Enki Bilal à Paris – Tous mécanhumanimaux !

«  Le Musée des arts et métiers est celui de la folie humaine, là où l’humain se révèle dans tous ses états. Je le dis avec tendresse, car on y découvre une belle folie, un ensemble d’inventions qui nous permettent cette traversée hallucinante de nombreuses époques.  » Fort de ce constat, Enki Bilal a conçu un fascinant dialogue entre son œuvre et l’institution – gardienne des innovations industrielles et technologiques du progrès scientifique –, dans le cadre d’une carte blanche – une première à destination d’un artiste – proposée en collaboration avec l’organisateur du Festival d’Angoulême 9eArt+. Une centaine de planches originales, de nombreuses toiles – dont plusieurs spécifiquement créées pour l’occasion –, ainsi qu’une sélection d’objets appartenant aux collections du musée, sélectionnés puis détournés par Enki Bilal, plongent le visiteur dans l’univers unique du dessinateur et réalisateur, tout en l’invitant au voyage à travers les méandres de son propre imaginaire. Une expérience à vivre jusqu’au 2 mars.

Mécanhumanimal. Un mot «  plus simple à comprendre qu’à prononcer  », confie Enki Bilal, le regard malicieux. «  Quand on est confronté aux objets et machines de ce musée, on ne peut pas ne pas sentir la présence de l’homme, de la créativité humaine, derrière celle de la mécanique. Il y a pour moi une troisième dimension qui est celle de l’animal, ne serait-ce que parce que celui-ci a souvent servi de modèle à l’homme pour comprendre le mouvement, le déplacement, le rapport à l’air, au vol, etc.  » Humanité, mécanique, animalité sont aussi trois notions clés – étroitement liées à celle d’hybridation – de l’œuvre de l’artiste, sensible à «  l’interaction évidente  » entre son travail, le musée et sa fonction, qui s’est faite jour dès les prémices du projet, qui a pris forme au fil de deux ans de préparation.

A l’entrée de l’exposition, L’Indexeur de Liberté – soit l’index en cuivre martelé de la Statue de la Liberté rebaptisé par Enki Bilal – donne le ton du parcours sinuant à travers une monumentale installation et articulé autour de cinq thématiques  : «  Passions humaines  », «  Animaux , monstres et hybrides  », «  Rêves de machines  », «  Conflits  » et «  Planète  ». «  Des thèmes qui sont à la fois les miens et peuvent être mis en parallèle avec l’évolution des techniques et technologies, y compris la dimension du futur, représentée ici par certaines inventions toutes récentes, liées à l’électronique, par exemple.  » C’est en «  chercheur libre  », comme il aime à se définir, que l’artiste a développé son propos, tissant notamment des liens entre son univers et celui du Musée des arts et métiers en s’appropriant et détournant près d’une vingtaine d’objets – «  fragments oubliés du génie humain  » – de la collection. Un outil de «  distribution pour tête de poste pour la télégraphie atmosphérique  » devient ainsi une Borne anti-dépassement d’elle-même, tandis qu’une «  pompe centrifuge à axe vertical  » se transforme en Moulineur de verbe d’alarme  ; une «  maquette de robot nettoyeur pour la pyramide du Louvre  » reçoit le titre de Sangsue dessous de mise en ordre, alors qu’une «  machine à coudre Antoine  » se voit enrôlée comme Machine à découdre l’incohérence de la pensée. Pour le plaisir, citons encore cette «  nacelle de ballon stratosphérique  » métamorphosée en Ballon-annihilateur de mines volantes ou ce «  compas monogyroscopique  » réincarné en Goupillon à monothéisme divergent. «  Il y a eu quelque chose d’instinctif dans le fait de détourner certains objets et machines pour leur donner une autre fonction. Celle-ci, même si surréaliste ou absurde – c’est la part de liberté que l’art permet –, ouvre le champ des possibles.  »

Enki Bilal, Musée des arts et métiers - Cnam, photo Michèle Favareille
L’Indexeur de Liberté@(Index de la Statue de la Liberté, 1880-1884)
Enki Bilal, photo S. Deman
Enki Bilal
Revendiquant l’aspect ludique de son exposition, Enki Bilal tient cependant à rappeler que «  tout en ne se prenant pas au sérieux, elle aborde des sujets extrêmement sérieux.  » Inquiétante anecdote  : l’«  émanateur de radium  » qui lui a inspiré le Provocateur de beauté enrichi servait dans les années 1930 à rendre l’eau radioactive dans le cadre de soins médicaux et esthétiques… «  Il existe toujours une face cachée, sombre, d’une invention, qui peut mener à la catastrophe, alors que l’application de départ a été pensée de manière positive. La science a toujours eu ce côté double tranchant.  »

Enki Bilal évoque, pêle-mêle, ici – et plus largement à travers son œuvre – le potentiel du numérique et les avancées de la robotique, les mutations génétiques et l’homme augmenté, la guerre et la folie humaine, l’avenir compromis de notre planète fragile. «  La science-fiction ne veut plus rien dire  : on y est dans ce monde-là  ! L’hybridation, c’est ce qui nous attend de manière purement scientifique. Et, quelque part, nous sommes tous mécanhumanimaux. En fait, ce terme m’apparaît comme une évidence et j’espère qu’il finira dans un dictionnaire  », conclut-il dans un sourire.

Une exposition-exploration

Davantage encore qu’une exposition, quasi-rétrospective, Mécanhumanimal entend proposer une exploration des liens existant entre l’homme, l’animal et la machine. Si plusieurs toiles réalisées spécifiquement dans ce cadre – pour l’une, par exemple, inspirée d’une machine à tailler les engrenages coniques, pour une autre de l’Avion n°3 de Clément Ader –, viennent offrir quelques pistes, Enki Bilal élargit le débat d’une très belle façon en invitant une douzaine de chercheurs, intellectuels et artistes* à réfléchir à la question et à livrer leur interprétation – non dénuée d’humour, ni de poésie – du terme mécanhumanimal. Des vidéos reprenant leurs propos – tournées par le dessinateur – sont à visionner au fil du parcours, tandis que leurs contributions écrites sont réunies dans l’ouvrage Mécanhumanimal, publié par Casterman en mai 2013. En avant-goût, voici deux définitions proposées respectivement par le Professeur Philippe Durance et la chanteuse et poétesse Brigitte Fontaine : « C’est un homme de demain, qui assumera pleinement ce qu’il doit à la nature et à la science, au risque de passer auprès des humains pour un sale “mitec” » ; « Nom pas commun masculin, désignant la fusion de l’humain, de la machine et de l’animal dans une même figure. La première occurrence de ce substantif apparaît dans l’œuvre d’Enki Bilal en 2013 ».* Michel Archimbaud, Bayon, Michel Béra, Pierre Christin, Philippe Durance, Brice Duthion, Brigitte Fontaine, Dan Franck, Jean Hatzfeld, Guillaume Lecointre, Gérard Manset, Christophe Ono-Dit-Biot et Paul Virilio.

Enki Bilal, courtesy Casterman
Mécanhumanimal #04, acrylique et pastel@sur épreuve numérique, Enki Bilal, 2013

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