Oscar Rabine – Un loup contre les bulldozers

Oscar Rabine

Dans quelques jours, s’achèvera à la galerie Dina Vierny la première exposition parisienne consacrée aux dessins d’Oscar Rabine (né à Moscou en 1928). L’ensemble, de 1994 à 2010, permet d’apprécier une «  amusante  » ®évolution  : celle de notre société contemporaine. Imaginées et composées sur papier comme elles le sont sur toiles, les «  paysageries contemporaines  » du peintre ne cessent d’évoquer par des repères significatifs et symptomatiques, les mutations que l’artiste russe a pu observer depuis la fin de la seconde guerre. Installé à Paris depuis près de 40 ans, il n’a cessé de proposer une lecture efficace des voies dans lesquelles le monde s’immisçait peu à peu, oubliant trop souvent l’essentiel. A la question de l’inédite présence pornographique, affiches aux rondeurs «  alléchantes  » intégrées dans de nombreuses œuvres récentes, l’artiste répond en riant  : «  Je peins ce que j’ai sous les yeux quotidiennement. C’est ce que je vois.  » Comment passe-t-on des baraques de Lianozovo à des paysages de plus en plus chaotiques, au bord de l’effondrement  ? A ces cités désaffectées, désertées (d’humanité  ?), s’adressant aux hommes par des affiches scintillantes de vulgarité  ? La civilisation ne serait-elle plus qu’un mirage  ? Idéal perdu  ? Révolu  ? Une rétrospective, aussi réduite soit-elle, des œuvres de Rabine n’est-elle pas l’occasion de réfléchir à la façon dont notre société contemporaine a choisi d’obtempérer  ? Retour, ici, sur une œuvre où le loup – incarnation des hommes qui ne se sont pas fourvoyés –, où l’irréel, la lumière et les cieux ne sont plus qu’échappées belles poétiques dans les yeux de celui qui a lié sa vie de peintre à la nôtre en 1978, date à laquelle il a été destitué de sa nationalité soviétique. D’autres peintures sont présentées au château de Courcelles à Montigny-lès-Metz jusqu’au 28 novembre.

Au-delà de l’histoire

Les deux expositions actuellement visibles en France sont l’occasion de mettre en ligne un extrait du texte écrit par Charlotte Waligora pour le catalogue de la rétrospective consacrée à Oscar Rabine à Moscou en 2008.

« C’est au travers de mes tableaux que je m’exprime le plus totalement. Si j’avais été écrivain, mes œuvres auraient été composées dans mon journal. Mes tableaux transmettent mes impressions reçues de la vie, mais, bien sûr, d’une façon très subjective. On me parle souvent du caractère social de mes tableaux. Je ne sais pas. Simplement, ce dont j’ai été le témoin, se prête à une interprétation très subjective, qui influence ma vision profonde de la vie et trouve son reflet dans mes tableaux [1].  » 

Oscar Rabine est resté ce «  chef de file  », «  figure de proue  » malgré lui, de la dissidence artistique en Russie, celui qui avait organisé les Expositions en plein air de Moscou en 1974, mises à mal par les autorités qui avaient envoyé sur les peintres une «  petite armée  » de bulldozers. (…)

Le peintre a toujours travaillé de visu à la réalité, une réalité du dehors et des rues, la réalité des paysages, théâtre de son existence. Perpétuellement inspiré par ce qu’il a sous les yeux au quotidien. Mais au fil du temps, ses «  petites icônes  », comme les baraques de Lianozovo, les paquets de cigarettes Marlboro, les bouteilles de vodka Smirnoff et Absolut, les harengs, les loups, les cartes (du destin  ?) jetées au bas des toiles, ont acquis des valeurs symboliques qui lui permettent d’ériger une légende en facture. Cette vision empreinte de drôlerie du monde qui l’a vu naître et qu’il n’a pas vu se transformer, également de celui qui l’a accueilli depuis maintenant trente ans  : la France. Attaché aux aires géographiques où il vit, travaille et évolue, Rabine a imaginé une œuvre picturale unique dont le discours est aussi rodé que ciblé, autrefois imaginé et préparé sur papier. Les dessins des années 1960 rendent compte de l’élaboration de sa symbolique, devenue son iconographie traditionnelle, composée d’ampoules, de lampes, de chats, d’autoportraits, du portrait récurrent de son épouse, Valentina Kropivnitskaya, à laquelle il a, par ailleurs, régulièrement rendu hommage en introduisant, dans son propre travail, sa chimère poétique, bipède à tête de biche (La Maison et sa grange, 1992).

La précision géographique, l’identité du paysage, est généralement renforcée par l’introduction de bribes littéraires, de mots et de signes lettrés. Soucieux de situer ses espaces, il part du réel pour nous amener aussi au-delà des frontières. Toute sa peinture fonctionne de cette manière. Pour René Guerra  : «  la Russie reste doublement présente dans son œuvre  : elle y est telle que dans ses souvenirs de jeunesse qui continuent de hanter sa mémoire et de nourrir sa vision intérieure et telle aussi qu’il la découvre aujourd’hui depuis Paris, peuplé à ses yeux de Loups et rempli de cimetières [2]  ». La France n’est cependant pas l’écho d’une patrie perdue et les cimetières représentés dans l’œuvre d’Oscar ne sont qu’un, celui du Père-Lachaise, où repose son fils Sacha. Lorsque Oscar Rabine peint sa propre tombe, il insiste sur la réalité d’une destination commune inévitable qu’il faut accepter et dont il faut apprendre à rire. Ne nous donne-t-il pas, inscrits sur la pierre tombale, son numéro de téléphone et son adresse email  ?

Réaliste, Oscar Rabine poétise aussi en peinture le dialogue qu’il a noué, il y a longtemps, avec le destin des hommes qu’il a peut-être cessé d’interroger. Sa rencontre avec Evguenyi Kropivnitski, peintre et père de son épouse, fut déterminante, non pas pour sa carrière mais bien pour la pensée artistique qu’Oscar n’a eu de cesse de développer de tableau en tableau jusqu’à aujourd’hui. Le raffinement poétique d’Evguenyi devait marquer Oscar pour le reste de sa vie. Il disait de son beau-père  : «  La compagnie d’ Evguenyi Leonidovitch m’était de plus en plus nécessaire. J’aimais être près de lui, peindre à ses côtés, l’écouter parler. Il ne s’intéressait pas à la politique mais il était inépuisable sur l’art, la poésie, sa propre vie, ses amours, ses souffrances, ses extases [3].  »

La transfiguration du ressenti dirige les compositions d’un peintre qui a reçu quelques impressions à la croisée des mondes et des codes qui régissent nos vies. Impressions qu’il restitue dans une substance picturale terreuse et lumineuse, éclairée ici et là, orchestrant des effets de matières dont il a, seul, le secret. (…)

Oscar Rabine
Ouvrage de 327 p., © en russe et en anglais, Moscou, Palace Editions, 2008

Si les hommes ne sont présents dans ses peintures qu’en photographies restituées, les présences animales semblent cristalliser quelques règles comportementales qui trahissent une autre légende  : l’extraordinaire histoire des «  hommes entre eux, anecdotes et autres bassesses  ». Au cœur des troupeaux peints par Rabine, un animal se détache, se distingue presque toujours. Serait-il l’allégorie du peintre  ? De l’artiste  ? Oscar utilise régulièrement des images et symboles forts du christianisme mis en correspondance avec ceux du judaïsme  ; étoile de David, signes hébreux, candélabre à cinq branches, chèvre nimbée (La chèvresacrée, 2004), agneau (Boucherie, 1992), Christ, nimbe qui auréole un loup parmi d’autres rodant aux abords des villes, prêts à dévorer le crucifié (Leroi de Jue, 2000). Il introduit régulièrement des icônes représentant la vierge et l’enfant (Lianozovo, 1999), l’œuf marqué de l’inscription XB, «  flottant  » dans l’air entre une poignée de dollars et un tank (Paysageavec œufs cassés, tank et dollars), matriochkas ivres, renversées à la porte des baraques, gisantes sur le sol auprès de canettes de bière.

Philosophiquement et métaphoriquement, Oscar Rabine réemploie une iconographie dont la résonance est universelle, sa compréhension immédiate. Globalement, la nature morte sur fond de paysage a persisté dans ces compositions volontairement déséquilibrées qui évoquent la destruction d’un monde, son renouvellement et le sacrifice de l’innocence. Comment un homme conscient de son destin, vers lequel il se dirige inexorablement en suivant ses voix intérieures, peut-il faire face à son existence, devenue sacrificielle  ?

La force de la peinture d’Oscar Rabine est d’être préservée de tout jugement. En évoquant ses impressions, de manière «  subjective  » comme il le dit lui-même, Rabine ouvre très simplement la voie à une réflexion sur le sens de la vie. La peinture est devenue un espace de liberté, source de respiration salvatrice qui lui permet probablement de tenter de comprendre. La critique ne fait que poindre. Elle ne tombe jamais réellement. Les bêtises et absurdités sont subtilement agencées. C’est ainsi qu’elles se transforment en régals de drôlerie. (…)

Ce sont des dessins d’enfant qui ont permis à Oscar Rabine de devenir le peintre qu’il est  : «  C’était l’époque d’unglissement à gauchegénéral, qu’Ehrenbourgbaptisa “Legel”. A Moscou, des concours desélection pour des jeunes peintresseroulaient envue du festival mondial de la jeunesseet des étudiants. J’apportai au Comité organisateur de l’une de cesexpositions, des paysages peints d’aprèsnature. Je les trouvaisassez bons. Cependant, le Comité lesexaminaavec une totale indifférenceet nenretint aucun. Jerestai pourvoir ce que présentaient lesautres peintreset, pour la premre fois, jevis les tableaux du peintre Tselkov. A cette époque, il travaillait sous l’influence des peintresrusses, apparens à l’école tardive de Cézanne[…] Vexé, jerentrai chez moi enme disant  : puisque les tableaux honnêtes, peintsavec l’amour d’aprèsnaturenevous conviennent pas, la prochaine fois jevousapporterai quelque chose d’extravagant. Et aprèsavoir passé enrevue lesalbums dema fille, qui, pouruneenfant, dessinait trèsbien, j’entrepris d’agrandirsur toile, ses dessinsminusculesexécusaux crayons de couleur. A partir de là, j’apportai unesérie de ces tableaux au Comité organisateur. Ils furent sidérés […] ayant commencé jene pouvais plusmarrêter […] Assez rapidement, je compris que la déformation libre, inhérenteau dessin, à lavision infantile, moffrait la possibilité demexprimer […] Jereprésente lavieau travers demoi-même, prenant lesobjets pour les transformerenobjetssymboles, en les dotant d’un deuxièmesens, d’une deuxième fonction, complémentaire à celle qui leurest usuell[4].  »

Ainsi, et depuis le début des années 1960, le hareng n’a cessé d’apparaître et de disparaître dans la lumière des tableaux d’Oscar Rabine. Les bouteilles de vodka chancellent, les nouvelles et l’actualité, symboliques, gisent sur le sol, dans ces campagnes de Lianozovo, près des voies ferrées de sa jeunesse en URSS, qui pourraient être aussi les nôtres, celles de nos enfances tristes, dans ces paysages ouvriers, industriels et pauvres. Là où l’esprit se libère et commence ses vagabondages salvateurs. (…)

La peinture d’Oscar Rabine reproduit-elle simplement ce dont il a été le témoin  ? Oui, mais elle ne cesse de nous inviter à aller encore plus loin, au-delà de toutes les contingences morales, sociales et politiques. Notre monde n’est effectivement pas glorieux. Ce que nous en faisons est haïssable. Pour suivre la voie de son salut, il faut peut-être suivre ce drôle de personnage, à la fois visible et camouflé, mort, dévoré, ressuscité, extraordinairement vivant hors de son élément, ce petit guide innocent, le fameux, imprévisible, mais désormais célèbre hareng.

Oscar Rabine
Signal et Vache qui rit, Oscar Rabine, 2002
[1] Oscar Rabine, «  Extrait d’une conversation enregistrée avec Alexandre Gleser  », Archives du Musée Russe en Exil, en 1978, in «  Sept artistes russes  », galerie Campo, Anvers, 1978.

[2] René Guerra, «  Oscar Rabine  », OscarRabine. Peintures19902001, mars 2001, galerie Eric de Montbel, Paris, 2001.

[3] Oscar Rabine, op. cit., p. 62.

[4] Oscar Rabine, «  Extrait d’une conversation avec Alexandre Gleser  », op. cit.

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