Musée de la franc-maçonnerie à Paris – Psyché et soma sont dans un bateau…

«  Ethique et corps  » est le sujet choisi par le Musée de la franc-maçonnerie pour s’interroger sur le devenir de l’humanité à travers le prisme de l’évolution des technosciences et de son impact sur le corps humain. Comme nous l’explique Christophe Habas, conseiller de l’ordre du Grand Orient de France, «  le remodelage du vivant par l’ingénierie génétique et les nanotechnologies hâte l’intrusion de l’action humaine au cœur même de son être  ». Pour illustrer cette problématique, les œuvres de huit artistes contemporains ont été réunies dans une belle et spacieuse salle d’exposition, rue Cadet dans le IXe arrondissement de Paris.En pénétrant dans le Musée de la franc-maçonnerie, on empreinte un long couloir de pierre blanche pour accéder à la salle d’exposition temporaire, un choix d’aménagement pertinent et surprenant qui permet au visiteur de découvrir des œuvres d’art contemporain avant de s’initier à l’histoire de l’ordre dans une pièce attenante. De grandes cimaises accueillent tout d’abord les peintures en noir et blanc de Thierry Hay, travail abstrait sur la non-communication et la part de l’animal chez l’homme, puis celles d’Etienne Yver, qui traitent de notre rapport à l’animalité à travers le mythe du Minautore grâce à une technique plus figurative. Dans un autre registre, les deux digigraphies de Guillaume Baychelier, extraites d’une série intitulée Vésale, se concentrent sur la perception du corps, au-delà de son apparence et de son fonctionnement. «  Plus que des métamorphoses, nous dit le jeune plasticien, ces images sont des révélations, des instantanés de notre pensée telle qu’elle pourrait effleurer à la surface de la peau  ». Chez l’artiste Rodolphe Cintorino, on entre dans le vif du sujet tout en bousculant les symboles : Index est l’association inattendue des os d’un avant-bras et d’une main au bout de laquelle est fixée une clé USB.  «  Elle contient une empreinte de doigt qui ne pourra être connue que du propriétaire de l’œuvre. Cette recherche plastique a pour but de mettre en lumière la complexité de nos origines et de s’interroger sur la place du virtuel dans l’histoire future de l’humanité  », explique l’artiste.

Julien Salaud, une mise en abîme de l’animal

ArtsHebdo médias. – Comment est née cette nouvelle collaboration avec Edouard Sufrin ?

Julien Salaud. – Edouard et moi avons commencé à croiser nos pratiques pour Lightcycles, une exposition qu’il a organisée chez Tribal Act en 2010. Edouard a construit un système de double éclairage lumière blanche/lumière noire, et a demandé aux artistes de proposer une pièce qui se transforme en fonction des lumières. J’ai proposé La Constellation de la chevrette (version I). Nous avons été très contents du résultat, et on s’est dit qu’il fallait qu’on prolonge l’expérience. Nous avons des préoccupations proches, et le fait de s’apporter l’un l’autre les questions propres à la technologie et à l’animal nous enrichi.

En quoi La Constellation de la chevrette s’en trouve modifiée ?

Dans la première version (celle de Lightcycles), le réseau de fils sur la taxidermie était beaucoup moins dense. Et la lumière noire était diffusée par un système interactif activant des néons tombant du plafond. Pour l’exposition au Grand Orient, Edouard a suggéré de reprendre avec la lumière noire les formes triangulaires qui caractérisent le réseau de fils sur la chevrette. D’où la structure en pyramide s’allumant selon des rythmes aléatoires et non interactifs. Il y a là une mise en abîme qui me plait beaucoup !

Pensez-vous travaillez ensemble sur d’autres projets ?

Oui, nous voulons approfondir encore notre collaboration, notamment le côté immersif. On pense au travail du son, peut-être à des installations plus importantes en volume. L’envie est là. Le hasard nous dira où et quand nous franchirons la prochaine étape.

Propos recueillis par A.-S. P.

Julien Salaud et Edouard Sufrin courtesy Musée de la franc-maçonnerie
La Constellation de la chevrette., Julien Salaud et Edouard Sufrin
Dépasser la limite de son propre corps, c’est le credo du performeur de l’«  extrême  » Stelarc, qui s’est fait implanter, pour sa dernière création, une prothèse en forme d’oreille dans le bras, dont la particularité est de permettre aux cellules de la peau de pousser à l’intérieur. Il est prévu dans un avenir proche de la munir d’Internet pour la rendre accessible à des personnes éloignées. Extra ear  : premier organe numérique d’interface acoustique ? Un rapport au corps ambigu qui figure également au centre des œuvres du bijoutier et plasticien Emmanuel Lacoste : son souhait, avec la pièce qu’il propose ici, est de remonter à l’origine de toute forme organique en présentant une sculpture en fil barbelé de presque 2 mètres de haut, rappelant le dessin d’une structure ADN. Si elle matérialise toute chose existante, elle en exprime aussi les bornes : l’ADN est à la fois «  frontière et prison  ». Dans la mesure où les recherches en génétique tendent à repousser les limites imposées par cette forme originelle, se pose la question de la protection de ce fil barbelé. Qui ou de qui protège-t-il ? L’intérieur de l’extérieur, ou l’inverse  ? Avec les Colonies de Marie Lankester, le futur organique est résolument minimaliste et fragile. Cette œuvre multiple et mobile se compose d’une série de tatouages en forme de croix grecque de 3 mm sur 3, pratiqués par l’artiste sur une partie plus ou moins visible de différents corps. Autant de liens imperceptibles entre des corps dispersés, leurs racines disséminées, mais empreints d’un avenir commun. Enfin, La Constellation de la chevrette, sculpture de l’artiste Julien Salaud, lauréat du prix Montrouge 2010, prend une nouvelle dimension inspirée par son travail commun avec Edouard Sufrin : la mise en lumière de couleur bleue de l’œuvre, grâce à un réseau très dense de fils électriques, puis entourée de tubes de néon rose, fait disparaitre le corporel, s’affranchit définitivement des frontières telles que nous les percevons, et crée une ontologie originale et fantastique de l’œuvre.[[double-v280:3,4]]

Rodolphe Cintorino courtesy Musée de la franc-maçonnerie
Rodolphe Cintorino, Index, 2009
Vers un dépassement de l’homme  ?

Quatre questions à Christophe Habas, conseiller de l’ordre du Grand Orient de France, qui accueille jusqu’au 14 janvier l’exposition Ethique et corps.

ArtsHebdo médias. – Pour la première fois de son histoire, le Musée de la franc-maçonnerie s’ouvre à l’art contemporain. Pourquoi ?

Christophe Habas, conseiller de l’ordre du GODF. – Le Musée s’intéresse effectivement à l’histoire de la franc-maçonnerie spécifiquement, mais il dispose également d’une salle d’exposition temporaire mise à profit pour d’autres thématiques, qui couvrent aussi bien des sujets historiques et sociaux que philosophiques. Nous avons choisi aujourd’hui, à travers un questionnement sur le posthumanisme contemporain, de faire appel à la vision d’artistes sensibilisés à cette problématique. La contemporanéité de leurs œuvres a justement permis d’ancrer un peu plus la maçonnerie dans son temps et de s’interroger sur la nature de l’art ou les évolutions artistiques de ces dernières années.

L’exposition s’intitule Ethique et corps. A travers les œuvres présentées, quelle réflexion critique souhaitez-vous mettre en œuvre ?

Depuis une trentaine d’année, se développe une vision posthumaniste qui se nourrit des progrès technoscientifiques et qui à la fois prolonge et dépasse l’Humanisme. Il s’agit d’accroître les performances sensori-motrices et cognitives des humains grâce aux biotechnologies, aux nanotechnologies, aux sciences de la communication et aux sciences cognitives. Ainsi, nous assistons à une mécanisation de l’humain au niveau du corps et de l’esprit, à une naturalisation de l’esprit (rompant avec le dualisme cartésien), ainsi qu’à l’apparition d’un nouveau statut des machines. Finalement, les frontières qui opposent les notions de machine/vivant, réel/virtuel, vie/mécanisme sont en cours de redéfinition. Certains rêvent même d’un dépassement de l’homme, fruit de la sélection naturelle aveugle, par la machine intelligente, artefact voulu de son savoir et de sa technique, comme le prône le mouvement appelé transhumanisme. Ce mouvement souhaite en effet, par ces hybridations biotechnologiques, faire reculer la finitude humaine (naissance, souffrance, mort).  Il s’ensuit donc une nécessaire redéfinition philosophique de l’Homme et une interrogation éthique sur son action sur lui-même. Nous avons donc choisi de traiter la question philosophique, «  Qu’est-ce que l’Homme ?  », en ces termes, à travers le corps et l’assimilation de l’esprit comme production corporelle, tels qu’ils sont remodelés par les technosciences aujourd’hui. Toutes les œuvres présentées rejoignent et illustrent cette problématique.

Comment avez-vous sélectionné les artistes ?

Les commissaires de l’exposition, Rodolphe Cintorino et Etienne Yver, ont été chargés, une fois le thème suggéré et fixé par eux, de rassembler les œuvres librement. Je les ai découvertes et ai constaté qu’une cohérence s’établissait dans le choix, et n’ai donc pas interféré avec la sélection des artistes.

Quels sont les thèmes des prochaines expositions ? L’art contemporain y jouera-t-il aussi un rôle phare ?

Ce n’est pas encore établi, mais nous réitèrerons cette belle initiative liée à l’art contemporain en questionnant une autre thématique philosophique et sociale, l’une des vocations de la franc-maçonnerie. Propos recueillis par A.-S. P.

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