, la foire fondée par Johan Tamer-Morael est désormais réputée pour la qualité de sa sélection. Cette année encore, on se réjouit de voir les œuvres de la jeune et talentueuse Claire Trotignon (née en 1983) – à suivre résolument –, d’Antoine Schmitt (né en 1961), artiste pionnier de l’art génératif présenté par la galerie Charlot (Paris), ou encore de Julie Tremblay – soutenue par la galerie luxembourgeoise Zidoun-Bossuyt –, dont les œuvres Impressions – filet d’aluminium couvert de peinture en spray –, et Dispersions (2013), composée d’étain plaqué d’acier et d’une délicatesse inouïe, séduisent et ravivent l’esprit de contes que nous aurions à inventer. La galerie Binôme (Paris) reste fidèle au rendez-vous, et à l’œuvre de la jeune photographe et plasticienne Lisa Sartorio, qui provoque un sourire amer. Des photos de sans abris imprimées sur des rouleaux d’essuie-tout sont présentées sur des dévidoirs. Petite piqûre de rappel d’un contexte de pauvreté.

Le parcours s’achève sur les œuvres de Raphaël Denis, photographe, dessinateur, installateur, touche-à-tout de génie  : un ensemble de textes, sentences auto apologétiques organisées sur papier et proposées par la galerie lilloise Cédric Bacqueville. Jubilatoire. Trop, c’est trop  ? Peut-être pas  ! Fantaisie, humour et légèreté, imagination formelle, savoir-faire technique inscrivent en filigrane une tendance qui satisfera tous les publics. L’heure n’est plus à l’épat’ où à l’intellectualisation pure, mais bien à la réjouissance. Il restera à aller voir du côté des jeunes artistes vers le Marais et la tentaculaire Yia, qui du haut de ses trois ans soutient une création promise à l’avenir et où les graffeurs Lek et Sowat nous attendent pour une picto-installation à ne surtout pas manquer  !

Antoine Schmitt, courtesy galerie Charlot
Pixel noir, œuvre générative, Antoine Schmitt, 2010

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