Jacques Pasquier à Caen – Une peinture en liberté

Pour la troisième fois, le Musée des beaux-arts de Caen accueille l’œuvre de Jacques Pasquier. Après la présentation, en 1982, d’une soixantaine de toiles réalisées entre 1959 et 1981 et celle de son œuvre gravée en 1999 – manifestation organisée conjointement avec l’artothèque de la ville –, l’institution caennaise présente, jusqu’au 19 janvier, trente-deux tableaux retraçant plus de cinquante ans de peinture. Une exposition remarquablement équilibrée, qui offre une vision fidèle d’un parcours artistique à la fois constant dans sa recherche et innovant dans ses trouvailles plastiques. Permanence & Métamorphoses, un titre parfait.

L’exposition débute dès le hall d’entrée du Musée des beaux-arts de Caen. Sur le mur dressé face à la porte de verre, trois œuvres. A gauche, Gouffre, un diptyque formé par deux toiles de hauteur différente, dont la composition est organisée autour d’un imposant et énigmatique carré blanc. A la fois voile opaque recouvrant une partie du sujet et pont jeté entre deux scènes. Au centre, Le Bon air, qui pourrait bien illustrer les différents âges de la vie. Une main agile et rapide est venue croquer, sur un fond illuminé et structuré par des bandes de couleurs pastel, un enfant dans une poussette et un vieillard dans un fauteuil roulant, tous deux poussés par un adulte. Et pour finir, à droite, La Digue, un autre diptyque de deux toiles identiques, décalées et traversées par une ligne blanche bordée de noir, déploie un dessin qui ne se soucie pas de réalisme, mais inscrit ses personnages dans une promenade où seul le jeu des couleurs et des formes compte. Datant respectivement de 2011, 2013 et 2012, ces trois peintures sont emblématiques des dernières recherches plastiques de Jacques Pasquier. Le visiteur en déduit donc qu’il lui faudra remonter le temps s’il veut découvrir les premières toiles de l’artiste. « Dans la mesure où le peintre est bien connu dans la région, il m’a semblé intéressant de montrer en premier les tableaux les plus récents, et donc les moins connus, pour créer un effet de surprise et aussi signifier que ce dernier est toujours en activité », explique Caroline Joubert, conservateur au Musée et commissaire de la manifestation. Avant de poursuivre : « J’ai choisi trente-deux pièces, essentiellement des grands formats, dans un corpus d’une soixantaine d’œuvres représentatives de l’ensemble de la carrière de Jacques Pasquier et sélectionnées par lui en vue d’une donation qu’il compte faire à la Ville de Caen. Toutes témoignent de la référence à l’humain, même dans les œuvres les plus abstraites, et des métamorphoses successives dues à une recherche plastique constante. » Permanence & Métamorphoses, tel est le titre de l’exposition. Et d’ajouter : « Ces trois œuvres témoignent de l’abandon total du dripping, très présent dans les périodes précédentes, pour laisser la place à un travail à la brosse et au pinceau. Sur des fonds préparés à l’avance, révélant de larges aplats de couleurs et des jeux de transparences, la main reproduit, en jouant sur différentes échelles, des dessins auparavant saisis sur le vif. »

Jacques Pasquier

Une fois poussée,la lourde porte, qui mène aux salles d’exposition, dévoile un espace composé de pièces en enfilade dont les murs blancs et l’importante hauteur sous plafond laissent respirer les toiles. Immédiatement, la cohérence et la diversité de l’œuvre s’imposent. Prisonnier de chronos, l’œil cherche sans cesse à saisir le fil de la recherche, comprendre sa logique, comparant toujours la toile précédente à celle qu’il observe. La difficulté d’une explication à rebours se fait jour. Comment comprendre ce qui est quand on ne sait rien de ce qui fût ? D’un commun accord, nous filons vers la dernière salle en signe d’allégeance à la chronologie de l’histoire. « J’ai voulu que ce soit un espace un peu particulier, plus intime. Les visiteurs peuvent y découvrir le film de Sonia Cantalapiedra, qui permet d’entrer dans l’atelier de l’artiste, et aussi une toile très singulière dans son œuvre : un autoportrait du début des années 1980, période où il éprouve le besoin de revenir sur le motif et dont l’exposition ne montre rien de plus », poursuit Caroline Joubert. A cette période, Jacques Pasquier exécute de nombreux portraits et paysages d’après nature. L’artiste est dans une période de transition. Il peint comme pour vérifier sa maîtrise technique, sa capacité à réaliser des toiles d’un classicisme impeccable. Des exercices, qui lui permettent de remettre d’une certaine manière les « compteurs à zéro » et le préparent aux aventures plastiques à suivre. Dans cette même salle, une autre œuvre atypique : un épisode du Chemin de croix. Jésus est en route vers le Golgotha, Véronique essuie son visage. « Il ne s’agit pourtant pas d’une peinture religieuse. Jacques Pasquier, qui se déclare athée, a simplement choisi la figure emblématique du Christ comme le symbole d’une humanité souffrante, humiliée, martyrisée. Lors du vernissage, il a expliqué que le personnage, en bas à gauche du tableau, évoque la petite fille vietnamienne brûlée au napalm en 1972, dont la photographie a fait le tour du monde. C’est son visage et non celui de Jésus qu’il a imprimé sur le linge que tient Véronique. Prénom qui vient de vera icona, véritable icône. A l’origine de la première représentation du Christ, de la première icône, Véronique est devenue la sainte patronne des photographes. »

Jacques Pasquier

 

Bientôt Alain Kirili et Ariane Lopez-Huici

Le Musée des beaux-arts de Caen accueille jusqu’à cinq expositions par an. Toutes ne sont pas consacrées à des artistes contemporains, mais ces derniers sont périodiquement mis à l’honneur. Après Jacques Pasquier, l’institution caennaise accueillera, du 15 février au 11 mai, Alain Kirili et Ariane Lopez-Huici. Par ailleurs, régulièrement, une œuvre appartenant au Musée est choisie et fait l’objet d’une publication ainsi que d’une exposition. « C’est une manière pour nous de travailler sur les collections permanentes et non pas uniquement sur des manifestations temporaires qui n’auraient aucun lien avec nos collections », précise Caroline Joubert. Le neuvième numéro de L’œuvre en question paraîtra à l’automne 2014. Il concernera un tableau de Vincent Bioulès acquis il y a plus d’une décennie.

Jacques Pasquier

Assises devant la vidéo, deux femmes se délectent de regarder Jacques Pasquier évoluer dans son atelier. La conversation des autres les gêne. Il est temps de passer à la salle 4. Anatomie étrange, membres courts et faciès comme taillés dans une pierre douée de vie, cinq personnages, à peine sortis d’une gangue originelle, exécutent une pantomime émouvante visant à s’emparer, ou pourquoi pas embrasser trois lépidoptères. « Groupe aux papillons jaunes est de 1960. C’est le plus ancien des tableaux de l’exposition, reprend Caroline Joubert. A cette époque, Jacques Pasquier peint depuis quelques années. L’essentiel de son travail représente une humanité assujettie, qui a besoin de se libérer à la fois des pesanteurs sociales, politiques et morales. Pour l’artiste, la société emprisonne les individus comme la créativité. Il explique qu’il n’y a pas de narration dans ses tableaux, simplement une image de la tragédie humaine. »  La Mécanique, La Grande Vague ou Le Magma et Tentative de libération collective en sont des exemples. Les couleurs sont en adéquation avec la gravité des scènes. Beaucoup de noirs, de gris, de teintes terreuses et sombres, éclairés seulement de quelques nuances de roses ou de jaunes. La palette s’élargit au fil des années. Des éléments de décors et de paysages apparaissent, sans pour autant que l’homme atteigne un quelconque état de grâce. Des jeux de construction se mettent en place en même temps que se développe le recours à des artifices, comme dans Le Sourire ou La Panthère noire (1973). Pour cette toile, un vrai grillage, utilisé comme un pochoir, permet la réalisation de la paroi ajourée qui protège la mère de l’artiste et son petit chien blanc aux oreilles noires, tandis que du papier peint enduit de peinture et apposé sur la toile offre un rendu étonnant au feuillage de l’arbre. La scène qui se déroule sous nos yeux est déroutante. Des êtres humains sont donnés en pâture à des bêtes fauves, alors que de l’autre côté de la grille, la femme s’adonne en toute quiétude à la tendresse de son animal. Le monde est plein de dangers insoupçonnés. Les évocations aux accents mythologiques sont bientôt rejointes par des événements de la vie quotidienne. En 1976, Jacques Pasquier peint un fait divers : un homme tombé d’un échafaudage. Une humanité symbolique et nue laisse la place à une autre plus sociale. La palette du peintre est désormais acquise aux couleurs vives.De superbes figures aux courbes épanouies

La salle 3 présente notamment des peintures de la fin des années 1980. Entre 1988 et 1994, Jacques Pasquier étend son vocabulaire en élargissant la gamme de ses outils et de ses matériaux. Le paysage imaginaire offert par Equinoxe utilise toujours la peinture à l’huile et la brosse mais aussi le rouleau. L’artiste commence à travailler avec un petit rouleau de mousse, qu’il imbibe de couleur et avec lequel il va obtenir des effets irisés. « Il qualifie cette période d’“irisation”, précise Caroline Joubert. Elle durera deux ans. La suivante n’abandonnera pas les rouleaux mais leur mode d’utilisation. Jacques Pasquier explique qu’il peint un motif assez simple sur un support rigide avec de la laque. Ensuite, il passe le rouleau sur le dessin afin de l’absorber. Puis il l’applique sur toute la largeur du tableau et recommence plusieurs fois. Les bandes se superposent toujours sur un fond préparé. » Petite Ville du Nord compte parmi les exemples les plus frappants de la période. Cette technique, qui met en avant la répétition et la symétrie, nous fait nous imaginer des maisons identiques, bien rangées les unes à côté des autres, avec des toits en briques et des arbres en façade ! C’est à cette période qu’il commence à nommer ses tableaux par une date et un numéro, sans pour autant renoncer à donner un titre à ceux qui lui évoquent quelque chose de particulier.

Au début des années 1990, l’artiste s’empare de la technique du dripping. Nous sommes désormais dans la salle 2. « Il utilise une boîte de peinture percée dans le fond, qui rend l’écoulement de la laque possible, et dessine sur des papiers posés au sol. Un dessin à distance, donc. Quelquefois à partir d’un modèle. Ce papier, il le plie et le redéploie pour obtenir un motif double, parfaitement symétrique. C’est ce dernier qu’il va reporter sur la toile posée elle aussi au sol. Vous remarquerez que les tracés de dripping sont toujours noirs. » Au mur, Cinq Spécimens sur fond jaune viennent illustrer avec maestria cette technique. Posés sur la toile comme des papillons épinglés, ils évoquent la passion d’enfance de l’artiste pour l’entomologie. « On comprend très vite que Jacques Pasquier n’est pas un artiste théoricien qui arrive à l’atelier avec des idées toutes faites. Il est instinctif, spontané. Il cherche des solutions plastiques, des formules nouvelles », enchaîne Caroline Joubert. Les motifs se reportent, s’inversent, sur une toile puis deux, qui s’intervertissent. « Je me sers de cette symétrie en la décentrant, en la contrariant, je ne peins plus de figures mais, en fin de compte, mes toiles en sont pleines », écrit en 1996 le peintre, que le clivage abstraction/figuration a toujours insupporté. A la fin de la décennie 1990, les motifs doubles s’effacent pour laisser place à des formes compactes, de larges surfaces monochromes. Ces superbes figures aux courbes épanouies sont le fruit d’un travail assidu de recouvrement. « Au début, la symétrie était centrée, après j’ai voulu la déporter, puis la faire disparaître en enlevant des traits. Cela a duré plusieurs années, jusqu’à ce que cette voie s’épuise et que survienne le désir d’autre chose », expliquait l’artiste en 2009 à ArtsHebdo|Médias.Un éther de zébrures colorées

Les premières années du nouveau millénaire voient se poursuivre le travail de dripping sans pour autant y associer la symétrie. Le peintre utilise les coulures, qui envahissent peu à peu la surface de la toile qu’elles strient dans tous les sens, bouleversant motifs et aplats de couleur. Deux formes blanches gansées de noir se font face. Elles flottent dans un éther de zébrures colorées. La toile intitulée Clair de lune est datée de 2006 et vient témoigner des changements qui se sont opérés depuis le début du nouveau millénaire. « Si les tracés des coulures sont croisés, c’est que Jacques Pasquier a fait pivoter son tableau pour obtenir une sorte de quadrillage de la toile, détaille Caroline Joubert. La coulure est parfois plus épaisse. On a l’impression qu’elle a été écrasée. Comme dans Paysage au nuage noir, un tableau qui pour beaucoup évoque la skyline de Manhattan ! » Nous sommes déjà dans la salle 1, et maintenant que chronos a reçu tout le respect nécessaire, il ne saurait nous tenir rigueur d’un autre voyage. Moins soumis à sa loi et plus instinctif, aussi. « Il faudrait que j’arrive à peindre comme le ruisseau coule », écrivait Jacques Pasquier, il y a tout juste cinquante ans. Naturellement en somme. Comme sa peinture résonne en nous.

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