Yacine Ait Kaci sur la Toile – Elyx, le conspirateur positif

Yak

Drôle, tendre et facétieux, Elyx est un personnage né il y a trois ans de l’imagination fertile de Yacine Ait Kaci, alias Yak, et de la réflexion menée par l’artiste autour du numérique et de ses enjeux. « De A à Z, c’est une histoire de rencontre, celle du réel et du virtuel à travers le dessin », explique-t-il. Celle, aussi, avec les internautes, chaque jour plus nombreux à suivre les pérégrinations d’Elyx sur les réseaux sociaux. De fil en aiguille, une multitude de projets voient le jour : d’une intervention en milieu scolaire à la communication des Nations unies pour toute une série de journées internationales – dont le Sommet sur le Climat qui s’est tenu le 23 septembre à New York –, en passant par l’organisation d’« Elyx parties », où le public est invité à concevoir une œuvre participative, le petit bonhomme n’en finit pas d’explorer de nouvelles pistes de collaboration placées sous le signe du partage et de l’échange. Retour sur le parcours de son créateur.

« J’ai l’impression de vivre ce que les impressionnistes ont pu connaître au moment de l’invention du tube de peinture. Ce fut pour eux l’opportunité de pouvoir se libérer de l’atelier, d’aller créer sur le motif. J’aime faire cette analogie, explique Yacine Ait Kaci, car après avoir passé quinze années à travailler derrière un ordinateur, à manipuler des logiciels pour créer de l’image sur un support numérique, je suis moi aussi sorti de l’atelier pour aller me confronter à la réalité. Je suis un artiste numérique qui crée sur le motif. » Dans son sac, crayon, carnet et appareil photo – « Au début, j’utilisais un smartphone, le projet est né du mobile. » – sont tout ce dont il a besoin pour travailler, éditer et diffuser en un temps minime, lequel s’est déjà rétréci depuis le début du projet il y a trois ans. Elyx est un petit bonhomme dessiné que l’artiste fait dialoguer avec le paysage – urbain ou naturel – en le prenant en photo dans diverses positions et situations, toutes nées de rencontres impromptues avec son environnement immédiat. « Je ne dessine pas un personnage qui vit dans un monde dessiné ; la forme même du dessin provient du fait qu’il est dans la rencontre avec la réalité. » Le hasard, l’improvisation, occupent une place essentielle dans le processus de création. « Je n’ai jamais de story-board en tête, je ne sais pas exactement ce que je vais produire. Je pars simplement me confronter à la réalité, les sens en alerte, avec cette idée de sérendipité qui fait que je me laisse surprendre par les opportunités qui me sont offertes. » Et l’artiste chaque jour de raconter de nouvelles histoires – entre trois et six quotidiennement –, invitant avec force poésie et humour à regarder le monde autrement. « Mon ambition, c’est de donner au public un moyen d’expression qui serait l’équivalent pour la photographie de ce que le smiley est pour l’écriture. »

Yak nominé pour le Prix Opline

Yacine Ait Kaci est l’un des dix artistes – avec Samuel Bianchini, France Cadet, Pascal Haudressy, Camille Moravia, Pia Myrvold, Tami Notsani, Esther Ségal, Christophe Weber et Yun Aiyoung –sélectionnés dans le cadre de la sixième édition du prix d’art contemporain en ligne Opline, orchestrée par un groupe de commissaires présidé cette année par Catherine Ikam, pionnière de la scène européenne des arts numériques. « Identités multiples à l’ère du numérique » est le thème retenu en 2014 pour ce prix dont le jury est par essence constitué de la communauté des internautes : il sera remis le 29 novembre au terme d’un vote ouvert du 4 octobre au 25 novembre. Plus d’infos.

Yak, photo Camille Desquenes

Né à Paris en 1973, Yacine Ait Kaci a vécu une grande partie de son enfance – de un à huit ans – à Alger. Son père, Algérien, est architecte, sa mère, Française, enseigne les mathématiques. « Toute ma famille est au croisement de l’art et des sciences, souligne-t-il. Ma sœur est devenue ingénieur et développeur informatique, moi artiste. Deux de mes oncles paternels étaient respectivement géologue et neurologue, le troisième était dessinateur de presse. » Suivant l’exemple de ce dernier, connu sous le nom de Kaci, l’enfant, qui passe son temps à dessiner, commence dès 4-5 ans à signer ses réalisations de ses initiales : Yak. Une habitude conservée jusqu’à aujourd’hui. Du Lycée français d’Alger où il est élève, il garde un souvenir mitigé : « Je savais écrire l’arabe, mais n’en parlais pas un mot ; j’étais quasiment un étranger dans mon propre pays. » Il sera la cible d’insultes racistes « en tant que français et en tant qu’arabe ». « Des histoires de gamins… mais qui aident à prendre de la distance. Ce qui est triste, mais intéressant, c’est qu’on est toujours déterminé par sa différence et non par son point commun. » Tout cela va participer à son envie de travailler sur les dimensions internationales, sur les liens. « C’est vraiment ancré très profond », souligne-t-il.Une ère post-numérique

Son baccalauréat en poche, Yacine Ait Kaci entre aux Arts déco de Paris. Il y est encore étudiant quand, en 1994, il fait ses débuts en tant que dessinateur de presse – il est notamment le créateur d’Ixel, mascotte de la revue XL lancée à l’époque par le groupe Amaury. Curieux des nouvelles technologies et de l’univers multimédia alors en plein développement, il s’oriente bientôt vers l’audiovisuel – conception de CD-Rom, réalisation de sujets pour l’émission scientifique Archimède d’Arte, etc. En 2000, il crée Electronic Shadow avec l’architecte belge Naziha Mestaoui. Ensemble, ils développent un type d’espace inédit offrant une nouvelle perception de la réalité, rendue hybride – elle est à la fois physique et électronique – par le lien étroit créé avec le virtuel. Le duo dépose en 2003 un brevet relatif au mapping vidéo. Pendant toute cette période, le dessin est un outil. Ce n’est qu’avec Elyx qu’il reprendra sa place de média à part entière. Il n’est pourtant point question de rupture, loin de là. « Ce projet est pour moi la suite de mon expérimentation dans le numérique, car il me semble que l’univers digital – grâce entre autres aux smartphones, aux tablettes – a aujourd’hui changé de forme : nous sommes bel et bien entrés dans une ère post-numérique. Pendant 15 ans, j’ai par ailleurs utilisé le dessin comme un élément de conception – sous forme de story-board, de croquis, etc. – d’un travail qui avait un aboutissement digital. Mais au bout de cette période, je me suis rendu compte que malgré tout l’arsenal numérique, sophistiqué et pointu, qui était à ma disposition, l’outil le plus puissant, c’est-à-dire le plus en mesure d’exprimer ce que j’avais envie de partager, était ma main. »

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Son petit personnage, Yak confie l’avoir eu depuis longtemps au bout du crayon, ne serait-ce que parce qu’il correspond à sa façon de dessiner : « Très vite, avec toujours cette idée sous-jacente de pousser mon expression à la pureté maximale. Elyx est né définitivement le jour où je ne pouvais plus rien enlever. » Une simplicité du trait qui participe par ailleurs à son caractère universel. La compréhension de ses expressions, mouvements, postures, est immédiate ; en témoigne le rapide succès rencontré sur la Toile. Car Elyx est né aussi à travers le regard du public. « Quand j’ai commencé à poster des images sur Internet, il n’avait pas de nom, je le dessinais, c’est tout ! C’était une forme d’expérience ; c’est dans le dialogue quotidien avec les internautes qu’il est devenu un personnage. C’est très différent d’un artiste qui aurait travaillé pendant trois ans dans son atelier avant de livrer aux autres le résultat de son dialogue intérieur, de son rapport avec son cercle. » La relation à autrui fait partie de l’existence organique d’Elyx ; elle alimente un langage émotionnel, une empathie, une forme de transaction, laquelle, même gratuite, a de la valeur. Or, « l’enjeu des enjeux aujourd’hui, estime Yacine Ait Kaci, c’est comment sortir de l’individualisme, comprendre notre interdépendance collective, c’est aussi comment on parvient à passer d’une société et d’activités basées sur la matière à une économie de l’immatériel ». L’artiste s’engage dans la réflexion globale désormais menée autour de nouvelles formes d’activités, reposant par exemple sur des notions souvent considérées comme inutiles, comme le sourire ou la poésie, qui aident à poser un regard « décalé » sur le réel – « Je pense que la façon de regarder le monde induit la manière dont il évolue. » –, les lois de la physique ne nous permettant pas toujours d’en embrasser la complexité. « Nous sommes de plus en plus nombreux à être ce que l’Institut des futurs souhaitables* appelle des conspirateurs positifs : une force en devenir, non pas politique mais de changement. Elyx n’en est qu’un des exemples. »

Préserver le dernier pré carré de l’humain

Partant du postulat désignant le XXIe siècle comme celui d’une nouvelle course de l’homme contre la machine et l’intelligence artificielle, l’artiste s’appuie sur l’idée selon laquelle notre rapport à la réalité est de fait en train de changer. « Il existe déjà des services de santé, par exemple, où ce sont des machines qui nous répondent. » Le test de Turing – établi dans les années 1950 et censé déterminer le moment où une machine parviendrait à se faire passer pour un enfant de 13 ans – a quant à lui été passé pour la première fois début juin à l’université de Reading, en Angleterre, par un logiciel créé par des chercheurs ukrainiens. « Le test a été conçu pour être un jalon, dans l’idée que le jour où on arriverait à ce stade-là, on aurait changé d’époque… » Dans ce contexte, mû par l’optimisme « forcené et fondamental » de son auteur et se situant à l’antithèse du principe de performance – « Parce qu’à chaque fois qu’on cherche la performance on est battu par une machine. » –, le projet Elyx s’affirme par la poésie, le non sens, l’humour ou encore l’empathie. Tout ce qui constitue « le dernier pré carré de l’humain ».

* Organisation à but non lucratif, créée dans le but de produire et diffuser librement de nouveaux savoirs pour réhabiliter le « long terme » dans les décisions actuelles, que ce soit au sein des entreprises, des collectivités territoriales, des grands corps d’Etat, du monde associatif et syndical français et européen. Ce afin de « contribuer à la nécessaire réinvention de nos modèles par l’apport de la prospective aux enjeux du développement durable ».

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