Art & Sciences – Anne-Sarah Le Meur – Apprendre à voir le monde

Anne-Sarah Le Meur

Pour accompagner la sortie du nouvel e-mag d’ArtsHebdo|Médias consacré à la relation entre l’art et la science, nous publions tout au long de la semaine des entretiens avec des personnalités du monde de l’art et des scientifiques.

«  L’utilisation de l’informatique pour concevoir et engendrer des images artistiques me stimule énormément par son aspect paradoxal. Mais, si je ne réalisais pas des images qui me plaisent, me prennent, m’habitent, me fascinent parfois et me font réfléchir aussi, je n’aurais pas continué. C’est vraiment parce que j’arrive à créer – en mouvement ou non – une analogie numérique à la peinture que j’ai persisté.  » Docteur en Esthétique, Sciences et Technologie des arts, Anne-Sarah Le Meur est enseignante-chercheuse à l’université Paris 1. Depuis vingt ans, elle utilise l’image de synthèse pour créer et poursuit sa recherche de l’intersection sensible entre l’art et les développements informatiques.

ArtsHebdo|Médias. – A quel moment la science devient une préoccupation pour l’artiste ?

Anne-Sarah Le Meur. – Dans l’expression «  art et sciences  », je ne sais pas bien ce que signifie «  sciences  ». Il me semble qu’on y entend d’abord la somme de connaissances en sciences «  dures  » que possède maintenant l’humanité. Ces connaissances parfois me fascinent, mais l’art ne paraît pas faire partie de cet ensemble, ce qui me gêne. De plus, grâce à cette somme de connaissances, on a acquis un sacré pouvoir d’action et de transformation, voire de destruction du monde. Et là encore, je reste sceptique quant à l’intérêt de rapprocher l’art et les sciences. Si, selon un autre point de vue, il renvoie à une méthode de travail, plus ou moins rationnelle et objective, qui nous oblige à nous poser des questions, à développer l’esprit d’observation et de critique, alors on pourrait dire que l’art est scientifique. Par contre, l’artiste rêve et rationalise. Il divague, puis reprend conscience, analyse, approfondit, et cherche à comprendre ce qu’il a fait. De cette manière, ce qu’il crée n’est pas illustratif d’une idée ou d’une théorie, mais «  vivant  », imprégné d’une dynamique psychique. La pensée s’incarne dans le matériau.

L’art du XXIe siècle est-il un art scientifique ?

Si je réfléchis aux artistes qui ont manifesté une préoccupation pour les sciences, je pense d’abord à Holbein, et à son tableau Les ambassadeurs (1533). A la science, qu’il représente par des outils de mesure et instruments de musique, il associe la religion, par son Christ – minuscule et dissimulé dans un coin, derrière la tenture, mais bien présent – et, surtout, la mort, représentée par un crâne, en anamorphose au premier plan, dans la partie basse du tableau. Ainsi, la science, pour Holbein et pour d’autres, est forcément à relier au risque de la «  vanité  » du savoir. L’autre grand artiste qui me vient à l’esprit, c’est bien sûr Leonard de Vinci, lui qui a étudié des processus et inventé des machines  ! Si Vinci est un acteur scientifique en proposant des innovations, Holbein, lui, observe quasi de l’extérieur et met en garde. A coup sûr, la Renaissance, avec son bouillonnement d’idées et de découvertes, a été un moment privilégié pour cette relation art-sciences.

Plus proche de nous, Odilon Redon (1840-1916), avec ses plantes hybrides et rêveuses, peut aussi être considéré comme un protagoniste de cette relation. Ses œuvres ont été influencées par les écrits de son contemporain Darwin (De l’origine des espèces, 1859), et par les débats autour des découvertes biologiques, très nombreuses à cette époque, avec Pasteur notamment. Mon intérêt pour Redon est plus important que pour les deux autres peintres, car il part de la science pour nourrir ses propres rêveries. Il va au-delà de ce qu’il entend ou lit, il imagine un autre monde. J’ai un peu ce type de relation à la science. J’aime la connaissance pour elle-même, pour comprendre un peu mieux le monde, ou alors pour rêver, déraisonner. Je ne me situe pas dans un rapport utilitaire ou instrumental à la connaissance.

Qu’ont en commun les artistes et les scientifiques ?

Si j’utilise les ordinateurs dans ma démarche de création artistique, et si je persiste depuis plus de 20 ans, malgré la difficulté que j’ai à programmer mes images, voire à les montrer, c’est probablement parce qu’ils m’offrent de rêver avec les nombres et les procédures informatiques, certes, mais toujours et encore, sur ou dans le langage pictural. Ma vision de l’art reste, si on peut dire, traditionnelle, portée par une expérimentation des moyens d’expression : un sens et une conscience de la composition, des matières, couleurs et mouvement, de l’espace et du temps. L’art pour moi relève beaucoup de l’exploration, du questionnement. Il nous apprend à voir, à regarder le monde, et ainsi garder intense la relation que nous entretenons avec lui.

Comment la science a-t-elle enrichi votre pratique d’artiste ?

Est-ce que l’usage de l’ordinateur peut permettre, voire approfondir, ce questionnement ? Il me semble que oui. Les logiciels 3D apportent d’autres formes, d’autres matières, ne serait-ce que la qualité lumineuse de l’image, et ces éléments peuvent être explorés en tant que tels et non pas dans l’imitation d’un autre langage. Photographique, par exemple. Il faut aussi comprendre comment le langage de programmation aide à envisager le processus de création différemment et éventuellement, à créer, à penser autrement.

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