Satish Gujral à Bombay – La liberté de créer

« Je mêle des formes humaines et animales car je considère qu’hommes, animaux et végétaux font partie d’un tout. A partir de là, je peux mélanger n’importe quoi qui m’aide à exprimer l’harmonie d’une œuvre. » Père de l’art contemporain indien, Satish Gujral est une véritable légende vivante. Peintre, sculpteur, designer ou architecte, ce magicien a le don de changer de mode d’expression et de style au gré de son inspiration ou de sa fantaisie. A l’occasion de sa participation à l’exposition collective Quarto ’13, proposée par la galerie Art Musings, à Bombay, nous mettons en ligne le portrait écrit pour Cimaise (284).

Au milieu d’un beau jardin, en plein cœur de Dehli, la maison de Satish Gujral est une œuvre d’art. Imaginée par le maître il y a une trentaine d’années, elle accueille les visiteurs par un hall peuplé de sculptures en granit et de toiles récentes. Quelques marches mènent au grand salon où s’offrent d’imposants bronzes. Le regard se laisse emporter avec curiosité et ravissement. Il s’arrête sur le portrait de Nehru – le seul jamais réalisé par un artiste peintre –, puis sur celui du père de Gujral. Encore quelques marches et le visiteur accède au petit salon. Sur un mur, le portrait de Kiran, la femme de l’artiste. Aussi gracieuse et jolie que son double de peinture, celle-ci, après les présentations d’usage, se fait interprète afin de faciliter les premiers échanges. Puis elle se retire discrètement et laisse la magie opérer.

Cet homme aux cheveux d’argent respire la bonté et la simplicité. Il évoque son histoire – débutée en 1925 – jalonnée d’événements tragiques et douloureux, mais aussi de moments de grâce incroyables, le regard tantôt grave, tantôt amusé. « Au cours de ma vie, j’ai connu beaucoup d’années difficiles. Mais tout ce qui m’est arrivé d’éprouvant m’a servi d’enseignement, reconnaît-il. Si je n’étais pas devenu sourd, je ne serais pas passé par la peinture pour m’exprimer. Je n’aurais parcouru qu’un banal chemin de gamin issu de la classe moyenne. » C’est en effet à l’âge de huit ans, qu’une chute dans une rivière glacée a provoqué une infection des os d’une jambe. De traitements inappropriés en soins hasardeux, l’enfant perd totalement l’ouïe. « Ce fut terrible d’être ainsi coupé des autres », se souvient-il. Souvent alité, au fil des années ses plus fidèles compagnons seront les livres, les crayons et les feuilles. Mais, n’ayant pas perdu la faculté de parler et lisant sur les lèvres, il échappe aux institutions pour sourds et muets. Dès l’âge de 13 ans, son père, soucieux de son avenir, l’envoie étudier les arts graphiques à Lahore, puis à Bombay.

Un témoignage unique sur l’histoire

Il achève ses études en 1947, année de la partition de l’Inde. Un événement qui va influencer considérablement ses débuts d’artiste, d’autant qu’originaires du Penjab occidental (dans le nord du pays), Satish Gujral et sa famille se trouvent alors au cœur des violences qui déchirent la région devenue du jour au lendemain pakistanaise. Ses premiers tableaux, aux traits forts et aux teintes sombres, sont considérés comme un témoignage unique de ces événements tragiques qui feront plusieurs centaines de milliers de morts. Ils reflètent l’angoisse de toute une population malmenée par la marche de l’Histoire. Aujourd’hui, il est difficile de faire la part dans son inspiration entre les souffrances liées à cette période et celles de son enfance. « Avec l’âge, je pense que s’il n’y avait pas eu de partition, j’en aurais inventé une ! Quel que soit l’événement dont on est témoin, c’est ce qui se passe au fond de soi, sa souffrance intérieure, qui amène à certains choix », analyse-t-il.

Satish Gujral
Satish Gujral

Une famille engagée

Juriste de formation et partisan de Gandhi, Avtar Narain, le père de Satish Gujral, connaîtra plusieurs séjours en prison pour prix de son engagement en faveur de l’indépendance. Elu d’une petite ville qui devient pakistanaise et donc à majorité musulmane en 1947, au moment de la partition, cet hindou est persuadé, comme Nehru, que les populations pourront continuer à vivre là où se trouvent leurs racines. Les violences et les déplacements massifs de population qui s’ensuivront leur donneront cruellement tort. Pendant des mois, avec son père, Satish Gujral aidera les réfugiés hindous à regagner l’Inde. « Je fus le témoin de tueries et d’actes d’une barbarie incroyable », se souvient-il. Plus tard, son père entre au Parlement indien tandis que sa mère, Pushpa, crée une association destinée à accueillir les femmes victimes des événements de 1947, puis toutes celles se trouvant en difficulté. Association toujours présente aujourd’hui. Avec son frère aîné Inder, Satish Gujral se rapprochera au début des années 1940 de l’idéologie communiste, qu’il abandonnera, déçu, après son séjour au Mexique (1952-54). Tandis que Satish poursuit son chemin artistique, Inder s’impose dans les hautes sphères politiques et devient un proche de la famille Nehru. En 1997, sa carrière atteindra son apogée avec sa nomination au poste de Premier ministre.

Satish Gujral
Sans titre, acrylique sur canevas, Satish Gujral, 2005
A l’inverse de ses condisciples qui choisissent plutôt d’aller étudier en Europe ou aux Etats-Unis, Satish Gujral, sensible aux idées marxistes, part en 1952 pour Mexico où il passera deux ans. Un séjour initialement prévu dans le cadre d’une bourse d’études offerte par le gouvernement mexicain à un artiste indien. Aide obtenue grâce à l’appui d’un certain Octavio Paz, futur prix Nobel de littérature, qui deviendra l’un de ses proches amis. Si les premières semaines au Mexique se révèlent chaotiques – pendant son voyage le gouvernement avait changé et personne ne l’attend, lui qui ne connaît que quelques mots d’anglais et n’a pas un sou en poche –, un heureux concours de circonstances l’amènera à nouer de fortes relations avec trois grand noms de la scène artistique mexicaine : les peintres David Siqueiros, Diego Rivera et Frida Kahlo, dont il deviendra à la fois l’apprenti et l’ami. C’est à cette époque qu’il se perfectionne en techniques muralistes. Il séjourne et expose ensuite à New York et à Londres, avant de rentrer s’installer à Delhi, fort d’une réputation alors devenue internationale.

La puissance créatrice de Satish Gujral ignore toute baisse de régime. Il a au fil des années cultivé une incroyable capacité à changer de moyen d’expression et de matériau. Il travaille avec la même aisance l’aquarelle, l’huile et l’acrylique comme le papier, le bois, la céramique, le granit, l’acier ou le bronze. Une virtuosité qu’il attribue à ses premières années d’études en Inde. « Entrer à l’école Mayo de Lahore a été une chance. Le programme, conçu par John Lockwood Kipling (ndlr : peintre et père de l’écrivain), intégrait indifféremment l’enseignement de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, mais aussi l’apprentissage des formes traditionnelles d’artisanat », explique-t-il.

Une boulimie du changement

Outre la peinture et les arts graphiques, il étudiera ainsi le modelage de l’argile, le travail du bois, de la pierre, la ferronnerie et la géométrie. Mais chaque activité restera soumise à une idée fixe : inventer le modernisme indien. « Je suis convaincu que ce qui a nui aux cultures des pays colonisés, c’est qu’elles ont poursuivi une modernité fondée sur des modèles occidentaux. C’est pourquoi, la notion d’identité nationale, attachée aux traditions, est l’élément le plus important de mon expression créatrice, quel que soit le mode adopté. » Mais cette boulimie du changement, selon ses propres dires, trouve son origine dans son handicap même : « Le silence total aurait pu réduire ma vie à une stagnation éternelle. Tout moyen d’expression, après un certain temps, devient silencieux, immobile, et je m’ennuie dans l’immobilité. » Alors, chaque fois que cet ennui se fait ressentir, et malgré le risque professionnel encouru, Satish Gujral s’aventure : « La créativité me permet de vivre à fond chaque instant de ma vie. Ce don est pour moi primordial, sans lui l’existence me semble gaspillée. » Un don qu’il est fier d’avoir transmis à son fils, Mohit, devenu architecte, et à ses deux filles, Alpana et Raseel, toutes deux engagées dans le monde du design. La créativité, mère de liberté…

Satish Gujral
Kiran (la femme de l’artiste), acrylique sur canevas, Satish Gujral, 1957

Satish Gujral
Sans titre, bronze, Satish Gujral, 2005
Un architecte non diplômé

Dans les années 1970, contre l’avis de ses proches qui considèrent le projet par trop hasardeux, Satish Gujral s’intéresse à l’architecture. Après s’être essayé à la conception de maisons pour des amis et de sa propre demeure, il répond, au début des années 80, à un appel d’offres lancé par le gouvernement belge pour la construction d’une nouvelle ambassade dans la capitale indienne. Il se heurte alors à l’opposition farouche du petit monde des architectes qui fait valoir qu’il ne possède pas la moindre qualification officielle ni diplôme en la matière. Mais son projet est si remarquable que l’Académie indienne d’architecture est forcée de le reconnaître officiellement ! Bien d’autres suivront parmi lesquels l’université de Goa, au sud-ouest de l’Inde, et un palais à Dubaï. En 1983, il est décoré de l’ordre de la Couronne belge (il est le seul architecte étranger à avoir reçu cet honneur). En 1999, l’Union internationale des architectes consacre l’ambassade de Belgique de New Delhi (ci-dessus) comme l’une des mille meilleures constructions du XXe siècle.

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