La collection Burda à Aix-en-Provence – Un élixir de vie

Forte de plus de 1000 peintures, sculptures et photographies, la collection Frieder Burda a été constituée au fil des quatre dernières décennies par l’homme d’affaire allemand dont elle porte le nom. Cinquante-trois pièces sont actuellement présentées, pour la première fois hors d’Allemagne, au musée Granet d’Aix-en-Provence.

«  L’art a été ma façon d’être quelqu’un par moi-même, il représente une manière de libération.  » Ces mots de Frieder Burda tracés sur l’un des murs de l’institution aixoise synthétisent toute la démarche de ce collectionneur atypique, l’un des rares à se passer de tout conseiller ou intermédiaire dans le cadre de ses acquisitions. Au cœur de sa passion pour l’art  : une fascination pour la couleur et la force émotionnelle de la peinture qui prend source dans une enfance profondément imprégnée de culture et d’art pictural : son père, l’éditeur et imprimeur Franz Burda, était lui aussi collectionneur, plus particulièrement attaché à l’expressionisme allemand. Plusieurs représentants de cette période – parmi lesquels August Macke et Max Beckmann – ouvrent d’ailleurs l’exposition du musée Granet. Le parcours suit ainsi une logique thématique autant que chronologique puisqu’il se poursuit avec plusieurs toiles et une sculpture «  tardives  » de Picasso, avant de mener le visiteur à la rencontre de l’abstraction américaine de l’après-guerre comme de créateurs au contraire résolument ancrés dans la figuration, tels Alex Katz (Scott et John, 1966), auteur d’une œuvre lumineuse essentiellement puisée dans son univers intime, peuplé des visages de ses proches comme de ceux des anonymes croisés au gré d’un quotidien banal et sublimé. L’hyperréalisme, né Outre-Atlantique dans les années 1960, occupe lui aussi une place de choix porté par les grands formats subtils et puissants de Richard Estes et de Malcolm Morley.

Un large escalier mène au premier étage, tout entier dédié à la peinture allemande contemporaine. A mi-palier, se dresse l’intrigant Château de Neuschwanstein de Gerhard Richter, peinture inspirée du château aux allures de conte de fée – installé sur un piton rocheux, son donjon et ses tourelles à clochetons s’aperçoivent de loin – bâti au XIXe siècle pour Louis II de Bavière. D’autres œuvres du maître sont ici mises en lumière. Elles témoignent de l’éclectisme et de l’absence de «  style  » que revendique l’artiste. Parmi elles Abstraktes Bild (Image abstraite, 1992) livre un fascinant jeu de couleurs et de matières entrant en résonance avec les tableaux alentours  : ceux, captivants et d’une richesse expérimentale singulière, de Sigmar Polke, disparu en 2010.

Gerhard Richter, photo musée Frieder Burda, Baden-Baden
Château de Neuschwanstein, huile et laque sur toile (190 x 150 cm), Gerhard Richter, 1963
Gerhard Richter, photo musée Frieder Burda, Baden-Baden
Abstraktes Bild, huile sur toile (200 x 160 cm), Gerhard Richter, 1992
La pièce voisine a pour hôte Georg Baselitz, dont l’imposant Berger (Der Hirte, 1966) interpelle longuement le regard comme l’imagination. Sur les murs voisins, paysages, personnages et animaux s’appréhendent à l’envers, reflétant l’une des caractéristiques de la démarche développée par le peintre et sculpteur allemand depuis la fin des années 1960. « Ce à quoi je ne pourrai jamais échapper, c’est à l’Allemagne et le fait que je suis Allemand », observait celui-ci il y a quelques temps. Un constat depuis longtemps placé au cœur de son œuvre, à travers laquelle il n’a de cesse d’interroger la capacité de ses concitoyens à regarder leur histoire en face.

Suivant également de près la génération suivante, Frieder Burda a acquis, ces trois dernières années, plus de 200 tableaux pour la plupart réalisés par des artistes émergents ou appartenant à la jeune création allemande. «  Je ne veux pas stagner, affirme-t-il. Je veux évoluer en acquérant des œuvres de l’art actuel.  » D’une cimaise à l’autre, le visiteur plonge ainsi dans l’univers fantastique et énigmatique de Neo Rauch (Interview, 2006), partage un instant onirique et comme suspendu dans le temps avec Tim Eitel (Abend, 2003), ou renoue avec l’hyperréalisme déployé dans la peinture d’Eberhardt Havekost (Alpennähe 2, 1999). «  L’art est un riche élixir de vie. Beaucoup devraient avoir la possibilité de contempler les œuvres d’art  », soutient encore le collectionneur. C’est dans cet esprit qu’est né le musée Frieder Burda (lire notre encadré), à Baden-Baden, conçu pour abriter quelque mille pièces destinées au regard du plus grand nombre.

Georg Baselitz, photo musée Frieder Burda, Baden-Baden
Le Berger, huile sur toile (162 x 130 cm), Georg Baselitz, 1966
Déjà 1,5 million de visiteurs

Le second étage du musée Granet présente un ensemble de documents – maquette et photos – relatifs au musée Frieder Burda, inauguré à Baden-Baden en 2004 et abritant la collection éponyme. Conçu par l’architecte américain Richard Meier (Prix Pritzker 1984), le bâtiment, défini comme « une sculpture à vivre de verre et d’aluminium blanc », a reçu le prix New-York Chapter Design Award, décerné par l’American Institute of Architects, en 2005. « Depuis l’ouverture du musée, nous avons accueilli 1,5 million de visiteurs et 20 % d’entre eux viennent de France, précise Frieder Burda. C’est pour cette raison que nous mettons un point d’honneur à éditer nos publications en langue française. » Francophile et francophone, le collectionneur avait d’ailleurs envisagé, dans un premier temps, d’établir son musée à Mougins, dans le sud de la France, avant de renoncer face à trop de lourdeurs administratives assorties de la mauvaise volonté de certains élus locaux. Actuellement, le musée consacre une exposition à l’artiste français Jean-Michel Othoniel, qui y présente une série d’œuvres récentes autour du thème du nœud, mêlant références à l’histoire de l’art et aux théories psychanalytiques de Jacques Lacan.

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