Yin Xiuzhen à Düsseldorf – Conscience de soi

Un minibus multicolore de 14 mètres de long, une valise abritant une ville entière, un cerveau monumental aux lobes de tissu bleu, les installations de Yin Xiuzhen surprennent et séduisent immanquablement. S’inspirant à la fois de ses propres souvenirs et de ceux façonnés par la mémoire collective, l’artiste chinoise mène depuis près de 20 ans une réflexion autour du thème de l’identité individuelle et culturelle aux prises, notamment, avec les effets de la mondialisation. La Kunsthalle de Düsseldorf, en Allemagne, accueille, jusqu’au 10 mars, sa première exposition personnelle d’envergure en Europe.

«  Ceux d’entre nous qui ont vécu sous Mao se considéraient à l’époque comme faisant partie d’un vaste ensemble. Nous n’avions pas d’idée de ce qu’était un individu. Tout ce qu’on avait, et ce que nous étions, appartenait à la sphère publique ou au pays. Depuis lors, la conscience individuelle s’est de plus en plus affirmée, jusqu’à être aujourd’hui poussée quasiment à l’extrême, alors que la notion de communauté reprend de nouveau de l’importance  », confiait Yin Xiuzhen au magazine Art in America en mars 2010. Née en 1963 à Pékin, où elle vit toujours, l’artiste a notamment grandi pendant la période de la Révolution culturelle (1966-1976), marquée par la main de fer avec laquelle le pouvoir conduit le peuple chinois  : tout individu était alors indirectement contrôlé car obligé de faire partie d’un groupe donné. La politique de réforme et d’ouverture vers l’extérieur, lancée en 1978, favorise ensuite la résurgence et la montée en puissance de l’esprit d’entreprise, tout en participant à l’accroissement des écarts de richesse et des disparités sociales à travers tout le pays. Parallèlement, l’individualisme devient l’une des caractéristiques de la société chinoise  ; pour le meilleur et pour le pire.

L’histoire de son pays et sa propre expérience de citoyenne sont les sources premières d’inspiration d’Yin Xiuzhen depuis ses débuts. A peine diplômée, en 1989, du département Peinture de l’Université Normale de la capitale, elle range pinceaux et couleurs pour se lancer dans l’installation et la performance. Ses réalisations initiales – dont il ne subsiste aujourd’hui que des photos – abordent des thèmes variés, tels les conséquences du développement industriel sur la nature comme sur l’humain (Washing River, 1995), ou la destruction de la vieille ville de Pékin, victime d’une urbanisation débridée et aveugle (Ruined City, 1996  ; Transformation, 1997). Plus autobiographique, Dress Box (1995) rassemble des vêtements – un par année – ayant appartenu à la plasticienne depuis son enfance et empilés dans un coffre fabriqué par son père. Du ciment a été coulé dans la petite malle. La pièce évoque le trousseau de la future mariée, qui selon la tradition gardera son nom paternel, tandis que ses enfants prendront celui de son époux.

Yin Xiuzhen, courtesy Pace gallery (Beijing)
Portable City, Düsseldorf, Yin Xiuzhen, 2012

L’utilisation de fripes est au fil des ans devenue récurrente dans la démarche de l’artiste chinoise, qui, à la fois rend symboliquement hommage aux traditions textiles de son pays – sa mère était une ouvrière couturière – et entend mettre en lumière ces objets porteurs de mémoire. C’est notamment le cas dans les séries Suitcases (2000-2002) et Portable Cities (depuis 2001), qui sont composées de valises renfermant des villes miniatures, toutes réalisées à partir de fripes ayant appartenu aux habitants des cités représentées. «  Les vêtements peuvent dire beaucoup de choses au sujet d’une personne, explique Yin Xiuzhen. D’un simple coup d’œil, ils révèlent sa corpulence, son sexe, son âge, son style ou niveau de vie. Mais ils racontent aussi une histoire invisible, le souvenir d’une période révolue, où ils étaient portés.  »

Si elle dénonce souvent la vitesse déraisonnable à laquelle évolue notre monde et ses effets pervers, sur les conditions de travail en particulier et sur l’individu en général, c’est pour mieux inciter le visiteur à ralentir, à prendre le temps d’interagir avec ses œuvres. L’une de ses pièces les plus spectaculaires, Collective Subconscious (2007), est un ancien taxi collectif transformé en un immense mille-pattes sur roues recouvert d’un patchwork de vieilles étoffes. A l’intérieur de cet engin improbable, des tabourets – évoquant à la fois le foyer traditionnel comme les rassemblements publics – sont disposés ici et là  ; une douce musique pop invite à vivre, à sa guise, un moment d’échange ou au contraire d’introspection. Ces dernières années, Yin Xiuzhen a entrepris d’explorer plus avant la frontière entre l’univers intime et le monde extérieur, entre les notions d’individu et de collectif, à travers des installations toujours plus poétiques. A l’image de Thought (2009), un immense cerveau de tissu bleu dans lequel le public est invité à se glisser comme pour s’immiscer dans les pensées d’autrui, en toute bienveillance – la couleur a été choisie pour la sérénité et la paix intérieure qu’elle symbolise –, comme pour témoigner de ce champ des possibles qu’est l’ouverture aux autres.

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