Trilogie australienne – Quand les hommes tutoyaient la nature

Dennis Nona - www.artsdaustralie.com

A ceux qui seraient tentés de réduire l’art australien à l’art aborigène, on ne saurait trop recommander la visite de l’exposition actuelle du «  6, Mandel  ». Stéphane Jacob, qui en est l’un des plus fins connaisseurs, y présente trois merveilleux artistes, très différents dans leur style mais portés par un même grand souffle onirique. Faut-il y voir l’influence du «  totémisme  » propre à la culture aborigène, mise en valeur par une autre grande exposition phare de cette saison La fabrique des images au musée du Quai Branly  ? Leurs œuvres offrent sous des techniques très variées (peinture, linogravure, eau-forte, sculpture) une vision du monde où s’abolit allègrement toute frontière entre humains, animaux, ou plantes. Elles nous révèlent les liens puissants qui unissent, depuis la nuit des temps, des hommes à des lieux, des créatures réelles ou mythiques, ou encore au monde végétal.

La première artiste exposée, Abie Loy Kemarre, est une «  star  » à la manière des gens du désert australien, c’est-à-dire joviale et modeste, malgré sa cote grandissante. Elle appartient à la grande famille Kemarre qui a donné bon nombre d’artistes et fait la renommée de l’école d’Utopia, surgie au cœur du continent australien dans les années 70. Leurs œuvres sont aujourd’hui dans les meilleures galeries australiennes et les plus grands musées. A Paris, on peut admirer plusieurs des Bush Leaves qui ont fait la renommée internationale d’Abie Loy. Chaque Bush Leaf est cadrée de près, pour une sublime évocation de la fleur de la sensitive (si joliment nommée Mimosa pudica)  ; ce mimosa qui se rétracte au moindre contact annonce, après la période de sécheresse, le retour de la belle saison. Fleur aux teintes délicates, elle ondule et frissonne, envoûtée par la maestria de l’artiste. Sous le charme, on se surprend à rêver d’un printemps plus hardi en ce frileux mois de mars parisien. Dans un autre registre, le Rêve de la poule du bush plonge le visiteur dans la cartographie symbolique du Temps du rêve. La composition, d’une épure quasi cubiste, est structurée autour d’un point d’eau sacré, lieu de convergence et de transmission millénaires, carrefour de migrations et source de fertilité.

GW Bot - www.artsdaustralie.com
The Keeper”, Linogravure, 52 x 92 cm, GW Bot, 2006

Beaucoup de symboles aussi chez Dennis Nona, l’enfant du détroit de Torres, une légende à lui seul. Avec cet artiste virtuose, c’est toute la culture des peuples de la mer installés entre l’Australie et la Nouvelle-Guinée, qui nous est donnée à voir  : rituels sacrés, animaux totems (tortues, lamantins, requins, crocodiles…), esprits ancestraux, cosmogonie… Ces œuvres sont comme des livres d’images, au détail près que Nona est capable de ramasser tout son récit et ses différents épisodes en une seule et unique page. Représentation foisonnante, surchargée, délirante, mais toujours d’une harmonie parfaite. Stéphane Jacob a une formule pour décrire ce petit miracle  : l’artiste travaille «  par fusion  ». Nona possède une technique très sûre  : le dessin, vigoureux et précis, est pensé en relief. Maîtrisant depuis l’enfance l’art traditionnel de la sculpture sur bois, il l’a transposé à la linogravure et aux eaux-fortes. C’est un régal d’entendre Jean-Christophe Stöerkel, le propriétaire des lieux qui nous accueille, décrire les péripéties qui nourrissent la légende de l’ancêtre-crocodile, croquée comme une Heroic Fantasy.

Abie Loy Kemarre / www.artsdaustralie.com
Feuilles du bush, 107 x 107 cm, Abie Loy Kemarre, 2006

Née au Pakistan de parents australiens, la troisième artiste G.W. Bot n’est pas issue de la culture aborigène mais son engagement n’en est que plus fort. A la manière des aborigènes d’Australie, elle s’est attribué un totem, celui du wombat, un petit marsupial local. Sa technique de prédilection est la linogravure, dont elle présente une série d’inspiration abstraite, fascinante comme des étoffes précieuses d’Orient. Son autre série est axée sur le thème des glyphes, ces traits gravés en creux. En Australie, les pétroglyphes témoignent dans la roche de la présence millénaire des aborigènes et légitime leurs revendications foncières. La solide formation (Londres, Paris, Australie) de cette artiste et ses voyages lui permettent de proposer aujourd’hui sa propre synthèse formelle, mixant cet art immémorial et le primitivisme moderne, à la manière d’un Miró ou d’un Picasso. Elle s’aventure aussi du côté de la sculpture avec des glyphes en bronze et un mystérieux Talisman, figurant un aigle noir fondant sur la terre comme sur une proie, œuvre qui aurait sans doute sidéré sinon comblé la grande «  Dame brune  ».

La soixantaine d’œuvres exposées dans l’écrin de ce charmant hôtel particulier démontre de manière éclatante, s’il était nécessaire, que de la confrontation des traditions avec la modernité peuvent jaillir des œuvres d’une puissance évocatrice incomparable. Tel ce Talisman équivoque, à la fois, métaphore des menaces qui pèsent sur l’humanité et de la fragilité de la condition humaine, mais aussi illustration de la grâce et de la vitalité dont notre monde multiple est porteur. Une trilogie artistique, riche de sens, qui se conjugue à tous les temps, du passé au futur.

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