Elisabeth Walcker – La lumière intime

Elisabeth Walcker, photo Lionnel Hannoun

Entre Lettres et design, une autre voie, sans doute plus solaire, lui offrait un destin à sa mesure<sp> ; le goût du trait menait à la lumière et même, sans qu’elle s’en doute, à cet arbre immémorial, l’arbre de vie. L’arbre généalogique conçu par l’artiste déploie ici ses branches, symbole de l’union mystique, de la transcendance attachée à l’arbre depuis l’aube des temps.

Installées autour de la table de la salle à manger les quatre filles de l’ingénieur Walcker, sous l’œil complice de leur grand-mère, s’abandonnent à leur imagination : elles dessinent, inventent des déguisements, s’amusent. Cette femme cultivée et étonnante, qui fabrique d’extravagantes poupées, vit avec eux. Son mari, Henry, à l’origine de la marque française d’automobile Chenard et Walcker, est mort depuis longtemps. Avec patience et obstination, elle pousse ses petites-filles à laisser libre cours à leur fantaisie, toujours prête à soutenir leur effort de création. Des quatre sœurs, la cadette se révèle la plus passionnée par le dessin. « C’est à ma grand-mère que je dois ma vocation d’artiste », reconnaît Elisabeth Walcker, au beau milieu de son atelier du 11e arrondissement de Paris. Au-delà de ce que les souvenirs veulent bien livrer, il reste un père qui ne souhaite pas voir sa fille tirer le diable par la queue et qui l’encourage à poursuivre des études, au mieux scientifiques, au minimum littéraires. A 17 ans, le bac en poche, Elisabeth se décide pour « Lettres ». Elle se pique au jeu, mais il n’est pas question pour autant de lâcher son rêve – peindre –, de renoncer au monde magique du trait. L’art graphique se présente alors comme la meilleure alternative. La jeune femme entre à l’atelier Met de Penninghen et obtient son professorat de dessin. Son père est rassuré, elle peut enseigner. Mais les ambitions d’Elisabeth ne s’arrêtent pas là. Elle est admise aux Beaux-Arts dans l’atelier du peintre Jean Bertholle. « Il avait un enseignement très classique fondé notamment sur l’observation de la nature », précise-t-elle. L’espace est exploré, la lumière capturée, la forme expérimentée…

Elle se tourne vers l’essentiel : la lumière

« Après les Beaux-Arts, j’ai continué à travailler sous son regard. Avec un groupe de copains nous avions un petit atelier dans lequel il nous rendait visite plusieurs fois par mois et supervisait nos travaux. » Déjà Elisabeth se tourne vers l’essentiel : la lumière. Elle étudie les transformations subtiles exercées par le soleil à mesure qu’il poursuit sa course. Naissent de ses pinceaux de nombreux intérieurs dont elle aime le côté intime, des natures mortes, quelques paysages aussi. Bertholle lui fait rencontrer de nombreux artistes et notamment le peintre russe émigré, Nicolas Wacker. Avec Madeleine, son épouse, ils deviendront sa seconde famille. « C’est lui qui m’a convaincu de travailler à l’acrylique. A l’époque, je ne trouvais pas les couleurs belles, mais il m’a fait changer d’avis. Rapidement je me suis aperçue que cette dernière me permettait d’utiliser les mêmes liants pour mes peintures, mes pigments et mes sables. Même en plusieurs couches, ça tient ! » Pour gagner sa vie, elle vend des dessins pour tissus à des bureaux de style. « Au début, je préparais une collection d’été et une collection d’hiver puis le rythme s’est accéléré. Je n’avais plus assez de temps pour peindre. Il me fallait choisir entre la mode et l’atelier. » Elisabeth Walcker retourne à ses pinceaux sans regret, d’autant que Penninghen lui propose un poste de professeur de dessin. Elle le restera trente ans. « Au départ, j’ai pris ce travail pour m’assurer un équilibre financier, mais je ne soupçonnais pas qu’il me plairait autant. C’est très enrichissant de transmettre un savoir, d’abord parce qu’il s’agit d’une réflexion sur le dessin, où il peut mener, et puis cela oblige à réfléchir sur l’essence même de son propre travail et à le formuler », confie l’artiste.

Photo  Lionel Hannoun
Elisabeth Walcker dans son atelier, 2009

« J’ai constamment une envie terrible de peindre »

Chaque matin elle prend le chemin de l’école et dès le début d’après-midi rejoint l’atelier qu’elle partage avec son peintre d’époux. A lui les scintillements de l’aube, à elle les lueurs crépusculaires. Passer ainsi de l’effervescence des cours à la solitude de la création, de l’échange avec les élèves au dialogue avec soi est un exercice qui peu à peu se transforme en équilibre. « Je crois aux contraintes, elles sont souvent formatrices. En tout cas, moi, elles m’ont beaucoup structurée. A l’époque, je voyais des peintres qui me parlaient parfois du ‘vide dans l’atelier’ et je ne peux pas dire que je connaissais ça. J’avais constamment une envie terrible de peindre, je restais toujours sur ma faim », s’amuse celle qui ne peint qu’à la lumière du jour et ne pouvait jamais compter que sur quelques heures de peinture par jour. Cette sorte d’organisation de la pénurie l’a maintenue tendue vers son œuvre jusqu’à aujourd’hui alors même que depuis quatre ans, elle n’enseigne plus. Difficile de changer d’aussi bonnes habitudes ! « Au début, j’avais du mal à m’accorder du temps libre. Maintenant, même si l’envie de peindre est intacte, je vais voir des expositions, voyage à l’occasion. Je ne suis plus pressée. » Le doute, le questionnement ne peuvent pourtant pas être écartés. « Cela peut arriver à des périodes où des changements s’opèrent dans ta peinture ou quand tu penses ne pas avoir épuisé une piste qui te tenaillait. A ce moment-là, tu t’interroges, tu prends du recul… Voire tu changes de cap », conclut l’artiste. Dans l’atelier, les intérieurs se suivent, se transforment, accueillent des personnages. La pièce n’est parfois qu’esquissée ; difficile de savoir où est située telle ou telle nature morte. Pourtant il ne peut s’agir que d’un seul lieu, celui très intime de la création. Sensible à la peinture de Giorgio Morandi, Elisabeth Walcker est persuadée qu’en jouant avec la lumière et la profondeur il est possible de transcender les objets, même les plus simples. Les verrières apparaissent, relais singuliers de la clarté. « D’elles, je suis passée aux fenêtres et à la ville. En d’autres termes, je suis sortie de l’atelier par la fenêtre ! »

Elisabeth Walcker
Le dernier jugement, Elisabeth Walcker, 2007

Peu à peu les personnages s’effacent de la toile

Deux déménagements professionnels, et il n’en faut pas plus pour initier un tournant. Perturbée, l’artiste n’arrive pas à les cerner de l’intérieur. Son regard cherche toujours à s’échapper et ce qu’elle découvre depuis son nouvel atelier vient se coucher sur le papier. « Je faisais des croquis à différentes heures de la journée pour saisir les changements de lumière. » De Malakoff, elle se souvient de l’arbre dont les branches cachaient la ville. Du faubourg du Temple, elle évoque un vieil immeuble, une cour avec des ateliers d’artisans et là aussi des verrières. A cette adresse, elle reste quatorze ans et l’échappée belle devient son lot quotidien. « La fenêtre me servait de cadre. A la fois élément intérieur et extérieur, elle me permettait de jouer sur différentes lumières. Finalement, ce thème supplanta celui de l’atelier. » La vitalité culturelle du 10e arrondissement ne tarde pas à happer Elisabeth. Elle devient membre d’une association d’artistes, participe à de nombreuses manifestations, peint sur les murs, sur le sol… La ville l’intéresse de plus en plus et son architecture devient une source d’inspiration. Elle décide d’abandonner le cadre et peu à peu les personnages s’effacent de la toile. « J’aime les peintres expressionnistes et leur travail sur les villes à la fois intriguant, passionnant et inquiétant. J’étais avant tout intéressée par le côté abstrait de l’architecture. Mes toiles étaient figuratives mais je jouais beaucoup avec les blocs, les hauteurs, les volumes. » En 2000, elle gagne un concours organisé par la poste de la gare du Nord. Le thème assez large sur les transports ferroviaires lui permet d’imaginer un travail autour du déplacement, de ville en ville, de pays en pays et de continent en continent. De Paris à Londres, à New Dehli, il suffit de quelques sauts de puce comme elle le prouve avec cette gare du Nord dans toute sa splendeur adossée à une carte du monde et accueillant un grouillement de petits personnages parisiens, indiens, africains… « Cette toile a été un peu comme l’aboutissement de mon travail sur la ville. »

Elisabeth Walcker
Jeux de dames, Elisabeth Walcker, 2008

L’ère des arbres à l’orée du temps

Dans le même temps, la peintre commence un carnet de voyage dans les rues de son quartier très cosmopolite. Elle croque sur le vif des représentants de toutes les communautés et petit à petit s’interroge sur leurs racines, leur famille. Le terrain est prêt pour un nouveau tournant. L’œuvre d’Elisabeth Walcker entre dans l’ère des arbres généalogiques. « L’intérêt est de parler de personnages qui ne sont pas seuls, qui arrivent avec leur passé, leurs antécédents. C’est aussi le prétexte graphique à travailler des visages. » Si l’observation de la mosaïque ethnique de la ville n’est pas étrangère au surgissement de ce thème, des faits plus personnels viennent aussi pousser la réflexion de l’artiste. Une série de deuils familiaux lui font revisiter son propre arbre généalogique. Dans l’atelier, des visages surgissent entre les branches. Le présent et le passé se croisent, les feuilles abritent désormais de nombreux secrets de famille. Il ne s’agit d’ailleurs pas toujours de la « vraie », celle du sang, mais de celle que l’on a choisie. Elle regroupe tantôt des membres d’une même profession, tantôt des amis qui se jouent de leur manque de racines et se réjouissent d’être ensemble. Les arbres parlent d’enracinement et de déracinement et posent une question aussi vieille que l’humanité : « D’où venons-nous ? » Accroché à même le mur un dessin tout en hauteur suscite le regard : un ange, un enfant et une tête de mort pris dans une folle sarabande. Plus loin d’autres créatures ailées et aux visages masqués attendent leur heure ou tout simplement de sauter dans la toile d’à côté, celle du jugement dernier. De l’arbre généalogique témoin d’existences en cascade à l’arbre de vie et à son double de la connaissance, Elisabeth Walcker nous fait glisser subrepticement vers un au-delà où tous les personnages gardent les yeux ouverts.

Elisabeth Walcker
L’arbre de la mariée, Elisabeth Walcker, 2006

Les cinq dates 21 avril 1944 : « Droit de vote accordé aux femmes en France. » Mai 1958 : « Premier voyage en Italie et découverte de la Renaissance italienne. » Juillet 1963 : « Rencontre avec le peintre russe Nicolas Wacker et Madeleine, sa femme. » 14 juillet 1965 : « Rencontre avec le peintre Jörg Hermle et ce qui s’en suivit. » 9 octobre 1981 : « Abolition de la peine de mort en France. »

Dans la pratique « Je ne peins pas une toile à la fois. J’en ai toujours plusieurs en chantier. En allant de l’une à l’autre, j’évite de me fixer. Je travaille indifféremment sur grands et petits formats. J’aime changer d’échelle radicalement et puis j’aime bien aussi travailler sur du papier. Le renouveau actuel du dessin me plaît beaucoup. J’ai connu une époque où l’on me demandait de maroufler sur toile mes papiers pour pouvoir les exposer… »

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