Dennis Nona – L’aube des temps dans la mangrove de Badu

Originaire de l’archipel du détroit de Torres, qui relie la Papouasie-Nouvelle-Guinée au nord-est de l’Australie, Dennis Nona est, à 38 ans, une figure emblématique de l’art aborigène. Cinquante de ses œuvres, actuellement exposées à l’ambassade d’Australie de Paris, viennent témoigner de sa maîtrise de la sculpture, sur bois, en bronze ou en aluminium, comme de la virtuosité technique mise en œuvre pour ses linogravures et eaux-fortes. Chacune célèbre le rapport vital et privilégié des insulaires à la mer nourricière. Toutes racontent l’héritage d’un territoire baigné de mythes et de légendes, où magie et mystère côtoient depuis toujours les gestes simples du quotidien.

Il a le visage rond et doux, rehaussé d’un regard grave et timide s’éclairant sitôt qu’il évoque son travail, ou déroule la trame d’une des innombrables histoires surgies d’un lointain passé dont il s’est fait le chantre. Elevé selon des coutumes ancestrales, Dennis Nona a grandi dans la mangrove de la petite île de Badu, à l’extrême nord du Queensland australien. Aujourd’hui, il partage son temps entre sa terre natale, où ses parents lui ont donné une parcelle de terrain, et son atelier de Brisbane.

De son enfance, il se souvient surtout des absences régulières de son père, patron de pêche  : «  Il partait parfois pour deux semaines  », un temps partagé, avec sa mère et ses six frères et sœurs entre la rivière – «  on allait y nager tous les jours  » –, le potager, dont il s’occupait, ou la plantation familiale de cocotiers sur laquelle il veillait. «  Comme beaucoup d’épouses de pêcheurs, ma mère accomplissait alors de nombreuses tâches en général réservées aux hommes  : elle chassait, plongeait sous les cascades à la recherche d’écrevisses. A la période migratoire, des oies sauvages faisaient souvent halte sur l’île  ; ma mère nous donnait des bâtons et nous partions nous aussi en chasse. Nous grandissions ainsi, au rythme des saisons et des allers-retours de mon père. Lorsqu’il rentrait, il ramenait de l’argent avec lequel nous achetions du riz et de la farine.  » A ces souvenirs surgissant pêle-mêle s’ajoute celui de l’apprentissage dispensé à tous les jeunes garçons de la communauté, celui de la taille et du travail du bois, savoir essentiel à la façon et à la décoration des attributs cérémoniels, masques, et totems – ceux de la famille Nona sont le serpent et la raie –, mais aussi des coques de canoës, des tambours et des armes du clan.

«  Mon père voulait que je devienne patron de pêche et me destinait à reprendre l’entreprise familiale, alors florissante.  » Il suit donc un cycle d’études à l’école maritime de Cairns, tout en développant parallèlement son instruction artistique sur les bancs de l’école des arts décoratifs de la même ville. Il n’a que 16 ans lorsque ses premières estampes retiennent par leur singularité l’attention du public et des professionnels. Encouragé par cette reconnaissance précoce, et le soutien de sa famille, il décide de poursuivre sur cette voie. Suivra un cycle d’études d’art à Canberra, puis à Brisbane.

La prééminence du clan

Au fil des ans, Dennis Nona développe une habileté technique hors du commun, qu’il déploie dans ses estampes et ses sculptures. Chacune, fourmillant de détails finement gravés et ciselés, témoigne d’un travail de longue haleine qui, souvent, s’apparente à un ouvrage de dentelle ou d’orfèvrerie. Reflétant celles de la terre et de la mer, les couleurs sont rarement vives  ; l’artiste s’est d’ailleurs longtemps exprimé en noir et blanc, comme pour mieux préserver le lien entre le fond et la forme, entre son œuvre et l’histoire originelle qu’elle délivre. Car ses mains sont les interprètes d’un imaginaire foisonnant qui prend source au cœur de ses origines, s’appuyant sur l’histoire de son peuple transmise de génération en génération depuis des millénaires. Une transmission des traditions, connaissances, rites et lois longtemps exclusivement orale et qui s’est traduite à travers le chant et la danse. Par la magie de son trait et du bout de sa pointe sèche, Dennis Nona la révèle au monde.

Dennis Nona / AAPN / www.artsdaustralie.com
Ubirikubiri II, linogravure, éd.43/45, 140 x 87 cm, Dennis Nona, 2007

L’artiste baigne dans cet univers mythique et onirique depuis sa plus tendre enfance : « Ma mère était également une conteuse accomplie et, de fait, fut une source d’inspiration pour nombre de mes œuvres. » La plupart s’appuient sur ces récits épiques et envoûtants qui forment le socle d’une culture commune, de codes qui ont façonné et continuent de régir le mode de vie et le quotidien des insulaires du détroit de Torres. Des légendes qui mettent en scène des pêcheurs, des cultivateurs ou des guerriers ; des tortues, des crocodiles ou des dugongs ; des coquillages, des ignames ou des cocos ; tous évoluant au rythme des saisons. Peuplés de bons et de mauvais esprits, traversés d’arcs-en-ciel abolissant les distances, le ciel et la mer sont omniprésents dans ces histoires appelant au respect de l’autre, de l’environnement et, surtout, des ancêtres, auprès desquels on sollicite aide et conseil. Dennis Nona ne fait pas exception puisqu’il intègre à sa démarche artistique cette forme mystérieuse de communication. S’il travaille souvent la nuit, c’est en effet parce qu’il se sent davantage « proche des esprits » de ses aïeuls. « Dans mes rêves, ils adoptent la forme de danseurs ou de musiciens et ils m’aident à concevoir les images, explique-t-il. Parfois, lorsque je suis en train de graver un passage essentiel de l’histoire, je ressens comme des vibrations ; je sais que par leur présence, mes ancêtres m’aident à formuler. »

Il ne saurait être question ici de folklore, mais bien d’une responsabilité sciemment endossée par l’artiste, et qui va de pair avec certaines obligations. L’élaboration puis la réalisation d’une œuvre sont ainsi soumises au respect d’un processus de validation bien précis. Il s’agit d’abord d’obtenir du Native Title Body – sorte de conseil autochtone chargé de réglementer les droits de propriété mais également de préserver l’héritage culturel – l’autorisation d’évoquer une légende particulière, puis celle de la représenter par le biais de tel ou tel média. Enfin, le conseil approuvera, ou pas, la divulgation au monde extérieur de l’histoire choisie. Certaines, en effet, relèvent trop du sacré pour être dévoilées à des non-initiés.

Ce souci à la fois de préservation, de partage et de protection de leur héritage culturel est sans doute étroitement lié à la très forte conscience politique, développée par les insulaires du détroit de Torres au cours du siècle dernier et qui s’est notamment concrétisée par deux longues batailles judiciaires les ayant opposées au gouvernement australien. La première, remportée en 1992 au terme de dix années de procédure, s’est soldée par la reconnaissance de leur droit de propriété sur leurs terres (1), spoliées depuis le début de la colonisation britannique du continent au 18e siècle. La seconde, entamée en 2001, s’est close l’été dernier par une décision historique – au regard de l’étendue de la surface maritime concernée – légitimant leurs droits de propriété sur 40 000 km2 d’océan : une garantie d’accès aux ressources, mais aussi la reconnaissance officielle des liens spirituels unissant les insulaires à la mer.

Dennis Nona,  photo Samantha Deman
Dennis Nona n’aime rien tant que@de faire partager au public@sa passion et l’histoire des siens, 2011
Dennis Nona / AAPN / www.artsdaustralie.com
Dokeran, eau-forte, éd.16/45, 120 x 80 cm, Dennis Nona, 2008

Les œuvres de Nona s’inscrivent donc pleinement dans l’histoire comme dans l’actualité de son peuple. « Dennis a construit un pont entre le monde surnaturel et la démocratie moderne », soulignait en janvier dernier Maluwap Ali Nona, président du Native Title Body de Badu qui accompagnait l’artiste à l’occasion de l’inauguration de son exposition parisienne. D’ailleurs, il n’est pas rare aujourd’hui que les Anciens se réfèrent à ses œuvres pour conter leurs histoires d’autrefois. Bel éloge fait à un travail qui, déjà, fait partie d’une vingtaine de collections muséales. En 2007, il avait été le plus jeune artiste et le premier insulaire à recevoir le Prix national Testra pour l’art aborigène, décerné à sa sculpture monumentale en bronze et en nacre intitulée Ubirikubiri. Récipiendaire de la même récompense, dans la catégorie œuvre sur papier, en 2008, avec Dugal, puis en 2010, avec Saulal, il devient alors le seul aborigène à avoir été primé trois fois.

Bientôt une sculpture monumentale à Lyon

S’il a pleinement conscience du rôle primordial qu’il joue dans le maintien et la transmission du savoir de son peuple, s’il entend bien poursuivre ses recherches et continuer d’interpréter la mythologie originelle des siens, Dennis Nona confie néanmoins son désir, latent, de dérouler un jour ses propres histoires. « Lorsque nos ancêtres élaboraient et sculptaient leurs armes ou leur matériel de chasse, c’était en suivant le fil de leur propre imagination, souligne-t-il. Je voudrais, moi aussi, créer quelque chose de mon époque, à partir de ma propre imagination. »

En attendant d’engager ce nouveau défi, il en relève incessamment d’autres, d’ordre esthétique et technique, liés aussi bien à la subtile complexité du dessin creusé dans le lino ou ciselé dans le métal qu’au format de ses œuvres. Yawar, par exemple, qui retrace l’aventure du personnage éponyme, est une estampe réalisée à partir d’une seule pièce de lino de six mètres de long. Lorsqu’elles ne sont pas découpées à l’aide d’une scie de bijoutier, nombre des plaques servant de support à ses eaux-fortes exigent un travail du métal si précis et affûté qu’il faut définir les contours au laser. Une technicité dont Dennis Nona ne se lasse pas de repousser les limites, offrant régulièrement de nouveaux défis aux fondeurs et graveurs qui l’accompagnent dans la réalisation de ses œuvres. « Nos ancêtres n’avaient peur de rien, c’étaient des chasseurs de tête », rappelle-t-il avec un sourire.

L’un de ses projets actuels est une installation en bronze et en nacre, nouvel hymne à la mythologie maritime dont il s’est fait le héraut, qui devrait se dresser sur le parvis du nouveau musée des Confluences, dès son ouverture, à Lyon, en 2014. Haute de six mètres et longue de plus huit mètres, elle sera tout simplement la plus importante sculpture aborigène australienne jamais installée au monde.

(1) L’archipel du détroit de Torres compte 274 îles et îlots dont 17 seulement sont habités.

Dennis Nona / AAPN / www.artsdaustralie.com
Saulal, eau-forte, éd. 11/45, 80 x 120 cm, Dennis Nona, 2010

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