Entretien avec Michel Lejoyeux – Art, émotions et bonne santé

Anselm Kiefer, photo Charles Lewis/Buffalo News

A la tête des services de psychiatrie et d’addictologie des hôpitaux Bichat et Maison-Blanche, Michel Lejoyeux est également professeur à l’Université Paris 7. Tout déprimé est un bien portant qui s’ignore, son dernier ouvrage, est paru fin janvier aux éditions JC Lattès : à destination du grand public, il entend rappeler quelques principes et exercices des plus simples et pourtant source d’une essentielle énergie positive, d’un « bon moral » indissociable d’une bonne santé. Parmi les pistes explorées, la relation à l’art et la façon de tirer profit des émotions qu’elle suscite. Explications.

ArtsHebdoMédias. – Qu’est-ce qui vous a incité à évoquer dans votre ouvrage la relation à l’art ?

Michel Lejoyeux, photo Benjamin DecoinMichel Lejoyeux. – Ma pratique de médecin et ce que les patients ont commencé à me relater l’extraordinaire émotion positive qu’ils ressentent autour de l’art. Avec la musique, ou encore la relation à la nature, l’art fait partie d’un certain nombre de domaines qui sont des gisements d’émotions positives, validés médicalement – par un corpus scientifique considérable que je cite à la fin de l’ouvrage –, mais ne sont aujourd’hui pas assez utilisés par la médecine. Mon livre est une manière de rendre un peu moins clandestines des pratiques de bonne humeur pourtant à la portée de chacun.

Il y a donc un lien entre émotions et santé physique.

Michel Lejoyeux, éditions JC Lattès
Couverture du livre Tout déprimé est un bien portant qui s’ignore.

Absolument, un lien permanent. C’est vraiment le sujet de mon livre. Cette hormone de la bonne santé qu’est la sérotonine et cette hormone de la déprime qu’est la noradrénaline sont complètement sous la dépendance de ce que l’on fait, pourquoi pas des toiles que l’on regarde, du temps consacré à l’art, et de notre mode de vie. Notre biologie dépend de notre comportement et non l’inverse. Par ailleurs, le maître-mot en ce qui concerne le cerveau, c’est la plasticité – qui est aussi un terme d’art –, c’est-à-dire que tout évolue en fonction de notre expérience, en l’occurrence par rapport à l’art. Le principe étant d’« avancer » sur deux lobes : celui de l’émotion, de l’intuition, du vide, du lâcher prise qui est l’hémisphère dit mineur du cerveau – lequel joue un rôle essentiel – et celui de l’hémisphère dit majeur, lié à l’organisation et au raisonnement. Le bonheur, le bien-être, l’émotion vont toujours être une conjonction des deux. Les exercices que je conseille sont des exercices de l’hémisphère mineur, parce qu’il y aura bien assez de gens pour se charger de l’autre ! Toute la société nous incite à travailler notre hémisphère majeur : à être à l’heure, à faire notre boulot…

En quoi consiste la « séance de fixation sur le temps présent » que vous proposez de vivre face à une toile ?

Il y a deux façons de se balader dans un musée. Il y a une manière stakhanoviste : en voir le plus possible en un temps forcément limité. Je ne suis pas là pour la condamner, mais elle n’est pas très productrice d’émotions. Or, si vous prenez dix minutes pour vous fixer devant une toile qui vous inspire, vous allez vous étonner de toutes les pensées, émotions et chaleurs qui vont apparaître. Dans le même temps, tentez de vider votre esprit, arrêtez les pendules ; on ne risque pas grand-chose sinon de profiter pleinement des sensations qui émergent. Quant au choix de la toile, je crois qu’il faut faire confiance à son intuition. Davantage que de se laisser interpeller, il s’agit de chercher dans le musée l’œuvre qui vous interpelle le plus. Récemment, j’ai visité l’exposition d’Anselm Kiefer à Beaubourg. Ce fut extraordinaire, bouleversant. Ces tableaux-là provoquent des décharges d’émotions complètement primaires.

Quelle fréquence prescririez-vous pour ces exercices artistiques ?

L’effet, y compris l’effet cérébral, impose une certaine régularité. Afin que le pli émotionnel soit pris, il me semble souhaitable de vivre ce type d’expérience positive une fois par semaine, ne serait-ce que dix minutes. Je voudrais également rappeler que dans les musées, on marche ; or, le mélange du mouvement et de l’émotion artistique constitue un cocktail détonnant en termes de bonne santé et de bonne humeur ! Le travail d’Anselm Kiefer en est d’ailleurs un très bon exemple : on éprouve le besoin de bouger, de se rapprocher, de reculer devant les toiles.

Vous évoquez par ailleurs le selfie et le « bon » narcissisme dont il est le reflet.

Ce qui m’intéresse, c’est le fait de se prendre en photo, de commencer à aimer son visage – parce qu’en général, on ne s’aime pas tellement – : le selfie est comme une petite ruse qui permet de placer notre visage dans une situation particulière ; il nous donne un prétexte pour l’aimer, parce qu’on va le photographier à côté de La Joconde ou de la Victoire de Samothrace… Et oui, c’est une leçon de bon narcissisme, car c’est un petit exercice d’acceptation de soi. Or, ce n’est jamais mauvais d’apprendre à s’aimer. J’évoque également la question de l’autoportrait : s’attarder devant ce type de tableaux permet d’imaginer comment nous ferions si nous devions réaliser notre autoportrait. Cela nous apprend à nous trouver des qualités, même dans les moments difficiles. Par ailleurs, j’ai dans l’idée qu’un autoportrait un peu faux, un peu flatteur, finit par vous ressembler. En résumé, construire morceau par morceau une belle image de soi – même si un peu supérieure à la réalité – est une manière d’aller bien.

Les artistes d’aujourd’hui s’inspirant de notre monde bien sombre ne risquent-ils pas de nous rendre plus triste qu’heureux ?

Je pense qu’il ne faut pas fuir les émotions négatives. C’est peut-être la grande névrose de notre XXIe siècle que d’en avoir peur. Les peintres classiques, qui montraient autopsies, crânes et viscères, n’étaient pas extraordinairement gais non plus ! Aujourd’hui, nous avons une sorte de médicalisation de l’émotion négative. Or, il faut accepter l’idée que lorsque l’on ressent du stress, de l’angoisse, de la mélancolie, c’est signe qu’on est vivant et normal. Et au fond, si des émotions artistiques négatives nous convainquent du fait que l’on peut vivre un moment de grande angoisse devant des toiles, en ressortir et ne pas être malade, cela me paraît être une bonne leçon.

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