Eléonore de Bonneval à Paris – Voyage en anosmie

Diplômée en 2003 du Master MIPC – Management international parfumerie et cosmétique – de l’Institut Supérieur International du Parfum, de la Cosmétique et de l’Aromatique Alimentaire (Isipca) de Versailles et en 2012 du Master en photojournalisme du London College of Communication, Eléonore de Bonneval poursuit aujourd’hui un travail transdisciplinaire, mue par sa passion pour le documentaire comme pour l’univers des odeurs. C’est dans ce cadre qu’elle a conçu l’exposition interactive itinérante « Anosmie, vivre sans odorat », présentée actuellement à l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes, à Paris. Elle revient ici sur son parcours et sa démarche singulière.

ArtsHebdo|Médias. – Qu’est-ce que les odeurs peuvent selon vous apporter aux arts visuels ?

Eléonore de Bonneval. – Avec les odeurs, on apporte une dimension émotionnelle unique. La connexion avec le public est de l’ordre du sensible, de l’intime. Associées justement et de manière cohérente avec les autres sens, les odeurs peuvent offrir une explosion d’émotions !

D’où vous vient votre intérêt pour l’olfaction ?

Passionnée depuis toujours par les parfums et les odeurs, j’avais plus jeune l’habitude de faire le tour des parfumeries pour récupérer les miniatures des derniers lancements ; ce n’était pas encore l’époque des échantillons ! Mon père est ORL et il m’a influencée très tôt dans mes lectures. Peu à peu, je me suis intéressée à la manière dont fonctionnait le sens olfactif, à sa physiologie, à son « pouvoir magique » – j’ai lu des ouvrages comme L’éloge de l’odorat d’André Holley, professeur de neuro-sciences à Lyon –, jusqu’à m’orienter vers un master à l’Isipca – Institut supérieur international du parfum et de la cosmétique et de l’aromatique alimentaire, situé à Versailles. J’ai ensuite travaillé près de huit ans dans l’industrie de la parfumerie avant de décider de changer de métier et de reprendre des études en Angleterre, où j’ai passé un master en photojournalisme et photodocumentaire au London College of Communication.

Comment est née l’envie de réaliser ce travail sur l’anosmie ?

Lorsque je me suis engagée dans mon master à Londres, je pensais que ma passion pour les odeurs redeviendrait quelque chose de très intime… Mais, j’ai alors fait une rencontre incroyable : celle de John Easterby, le responsable de notre formation, un homme à la capacité d’écoute unique. Tout au long de notre cursus, il nous a encouragés à travailler sur des projets personnels, où l’on pouvait apporter une valeur ajoutée. Peu importait qu’ils soient photogéniques ou pas au départ, ce qui comptait, c’était ce que l’on avait à dire ; la forme suivrait, il en était convaincu et avait confiance en nous. C’est ainsi que mon projet a peu a peu pris forme. John Easterby a cru à ce travail sur l’odorat, et sur l’impact de sa perte, dès l’instant où je lui en ai parlé, ainsi qu’à ma légitimité à dire quelque chose de diffèrent dans un domaine très peu exploré : l’odorat mais aussi l’anosmie, son absence. Il a eu cette présence d’esprit de savoir m’encourager à réfléchir en dehors du cadre, à concevoir une proposition interactive pour le public, qu’il soit anosmique ou non.

Comment s’est construite votre proposition ? Avez-vous travaillé avec des scientifiques en amont, par exemple ?

Ayant une compréhension du rôle joué par le sens olfactif, la clé était de collecter des témoignages de personnes qui ne peuvent pas sentir. Cela s’est avéré beaucoup plus simple que prévu. Selon le professeur Ludovic Le Taillandier de Gabory, chef du service ORL au CHU de Bordeaux, 5 % de la population est anosmique. C’est colossal. Je me suis donc très vite aperçue que des gens proches de moi souffraient de cette déficience, mais n’en parlaient pas. Ils n’osaient pas. J’ai aussi trouvé des blogs, des forums dédiés à l’anosmie par le biais desquels j’ai pu entrer en contact avec des personnes victimes de ce trouble. Comme souvent, c’est une histoire d’attention sélective. Ce qui m’a le plus frappée, c’est l’impact joué par le sens olfactif dans notre vie sociale. Je n’en avais absolument pas pris conscience au début de mes recherches ; les rencontres avec des anosmiques ont été déterminantes en ce sens. Pour la plupart d’entre eux – non congénitaux –, le plaisir de se retrouver autour d’une bonne table, de déguster un vin, s’est évanoui au point de presque devenir une hantise. Mais c’est aussi la relation à soi et aux autres qui est altérée. Francine, qui s’est récemment fait opérer des polypes, me confiait se sentir exclue de la société. Elle ne pouvait pas sentir sa peau, ni son propre corps et avait l’impression de ne plus exister. Ce qui m’intéresse au-delà de l’aspect purement scientifique et médical, ce sont donc les répercussions humaines et émotionnelles de l’odorat dans notre quotidien.

Cette série est-elle révélatrice de votre démarche en général ou constitue-t-elle au contraire un épiphénomène ?

Ce travail est profondément ancré dans ma démarche en général. En tant que photoreporter je travaille sur des sujets très variés, mais les thèmes de société en lien avec la santé sont véritablement au cœur de mon approche. Avoir développé une exposition interactive me permet de rentrer en contact directement avec le public, ce que j’ai très rarement l’occasion de faire. Ce travail est donc un véritable fil rouge pour moi et plus l’exposition tourne, plus je vois d’autres éléments à intégrer pour développer cette approche. L’aspect participatif et collaboratif est aussi en passe de devenir essentiel. Pour l’exposition parisienne en cours, j’ai notamment travaillé avec les lecteurs du site Internet Auparfum.com pour nourrir ce travail et toucher un public plus large, car après tout, que l’on sente ou pas, c’est un sens qui nous touche tous.

Comment avez-vous pensé et organisé l’espace d’exposition ?

Le défi à relever était de réussir à faire comprendre au public l’importance de l’odorat dans notre quotidien. Avec l’aide de Charles Boulnois, sculpteur et meilleur ouvrier de France, nous avons conçu une scénographie interactive avec la volonté de faire voyager le public. Le point de départ de l’exposition est donc un voyage olfactif durant lequel le visiteur prend conscience du rôle joué par les odeurs dans sa vie de tous les jours. Il y a une dimension ludique, il est invité à se déplacer dans l’espace et à faire travailler sa mémoire olfactive. Grâce à un système de diffusion fourni par Scentys et au superbe travail d’Evelyne Boulanger, parfumeur chez Symrise, le « voyageur » peut retrouver jusqu’à douze odeurs. Il peut replonger en enfance et redécouvrir l’odeur de la barbe à papa, passer par la Provence et sentir la lavande ou s’imaginer boire un café au comptoir, etc. Des représentations visuelles de contextes émotionnels où les odeurs sont omniprésentes sont aussi disséminées dans cet espace, mais indépendamment des diffuseurs à odeurs. Il y a, par exemple, une série de photos prises dans le métro, pour lesquelles les parisiens sont particulièrement réceptifs, une image d’une tranche de pain grillé ou bien encore celle d’une mère qui donne le sein à son nouveau-né. C’est dans cette section que l’aspect collaboratif et participatif a toute sa place. Ensuite, le visiteur est invité à pénétrer sous une verrière où une série de portraits en noir et blanc de victimes d’anosmie témoigne de l’impact de la perte de l’odorat sur leur quotidien. La verrière symbolise la déconnexion sociale dont la plupart semble souffrir. Certains anosmiques m’ont dit « vivre sous vide », « être dans une bulle » ou « vivre derrière une fenêtre en permanence ».

Quels rapports entretiennent les odeurs avec vos images ?

Comme je le mentionnais, les photographies sont présentées indépendamment des odeurs. Nous mémorisons celles-ci dans un certain contexte émotionnel et, avec leur intégration dans l’exposition, je souhaite faire appel à notre « mémoire autobiographique » et non sémantique. Les visiteurs sont ainsi plus à même de solliciter leur mémoire olfactive et les émotions qui lui sont associées. L’expérience est donc unique et intime. Cependant, les photographies ont toute leur place, elles impactent et suggèrent des souvenirs olfactifs différemment et sont au cœur de cette approche multisensorielle.

Faire appel à l’olfaction des visiteurs, cela ne comporte-t-il pas un risque ?

Le seul risque que je vois est d’ordre émotionnel ! Les odeurs ont cette capacité de faire ressurgir des souvenirs intimes, souvent enfouis dans notre mémoire et leur résurgence peut être surprenante, voire déstabilisante.

Comment se comporte le public de manière générale ? Certaines réactions de visiteurs vous ont-elles plus particulièrement marquée ?

Le public est incroyablement réceptif à ce travail. Les témoignages recueillis jusqu’ici ont été touchants, bouleversants parfois, et le livre d’or bien rempli. Je n’en citerai qu’un : « Merci pour ce traitement tout en douceur d’un sujet qui n’en reste pas moins douloureux. Continuez à éveiller nos sens avec poésie ! » Le public a conforté mon choix, mais il y a encore beaucoup à faire pour développer, nourrir et enrichir ce travail et lui donner toute sa dimension. Le rapport aux visiteurs est essentiel dans les étapes à venir. L’aspect participatif est clé, car j’estime qu’ils ont beaucoup à dire pour faire avancer la réflexion et encourager la recherche autour du rôle joué par les odeurs dans notre quotidien. Leur participation, leurs témoignages et histoires sont donc intégrées dans cette nouvelle phase de l’exposition, mais je ne veux pas trop vous en dire… il faut venir découvrir tout cela par soi-même à l’Espace des Sciences Pierre-Gilles de Gennes !
Lire aussi notre e-magazine consacré à l’olfaction dans l’art contemporain. L’application pour tablettes numériques d’ArtsHebdo|Médias est téléchargeable gratuitement depuis l’App Store et Google Play.

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