Rétrospective à Lyon – Combas singulier

Explosion de couleurs, grouillement de signes à faire péter le cadre, commentaires débridés… Robert Combas projette sur la toile son insatiable appétit de mouvement. «  Le feeling, c’est le rythme, c’est le batteur fou dans la jungle et les danses vaudou, c’est les Rolling Stones copiant les vieux morceaux des noirs, des bluesmen, et, sans le vouloir, créant une musique nouvelle. Moi, c’est un peu comme ça pour la peinture, avoir le rythme. (…) Ma peinture, c’est du rock  », prend plaisir à expliquer le peintre.Le musée d’art contemporain de Lyon accueille, jusqu’au 15 juillet, une rétrospective de l’œuvre de ce zébulon méridional, chantre de la Figuration libre. Greatest Hits rassemble plus de 200 pièces issues de collections publiques et privées d’Europe, des Etats-Unis et d’Asie. Sous forme d’un parcours à la fois chronologique et thématique, l’exposition est accompagnée d’une bande-son puisée dans l’importante discothèque de Robert Combas et de performances inédites. Pour l’occasion, ArtsHebdo médias met en ligne le portrait de l’artiste écrit pour Cimaise (285).

Robert Combas/Collection Sophie Reynaud, Paris © Adagp, Paris, 2011
Couple psychopatex, Robert Combas, 1995
Robert Combas a horreur du vide. En banlieue parisienne, à Ivry-sur-Seine, son grand atelier est baigné de lumière. Sous la verrière, les objets s’empilent, s’entassent, saturent l’espace. Des toiles à foison, œuvres achevées ou travaux en cours, des dessins à profusion. Partout, des livres d’histoire, une maquette d’avion, des ouvrages d’art, une horloge à coucou, des piles de disques, une voiture miniature, des sculptures en aluminium, une guitare, des photos, des bibelots, des stocks de pots et des dizaines de pinceaux… « Ce désordre m’est indispensable pour créer, dit-il. Et encore, depuis que je suis ici, je me suis discipliné. J’ai étendu plein de plastiques pour protéger le parquet. J’envisage même de prendre un second atelier pour y mettre encore un peu plus de pagaille… »

Deuxième d’une famille de six enfants, élevé à Sète, le peintre a toujours gribouillé. Tout môme, il remplit frénétiquement les marges des magazines de BD : Vaillant, Tintin, Pilote, Pif le Chien. Ses parents, employés à la municipalité, décèlent une vocation et l’envoient suivre les cours de dessin du jeudi après-midi. « On ne roulait pas sur l’or, loin de là. Mais, pour eux, c’était écrit : j’allais devenir un artiste. Ils ne se sont jamais posé de questions. C’est très bizarre comme truc. » Il quitte l’enseignement traditionnel. « Je n’étais pas un foudre de guerre du lycée. » Aux Beaux-Arts de Montpellier, il affirme sa singularité. « Très scolaires, la plupart savaient copier, très bien, très vite. Pas moi : je gardais mon style. Un trait d’origine, venu peut-être dans le ventre de ma mère, un trait totalement naturel que j’ai fait évoluer par la suite. »

La toile bigarrée, indisciplinée, saturée

Grâce au passage dans l’école d’un représentant de la marque Lefranc-Bourgeois, qui distribue des tubes aux élèves, il découvre la couleur. Il ne la quittera plus. Ses Mickeys aux tons vifs font la nique aux scléroses minimalistes et conceptuelles de l’époque. En légende, ce défi : «  Mickey n’est plus la propriété de Walt, il appartient à tout le monde. » En 1980, il passe son diplôme de fin d’études à Saint-Etienne. Membre du jury, le directeur du musée de la ville lui propose de participer à une exposition collective intitulée Après le classicisme. « A partir de là, tout s’est enchaîné. » Il est promu chef de file de la Figuration libre. Avec Hervé Di Rosa, François Boisrond, Rémi Blanchard, il se mesure aux graffitistes américains de l’East Village. « Je suis monté à Paris squatter chez Di Rosa avec le photographe Louis Jammes. Mais ça a vite explosé. On s’est fait jeter de la piaule et, avec le succès, on a commencé à se critiquer par derrière. »

Robert Combas/Collection de l'artiste © Adagp, Paris, 2011

Photo Harald Gottschalk
Robert Combas, 2010
Le marché s’enflamme pour une œuvre qui rompt avec les usages de son époque, bouscule les bonnes mœurs, bannit les interdits. Ses références lorgnent vers la bande dessinée, le primitivisme, les pochettes de disques, l’art brut, la culture rock, l’expressionnisme. Vitalité, trivialité, fertilité, lubricité. Combas peint par une combinaison d’aplats de couleurs différentes, soulignés d’un trait sûr. « On croit toujours que je commence par le contour, c’est faux. Je jette systématiquement des taches de couleur. » Au milieu de l’atelier, une ébauche. Puisée dans une gamme violente, une dominante de primaires esquisse un groupe de musiciens en attente du fameux cerne noir. Et peu importe la perfection technique : les reprises et les surcharges forment une peinture spontanée, libérée. La toile vit, bigarrée, indisciplinée, saturée jusqu’à ronger le cadre. Flirtant avec la caricature, l’artiste donne naissance à des créatures déformées, gonflées, étirées. Les figures se détachent dans une jungle de motifs décoratifs. Trames géométriques, spirales, stries parallèles, zigzags, fleurs, soleils, étoiles, diablotins, sexes tendus, masques farceurs, crocodiles, chenilles, signes mi-arabes, mi-chinois… Les formes grouillent dans les replis des corps, entre les bras, les doigts, les jambes. Et, comme si cet enchevêtrement ne suffisait pas, Combas ajoute la plume au pinceau. Une calligraphie, parfois surchargée de pâtés et de ratures, vient encore accroître le désordre de la composition.

«  Déjà, il a supprimé l’hiver sur son calendrier cervical »

Quand le tableau est plein à craquer, l’écriture répond à la peinture en légende. La syntaxe et l’orthographe s’affranchissent des règles pour former une prose lyrique tissée d’argot. Sa Bagarre de foire est soulignée d’un « Y’a des mecs qui cherchent la merde rien que pour s’amuser ». Sur cinq mètres de large, un buste en blouse bleue se détache, tête blonde dans une jungle luxuriante : L’Autiste dans la forêt de fleurs, « tableau fétiche » de l’artiste. En commentaire : « Combien de temps encore va-t-il attendre sans pouvoir parler, chanter ou rire ? Déjà, il a supprimé l’hiver sur son calendrier cervical. » Pour Pulsion de mort, ces assonances : « La tête se tord, pulsion de mort, tu pars à bâbord, pulsion de mort, tu sens le roquefort. » Le Couple hérétique au faux air matisstique est sous-titré « Danse improvisée, liberté totale de mouvement suite à un ballet anarchiquement batifolant ». Le peintre baptise ses personnages pour mieux raconter leur histoire. Il y a Jonas Pabeuf et ses « coups de boule  » à Piero Biascamano, Gaby le rocker, Vladimirilitch le cosaque, le gendarme Melchior, Dédé, Scanapietro et Aldo Cucurolo… « Les textes, c’est un vrai boulot que je fais après le tableau, un peu comme de l’écriture automatique. Je m’autorise toutes les déconnades, mais certains ressemblent aussi à de la poésie et j’espère qu’ils font sens. »

Souvent, le sexe s’étale avec une verdeur toute méridionale. Les figures féminines sont dénudées, présentées jambes écartées ; les verges flottent dans la trame. Comme des bêtes illustre les ébats de « Filo le mâle à tête de linotte » qui « va se farcir la femme grise à gros seins ». Sabre au clair, en porte-jarretelles, « la Cocotte emplumée suceuse ou sucée marche en avant telle une guerrière de l’amour avec ses deux petits puceaux agrippés ». Le peintre tient à préciser : « Je ne suis pas un obsédé. Simplement, j’ai voulu traduire la mentalité des gens du Midi pour qui le sexe n’est pas tabou. On en parle entre copains, on rigole, on se chambre… C’est un trip à la Pagnol ! »

Histoires de paraphe

Avec Combas, la signature fait partie intégrante de l’œuvre. Le peintre a coutume de mettre largement en évidence son paraphe, qui prend part à la danse des éléments figuratifs. Allant d’un simple tracé noir au cartouche intégrant la couleur, son monogramme s’offre ainsi la liberté de circuler où bon lui semble : en haut du tableau comme en plein cœur ou même dans le cadre. Le « o » de Combas devient œil, tête. Des personnages miniatures circulent dans l’entrelacs des lettres. Poussé à son paroxysme, ce choix a donné naissance à deux tableaux reposant sur la seule mise en valeur d’un paraphe unique sujet de la toile. Dans La Signature Combas devenue à moitié Dieu, à moitié plante verte (ci-contre, 1988), le monogramme géant développe racines et branchages et s’anime de bouches et de pupilles. En contrebas, deux personnages semblent le révérer. Dans Signature avec jambes et figures de printemps, le paraphe est orné de fleurs et de têtes, doté de jambes, en chaussures comme en chaussettes. Et le peintre de conclure : « C’est le printemps. Un jour beau et rigolo. Une journée pour mégalo. Je ne sais pas quoi peindre, alors je me peins (moi ou presque). Je peins ma signature et je l’habille de lumière. »

Robert Combas/ Collection de l'artiste © Adagp, Paris, 2011
Tintaine et Nickey ont volé @la pipe du capitaine Hard Rock !@C’est dégueulasse !, Robert Combas, 2009
Eloge de l’érotisme, fantasmes sexuels, mais aussi autoportraits, natures mortes, bestiaires, clins d’œil à Vélasquez, Cézanne, David ou Van Gogh, scènes de la Bible et récits de la vie des saints, L’Iliade et L’Odyssée revues et corrigées, un hommage à Toulouse- Lautrec, l’exposition La Mauvaise réputation en complicité avec Brassens… Combas sait décliner tous les sujets, traiter tous les thèmes. Au cœur de son œuvre, pourtant, une constante obsessionnelle : la guerre, empruntée au passé mythologique comme à l’histoire contemporaine. Une fresque de huit mètres sur les combats des Grecs et des Troyens, des batailles chevaleresques, des tournois sanglants. L’enfer de la Grande Guerre, baïonnettes au canon, la « boucherie humaine » de l’attentat de la rue de Rennes, les guérillas urbaines, les Anglais contre les Irlandais, les Irakiens contre les Iraniens, les Russes contre les Afghans… Les obus laissent des traînées lumineuses, les canons des ombres crayeuses. Bains de sang, vie des tranchées, tripes à l’air, gueules cassées, champs de cadavres, chars éventrés : autant de scènes d’Apocalypse. En 1998, un poilu casqué agonise sous nos yeux, le drapeau français se transforme en mangeur de cimetière. Formant le cadre du tableau, ces mots au crayon blanc  : « A Verdun et aussi en d’autres lieux fantomatiques, la moindre parcelle de terre est tombeau en puissance. » Sans oublier l’Irak, où « les femmes pleurent et les hommes saignent  ».

Pendant l’entretien, Robert Combas ne tient pas en place. Il virevolte dans l’atelier comme une pile électrique qu’aucune question ne parvient à décharger. Dans un coin, un moyen format : tout en dégradés de verts, un cavalier et son valet, reconnaissables au premier coup d’œil. «  C’est Don Qui Coke et Sancho Ganja ! Quand tu prends de la dope, tu deviens barge et tu pars à l’assaut des moulins… » Une pause. « Maintenant que j’ai arrêté, je peux en parler et essayer d’en rire ! » La conversation emprunte des chemins de traverse. Avec son accent du Sud inimitable, le peintre emporte son visiteur sous un raz-de-marée de mots. « Moi, mon rêve, c’est de faire des tableaux abstraits qui auraient autant d’intensité que les tableaux figuratifs. J’aimerais trouver une nouvelle façon de voir, une nouvelle manière de faire. Mais c’est comme en musique. Pendant longtemps, on cherche, et puis, à un moment donné, survient le déclic. »

«  J’ai toujours vendu, même au plus fort de la crise… »

Au passage, coup de griffe au marché de l’art. « Les prix ont tendance à faire l’artiste. Les institutions en financent certains et pas d’autres. Sur quels critères ? Mystère. Le problème, c’est l’émergence des plasticiens, qui viennent enterrer les peintres. Ils squattent tous les musées. Désormais, ce qui compte en premier lieu, c’est le service après-vente. Si le mec est beau parleur, même avec un travail moyen, il devient une star. Moi, ça ne me plaît pas. » Et l’effondrement des cotes qui ne l’a pas épargné ? « Oh, ça, c’est la légende… J’ai toujours vendu, même au plus fort de la crise… » Son seul regret est d’avoir été freiné dans ses aspirations de conquête internationale. Peut-être parce qu’aucune grande galerie ne l’a suivi de façon durable au cours de sa carrière.

Pendant trois ans, en parallèle de ses créations personnelles, il a réalisé un Chemin de croix à quatre mains avec Ladislas Kijno. Quatorze toiles où sa griffe alerte enrichit de personnages la composition abstraite des vaporisations à la bombe de Kijno. « On a bossé séparément, chacun chez soi. Il faisait la structure et j’intervenais après. Moi, je suis issu d’une famille communiste, donc athée, où l’on mettait en boîte les curés. Mais ça ne m’empêche pas de faire des christs. Même si je suis un sympathisant du bouddhisme par ma compagne, je ne suis pas religieux, mais je suis attiré par la spiritualité. »

Autre idée, une série de Tatouages académiques, libres improvisations à partir de dessins chinés dans les brocantes. Sur un chevalet, un buste du temps passé, entièrement retravaillé, avec casque, lance et bouclier tatoués, se détache sur un fond bleu métallisé. Plus loin, une suite de sous-verre naïfs réalisés à partir de fruits et légumes en plastique collés sur la toile… Son travail ne connaît pas de temps mort. Toujours, il conjugue au futur sa fougue de peinture. Robert Combas a horreur du vide.

Robert Combas/Collection de l'artiste © Adagp, Paris, 2011
Nickey, Robert Combas, 2002

GALERIE

Contact
Crédits photos