Quelques instants plus tard… – Paris-Angoulême-Perpignan-Bruxelles

Jean Le Gac & Jean-Michel Nicollet

Cette exposition épatante est le fruit de rencontres inédites entre des auteurs de bandes dessinées et des artistes contemporains. Près de 80 créateurs ont réalisé, en duo, simultanément ou successivement, deux œuvres chacun. Inaugurée à Paris au Réfectoire des Cordeliers, la manifestation se poursuit, à partir d’aujourd’hui, au musée de la bande dessinée, à Angoulême, avant de gagner Perpignan en début d’année prochaine, puis Bruxelles où elle profitera des beaux jours.

«  Pose-moi une question et j’y répondrais  !  », lance François Schuiten à Jean Le Gac. «  J’ai dessiné un projecteur de marine auquel pendait une étiquette vierge, raconte ce dernier. Je ne sais s’il l’a vue  ! Puis, il a imaginé le fond et le nu. Ensuite, il m’a envoyé le dessin d’une splendide créature assise dans un fauteuil et j’y ai rajouté ce qu’elle regarde sur le mur.  » Voilà résumé simplement l’expérience singulière menée en toute complicité par le peintre et le dessinateur. Ils ne se connaissaient pas, malgré un ami commun de taille  : Benoît Peeters, le compère de Schuiten pour les Cités Obscures. Quarante rencontres comme celle-ci sont la chair et le sang de Quelques instants plus tard…, une exposition à la fois surprenante et captivante, née d’une conversation à bâtons rompus entre le galeriste Alain Huberty – Petits Papiers (Paris et Bruxelles) – et le plasticien Christian Balmier. A l’origine, une idée lancée dans le flot de la discussion  : « Et si l’on organisait une vraie rencontre entre la bande dessinée et l’art contemporain ? » C’était en 2010.

Pas question ici de retracer l’influence de la BD sur l’art contemporain ou, pourquoi pas, de tenter l’inverse. Pas question, non plus, d’aligner des dialogues de circonstance entre une toile et une planche réalisées toutes deux pour des raisons, en des lieux et des moments différents. Ce projet-là était très ambitieux : créer des duos d’artistes qui échangeraient, s’adapteraient aux manies de certains, respecteraient le rythme de chacun, travailleraient sur le même support, tout en acceptant de mêler styles et inspirations. Etait-ce seulement réalisable  ? «  Il fallut faire se rencontrer quarante artistes majeurs de l’art contemporain et quarante des plus prestigieux auteurs de bande dessinée pour qu’ils conçoivent et réalisent, à quatre mains, des œuvres originales !  », s’enthousiasme Christian Balmier, commissaire de l’exposition. Un vrai défi, quand on connaît l’emploi du temps des uns et des autres.Le récit de la BD et l’énigme de la peinture

Le titre de l’événement, Quelques instants plus tard…, est un clin d’œil. Cette phrase couramment employée dans les BD, qui régulièrement vient ponctuer le déroulement de l’histoire, évoque une succession de péripéties et d’actions et, dans le cas présent, se moque gentiment des protagonistes qui mirent deux bonnes années à faire éclore leur projet. Mais le jeu en valait la chandelle  ! Difficile de citer ici les dizaines de noms qui se sont prêtés à l’exercice (lire à la fin de l’article), mais disons que le Réfectoire des Cordeliers, à Paris, offrait nombre d’agréables découvertes. Promenade. Plongée dans la pénombre, la vaste salle gorgée de l’histoire du lieu ménage un espace particulier pour chaque duo d’œuvres. Dans un silence religieux, les visiteurs parcourent les allées et passent de longues minutes à explorer chaque proposition. On les imagine, connaisseurs de l’un ou de l’autre des artistes, tentant de repérer les confins de leurs traits ou de leurs couleurs. La promesse de l’exposition se donne alors dans toute son ampleur. Chaque couple a résolu l’équation à sa manière, réussissant à faire naître le récit propre à la BD tout en conservant l’énigme de la peinture. Personne n’y a perdu son âme, ni même son coup de patte  ! Un vent jubilatoire souffle sur l’exposition  : il y a de l’humour, de la frayeur, du souffle, du sexe, des dents qui grincent et de la bonne humeur.

«  Quand j’ai été contacté, j’ai tout de suite demandé à travailler avec Enki Bilal. C’était plutôt normal et logique. Nous partageons des racines profondes et communes (NDLR  : tous deux sont nés à Belgrade). Même si j’ai participé, il y a très longtemps, à un tableau de Peter Klasen, c’était la première fois que je travaillais réellement à quatre mains  », témoigne Vladimir Velickovic. Chacun dans leur atelier – «  Nous n’avons pas envisagé de nous emmêler les pinceaux !  » –, ils vont tour à tour commencer et terminer les deux panneaux du diptyque. « Cette expérience m’a beaucoup plu. Nos œuvres possèdent quelques éléments communs. Mon oiseau noir, par exemple, répond à son oiseau blanc. C’est relativement facile de travailler avec quelqu’un d’autre, si ce dernier est Enki Bilal !  », conclut le peintre.[[double-hv:1,2]]

Jérôme Mesnager & Benoît Sokal
L’usine mystérieuse, Jérôme Mesnager & Benoît Sokal
De son côté, l’Argentin Carlos Nine commente son pas de deux avec Pat Andrea. «  Nous sommes amis depuis plus de vingt ans. Pat est depuis longtemps attiré par mon pays. Quand il était enfant, aux Pays-Bas, il a été marqué par une bande dessinée argentine qui s’appelait Cisco Kid, du célèbre dessinateur José Luis Salinas. C’est cette BD qui a éveillé en lui sa passion pour le dessin.  » A Buenos Aires, les deux artistes sont presque voisins. Marié à une peintre argentine, Cristina Ruiz Guinazu, Pat Andrea partage son temps entre ses ateliers parisien et argentin.  «  Pat a toujours soutenu mon travail et m’a aidé à faire publier Meurtres et Châtiments, mon premier album paru en France. De mon côté, et au-delà de son talent évident, sa peinture m’intéresse car il travaille souvent avec des personnages impliqués dans une “intrigue”, dans une discussion subtile, tout comme nous, les dessinateurs. Cette expérience réalisée ensemble est essentielle pour moi, car éminemment démocratique  : ce type de démonstration permet d’effacer les différences d’ordre hiérarchique qui peuvent exister entre les innombrables possibilités d’expression artistique.  »«  Je suis fier d’être devenu un personnage de BD  !  »

Jean Le Gac, quant à lui, a pris une double dose de cette aventure en tandem. Car, non content d’avoir Schuiten comme partenaire, il a réalisé également deux autres œuvres avec Jean-Michel Nicollet, amateur comme lui des enquêtes du détective Harry Dickson. «  Je n’avais pas envie d’une peinture collage. Je préférais que chacun travaille en s’inspirant de l’autre  », précise-t-il. L’option choisie pour l’occasion est de séparer l’espace en deux et d’y réaliser, chacun son tour, une proposition à laquelle l’autre va devoir répondre. «  J’ai commencé les deux fois en m’inspirant de sa manière de faire. Quand j’ai vu sa première réponse  : il m’a dessiné installé dans une montgolfière – scène évoquant un voyage en ballon que j’avais peint autrefois –, j’ai décidé d’inclure son portrait dans ma seconde proposition. Je suis fier d’être devenu un personnage de BD  !  », se régale Jean Le Gac.

Vous l’aurez compris  : l’idée d’Alain Huberty et de Christian Balmier a fait son chemin. L’exposition est désormais installée à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, à Angoulême. «  La Cité, qui expose tout au long de l’année des BD dans les vitrines de son musée ou dans ses expositions temporaires, fait aujourd’hui “un pas de côté” pour accrocher à ses cimaises les fruits étonnants de la rencontre entre deux expressions artistiques, qui ont la contemporanéité en commun  », se félicite Gilles Ciment, son directeur général. Elle prendra ensuite la direction du Sud de la France pour rejoindre A cent mètres du centre du monde, à Perpignan, avant de terminer sa tournée à Bruxelles, au centre d’art de Rouge-Cloître. Une vente aux enchères devrait clore cette expérience doublement unique.

Cet article a été écrit avec la participation d’Armelle Bajard et celle de Samantha Deman.

Pat Andrea & Carlos Nine
Sans titre, Pat Andrea & Carlos Nine
A l’affiche  !

Jean-Paul Albinet & Silvio Cadelo, Pat Andrea & Carlos Nine, Christian Balmier & hommage aux classiques, Gilles Barbier & Marc-Antoine Mathieu, Ben Vautier & Edmond Baudoin, Marcel Berlanger & Claude Renard, Véronique Bigot & Gilbert Shelton, Dario Caterina & Franck Pé, Dominique Coffingnier & Batem, Henri Cueco & Philippe Petit-Roulet, Charlélie & Alexone, Gaël Davrinche & Yves Got, Alain Declercq & Milo Manara, Bernard Demiaux & Olivier Ledroit, Hippolyte Hentgen & Ludovic Debeurme, Hervé Di Rosa & Marc Hardy, Juan d’Oultremont & Johann de Moor, Joël Ducorroy & Willem, Dominique Fury & Chen Jiang Hong, José Garcia Cordero & Franc Le Gall, Marc Giai-Miniet & Jacques de Loustal, Gérard Guyomard & Tanino Liberatore, Philippe Huart & Jean-Jacques Tachdjian, Kosta Kulundzic & Philippe Vuillemin, Kosta Kulundzic & Tanino Liberatore, Gérard Le Cloarec & Philippe Druillet, Jean Le Gac & Jean-Michel Nicollet, Jean Le Gac & François Schuiten, Eric Liot & Jean-Claude Claeys, Catherine Lopes-Curval & Alex Varenne, Fedérica Matta & Miles Hyman, Jérôme Mesnager & Benoît Sokal, Ricardo Mosner & Patrice Killofer, Axel Pahlavi & Philippe Berthet, Loulou Picasso & Olivia Clavel, Speedy Graphito & Franck Margerin, Antonio Segui & Ever Meulen, Tristam & Marco Caro, Vladimir Velickovic & Enki Bilal, Fabien Verschaere & Fanny Michaëlis, Claude Viallat & François Avril et Vuk Vidor & Andreas.

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