Semaine de l’art contemporain à Paris – Un autre monde

Ai Weiwei, photo MLD

La carte du grand rendez-vous parisien automnal de l’art contemporain s’est considérablement élargie cette année. Du fait, notamment, de la volonté de la Fiac d’associer à son parcours Hors les Murs un certain nombre de musées et institutions, qui balisent pour la plupart les bords de Seine entre le Grand Palais et la Cité de la mode et du design où se tient l’évènement connexe, Officielle. D’autres foires comme Art Elysées, Slick, Outsider, YIA, Variation ou encore Salon Zürcher complètent un programme déjà gargantuesque. Que l’on travaille ou pas, dans l’univers de l’art ou non, il s’agit d’une édition de la Fiac ou, pour être plus précis, une semaine de l’art contemporain sélective et à la carte.

 Dans le cadre du parcours Hors les Murs, la Fiac investit comme à son habitude le jardin des Tuileries, où sont présentées un ensemble de sculptures de David Altmejd, Elvire Bonduelle, Jonathan Monk, Kengo Kuma, Xavier Veilhan et Ai Weiwei, entre autres, et se déploie au Petit Palais voisin, au Jardin des Plantes, et sur la place Vendôme – où Dan Graham (né en 1942) est à l’honneur avec Two Nodes et Passage intimes, sculptures monumentales présentées par la galerie Marian Goodman. A la Maison de la radio sont à découvrir des installations sonores – jusqu’au 13 décembre –, selon une programmation signée Anne-Laure Chamboisier et qui vient faire écho à sa proposition Sounds by the River installée sur les Berges de Seine. Plusieurs cycles de performances et de conférences sont organisés, ainsi que des rencontres thématiques  ; «  Voice of Urgency  » s’articule par exemple autour de la poésie, tandis que Cinéphémère – dont c’est la sixième édition, montée en partenariat avec la Fondation Ricard – propose une trentaine de films d’artistes diffusés dans le jardin des Tuileries. Enfin, l’exposition consacrée au Prix Marcel Duchamp – pour lequel concourent cette année Davide Balula, Neil Beloufa, Melik Ohanian et Zineb Sedira – est visible dans l’alcôve que lui réserve toujours l’aile ouest du Grand Palais.

Au-delà de l’évènement, des manifestations embrassant tous les champs de la création, les galeries participant à la Fiac – 171 venues de 23 pays – et à Officielle – 69 galeries originaires de 17 pays –, visiblement moins ambitieuses, semblent là pour vendre plus que pour se démarquer. Des objets, des tableaux, des peintures, des sculptures, des micro installations, très peu d’œuvres conceptuelles, le tout à échelle humaine, accessible a priori à un plus grand nombre de collectionneurs comme à des acheteurs néophytes. Peu de modernes, peu de figures historiques, peu d’œuvres marquantes en dépit d’une présentation de toiles de Maurice Estève (1904-2001) – par les galeries Zlotowski et Applicat-Prazan – dans la foulée, en tout point, de celle de Georges Mathieu (1921-2012) l’an dernier. Pour l’historicité, cette année, il faudra se rendre à Art Elysées. On note toutefois, et étonnamment, la présence d’une œuvre d’Anselm Kiefer (né en 1945), Sol Invictus Helagabal (2007), sur le stand de la galerie corénne Kukje. Or, l’Allemand s’est toujours défendu d’être présenté dans le cadre de foires commerciales.

Lucien Murat
M le génie, Lucien Murat, 2015
Soundwalk Collective, courtesy la Fiac
Fils du vent voyage sonore@le long du Danube, Maison de la radio, Soundwalk Collective
Les artistes présentés sous la verrière du Grand Palais sont relativement jeunes et déjà confirmés. Parmi les vivants, on mise, du côté des grandes galeries, sur les valeurs sûres. Du côté des galeries françaises, ce qui est proposé a souvent déjà été vu au cours de l’année écoulée, dans des dispositifs et des espaces plus ambitieux, en musée également. On pense à Chang-Sup Chung (1927-2011), représenté par la galerie Perrotin  ; on retrouve aussi, en différents endroits, des œuvres de Markus Lüpertz (né en 1941). Exit le spectaculaire des installations monumentales ou immersives, des performances évènementielles  : la Fiac redevient une foire commerciale. Le signe, peut-être, que les ventes en galeries sont elles aussi en baissent. En 2004, la France représentait 7,2  % du marché mondial des ventes publiques, en 2014, elle en représente 3,3  % selon un rapport récent du think tank Terra Nova. On sait que les salles de ventes enregistrent parallèlement, à l’échelle nationale, des ventes record par rapport au premier marché des galeries d’art. La diffusion des résultats de ventes aux enchères, accessible à tous en un clic, a eu, par ailleurs, un effet parfois désastreux quant à l’achat d’œuvres d’artistes vivants pour les galeries pratiquant des prix souvent trois fois supérieurs aux résultats d’adjudications enregistrés  ; même si les ventes aux enchères proposent régulièrement, dans ce domaine, des pièces dites de second choix chez les collectionneurs de plus en plus avertis en termes de cotes. Impression de déjà vu, disions-nous  ; on décèle ainsi des accents pop art, des redites minimalistes, abstraites, des sculpto-installations à stricte dimension esthétique, de la photographie expérimentale, de la figuration telle qu’on en connaît depuis des décennies. Marc Desgrandchamps (galerie Eigen+Art) contraste davantage ses compositions en élargissant les accroches de couleurs pures. Cependant, d’une manière générale, on a le sentiment de recettes éprouvées et appliquées par de nouveaux venus comme des systèmes. Le sentiment, aussi, que l’art et la création peinent, finalement, à se renouveler. On cherche la jubilation de créer à la surface des champs employés, l’engagement face à l’histoire récente qui est presque totalement éludée.Hessie, l’enchanteuse

Dans les couloirs d’Officielle, même constat. La galerie Arnaud Lefebvre réussit cependant à nous enchanter en présentant un solo show d’Hessie, conjointement à l’exposition personnelle de l’artiste qui se déroule dans son espace parisien jusqu’au 28 novembre. Sur des tissus de coton, Hessie a composé un univers poétique et cosmogonique à l’aide de boutons cousus, de fils de couleurs ponctuant «  la toile  », de signes qui précisent l’espace à mi-chemin d’Henri Michaux et de Pierrette Bloch. Née en 1936, Hessie rencontre Dado (1933-2010) à Paris en 1960 et s’installe à Hérouval avec lui, où elle vit aujourd’hui encore. Elle a composé cet ensemble depuis la fin des années 1960 jusqu’à aujourd’hui, dans l’ombre du peintre et en silence. Peu de gens avaient accès à cette œuvre par ailleurs détériorée par le temps et l’humidité du Vexin français. Cette exposition est la première depuis la fin des années 1970. Double prouesse pour la galerie, la restauration de ces œuvres fragiles comme la dimension poétique qu’elles recèlent, leur présentation visiblement saluée de toutes parts.

Marc Desgrandchamps, photo le Fotographe courtesy galerie Eigen + Art
o.T., Marc Desgrandchamps, 2015
Hessie, courtesy galerie Arnaud Lefebvre
Vue de l’accrochage dédié@à Hessie sur le stand@de la galerie Arnaud Lefebvre, foire Officielle
A Art Elysées, la galerie Linz (Paris) propose un ensemble à la croisée de toutes sortes de contes populaires et affirme ses attachements pour une figuration étrange, imaginaire et mystérieuse. On y retrouve les délicieuses broderies de Mahé Boissel, on y découvre l’œuvre à suivre de Sati Zech, artiste berlinoise née en 1979, ainsi que le séduisant virage opéré en ce sens par Lucas Weinachter. La galerie Lelia Mordoch reste les yeux rivés sur l’infini cosmique et le cinétisme de la première heure ainsi que de ses prolongements. Sur la même manifestation, la galerie Gadcollection n’hésite pas à présenter les ambrotypes de Matthias Olmeta, dont un hippocampe récent, et des tirages argentiques originaux de la Nasa. La relation au cosmos n’est nulle part ailleurs présente, à l’heure où la question de la vie extraterreste, la nôtre ou une autre, est quotidiennement commentée dans la presse.

L’art moderne et l’art contemporain ont exploré quatre problématiques artistiques majeures  : celle de l’objet et de sa représentation transformée par Picasso au début du XXe siècle  ; celle de l’espace et de ses distorsions proposée par le Russe Kasimir Malevitch en 1915  ; celle du geste et de l’idée amenée par Marcel Duchamp en 1912-1913  ; enfin, celle des matériaux, également proposée par Pablo Picasso avec la célèbre Nature morte à la chaise cannée (1912), que les années 1960 ont surexploré. L’avènement du numérique suppose la dématérialisation de l’œuvre d’art, dématérialisation que les performeurs, Lygia Clark (1920-1988) en tête, ont les premiers revendiquée en plein avènement de la société de consommation. C’est la galerie Jérôme Poggi qui semble le mieux représenter cette tendance en 2015, et combler l’absence de regard sur l’actualité et sur la réalité d’un monde tangeant. Heinrich Wölfflin affirmait que l’art est le reflet d’une société. La galerie présente un projet de l’artiste canadienne Kapwani Kiwanga (née en 1978, elle vit et travaille en France). «  Flowers For Africa est un projet protocolaire de l’artiste qui questionne la matière dont est faite l’histoire, sa fragilité, son infaillibilité, sa visibilité et sa hiérarchie, explique Jérôme Poggi. Partant d’un long et patient travail sur les archives visuelles liées à la décolonisation, Kapwani Kiwanga a défini un protocole invitant à reconstituer à partir de documents iconographiques d’époque, des bouquets de fleurs ayant été utilisés à des fins manifestement symboliques lors de cérémonies ou manifestations relatives à l’indépendance de pays africains.  » On a le sentiment d’un ensemble floral à caractère mortuaire qui dirait à notre place «  L’art est mort, vive l’art  !  », «  Le monde est mort, vive le monde  !  ».

Eric Vernhes, photo S. Deman courtesy galerie Charlot
Résistance, Eric Vernhes
Slick célèbre ses 10 ans

Pour cette édition anniversaire, Slick reprend ses quartiers au pied du Pont Alexandre III où elle réunit une trentaine de galeries. Parmi elles, notons l’accrochage-exposition proposé par la galerie Binôme  : intitulé En apparence, il s’articule comme un dialogue entre sept artistes – Mustapha Azeroual, Thibault Brunet, Laurent Cammal, Ivan Franco Fraga, Michel Le Belhomme, Lisa Sartorio et Eric Marais – engagés dans des recherches photographiques interrogeant la notion d’immédiateté du visible. La galerie Charlot offre quant à elle une sélection d’œuvres respectivement signées Manfred Mohr – pionnier de l’art numérique –, Anne-Sarah Le Meur et Eric Vernhes. Où quand la rencontre entre art et science n’a d’autre traduction que la poésie pure. Organisé pour la septième fois, le prix d’art contemporain Arte / Beaux-Arts Magazine a par ailleurs été remis, ce jeudi 22 octobre, à Lucien Murat – représenté par la galerie belge LKFF Art & Sculpture Projects –  ; M le génie, une acrylique sur tapisserie, est le travail qui a retenu l’attention du jury.

Slick se tient jusqu’au dimanche 25 octobre, tous les jours de 12 h à 20 h.

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