Antoine Roegiers à Lille – Au-delà du dessin

Antoine Roegiers, courtesy galerie Guy Bärtschi (Genève)

Maniant avec autant de maîtrise la plume et le pinceau que les outils numériques, Antoine Roegiers poursuit, depuis plusieurs années, une fascinante exploration de la peinture flamande et, plus particulièrement, des univers fantastiques de Bosch ou de Bruegel. Le jeune artiste belge présente actuellement à Lille ses derniers travaux – dessins et vidéos –, inspirés par la série des Sept Péchés capitaux réalisée au XVIe siècle par Pieter Bruegel.

Au sous-sol du Palais des beaux-arts de Lille, il est un lieu mystérieux et obscur qu’il ne faut pas hésiter à braver, car la découverte d’une œuvre remarquable en est la récompense. Le visiteur intrigué et curieux traverse donc une vaste salle, aux murs et plafonds noirs, pleine de Plans-Reliefs de plusieurs villes de la région, mais aussi de la Belgique voisine, répartis de part et d’autre d’un long couloir. A son extrémité, sont présentés Les Sept Péchés capitaux, une installation vidéo d’Antoine Roegiers inspirée d’une série de dessins faits à la plume et à l’encre brune par Pieter Bruegel vers 1558 – destinés à être gravé par Pierre Van de Heyden dans le cadre d’une publication – et bercée par le son envoûtant d’une musique composée pour l’occasion par Antoine Marroncles, complice régulier du jeune plasticien belge. «  Ce qui est fascinant dans cette œuvre du peintre flamand, relève ce dernier, c’est la profusion d’éléments, d’actions et de scènes, réunis sur une même feuille d’un format proche du A4. Tout est à la fois clair et lisible  ; l’ensemble reste harmonieux. L’artiste a un sens de l’observation et une capacité d’appropriation du réel incroyables.  »

En regard des sept petits écrans déroulant chacun le fil d’une animation narrative relative à l’orgueil, la luxure, la gourmandise, l’envie, la paresse, l’avarice et la colère, sont disposés dans des vitrines les quelque 92 dessins tracés à l’encre sépia et conçus par Antoine Roegiers pour « pour obtenir un effet 3D » et réaliser les différentes séquences de la vidéo. C’est la première fois qu’il présente l’ensemble de son travail préparatoire, dans une volonté d’« emmener le spectateur plus loin, au cœur  » de son œuvre. «  Je voyage librement dans chacun des sept dessins de Bruegel, découvre au fil de mon avancée, le détail d’une scène, le caractère d’un individu et invente le prolongement d’une action, d’un mouvement.  » D’un geste sûr et léger, il décortique chaque personnage, chaque pièce de décor, comme pour mieux révéler la singulière poésie d’un univers tour à tour inquiétant et cocasse, surprenant et captivant, dans lequel des hommes, femmes et animaux côtoient des démons, créatures hybrides, et géants avec un naturel désarmant. «  Tout semble plausible parce que Bruegel crée à partir de ce qu’il connaît. Il faut aussi garder en tête qu’il s’agit d’esquisses destinées à être reproduites par un graveur. L’artiste va à l’essentiel afin de donner à l’artisan le plus d’informations possible. Son aisance est ici prodigieuse.  »

Antoine Roegiers, courtesy galerie Guy Bärtschi (Genève)
Les Sept Péchés capitaux (extrait), installation vidéo, Antoine Roegiers, 2012
Placés chacun à un bout de la galerie, deux grands ensembles viennent compléter l’installation. L’un est un diptyque dessiné à la plume et à l’encre, de 195 cm de large – «  l’envergure de mes bras écartés  » – sur 132 cm  ; y sont rassemblés les sept paysages dévoilés à l’écran, qui ne forment plus qu’un seul décor, vaste et silencieux. Sur l’autre grand dessin, s’imbriquent, pêle-mêle, des membres et objets découpés  : il s’agit de tous les éléments qui animent les 92 croquis préalablement cités, «  corps de l’œuvre  » venant composer un autre paysage, abstrait et mystérieux.

«  Ce qui m’a particulièrement intéressé dans Les Sept Péchés capitaux de Bruegel, outre l’inventivité, la beauté et le sujet de ces dessins, c’est la gestion de l’espace  : chacun d’eux est d’une très grande profondeur, est construit par plans superposés – jusqu’à neufs couches successives –, à la manière d’un mille-feuille. On a l’impression de pouvoir aller au-delà de ce que l’on voit, que derrière chaque élément se cache quelque chose de nouveau à découvrir.  » Récréer cette «  sensation d’espace  » et de profondeur a été l’un des défis que s’est lancé l’artiste. Relevé grâce aux outils numériques. Totalement autodidacte en la matière, Antoine Roegiers apprécie leur capacité à mettre en mouvement, l’efficacité qu’ils offrent pour travailler narration et poésie. «  Ils permettent aussi de mieux contrôler et de revenir en arrière pour corriger, ce qui est difficile en peinture. » A travers son travail mêlant à la subtilité du dessin la vitalité et la magie du cinéma d’animation, le plasticien entend «  faire pénétrer le spectateur à l’intérieur des dessins et l’emmener au-delà  », dans un ailleurs où celui-ci continue de se balader bien après s’être arraché à la contemplation de l’œuvre.

GALERIE

Contact
Crédits photos