Marché de l’art contemporain – Le Web ne fait pas peur

Pour accompagner la sortie du nouvel e-mag d’ArtsHebdo|Médias consacré à la collection au XXIe siècle, nous publions tout au long de la semaine des entretiens avec des personnalités du monde de l’art et des articles thématiques sur la question. Le marché de l’art contemporain est aujourd’hui le troisième marché de l’art le plus rentable (après les secteurs moderne et d’après-guerre) et représente 15  % du marché mondial, avec un résultat de 1,5 milliard d’euros, soit une augmentation de 33  % par rapport à l’année dernière. Coup de tête, irrésistible attrait pour la découverte, choix ciblé pour compléter sa collection ou spéculation  : toutes les motivations et donc tous les profils d’acheteurs se côtoient. Un seul mot d’ordre au XXIe siècle  : le besoin de transparence ! Lassés des snobismes de certaines galeries et lieux de vente d’une autre époque, les collectionneurs demandent maintenant que les acteurs du marché de l’art contemporain s’adaptent à leurs modes de vie. Non seulement le Web révolutionne l’accessibilité et la visibilité des œuvres, mais les exigences en termes de services ont elles aussi évoluées quand il s’agit d’acheter dans des établissements ayant pignon sur rue.

Collectionneurs avertis, trentenaires ou quadras intéressés par l’art, curieux de découvrir de jeunes talents et de nouvelles figures de la création actuelle  : tous les profils existent dans le marché de l’art contemporain. S’il est un lieu où ils se retrouvent presque tous au fil des rendez-vous annuels, c’est celui de la foire. Art Basel, Frieze, Art Brussels ou la Fiac font le plein depuis cinq ans. C’est le moyen de communication qui prévaut sur tous  : devenue un vrai lieu d’exposition, la foire permet aux artistes et aux galeries une visibilité à l’international sans précédent auprès des collectionneurs. A côté des poids lourds comme Gagosian Gallery ou Thaddaeus Ropac, qui ont assis leur légitimité à travers ce type d’événements, de plus en plus de petites galeries cherchent par ce biais à valoriser leur «  CV  » et à capter de nouveaux clients. «  La foire de Los Angeles nous a non seulement permis de rencontrer de nouveaux collectionneurs, mais a également favorisé notre sélection dans d’autres manifestations similaires. De même, notre expérience à Art Paris Art Fair nous a donné une reconnaissance forte  », précisent Jeanne Lepine et Anne Bourgois de la jeune galerie de Roussan, sélectionnée sur l’(Off)icielle, nouvel événement de la Fiac cette année à la Cité de la mode et du design. Une visibilité nécessaire qui fait le succès des foires comme Slick Attitude, qui fête sa neuvième édition cette année. «  Nous apportons un vrai dynamisme au marché et renouvelons le genre de l’exposition en galerie pour les collectionneurs. Quand je vois l’engouement d’Antoine de Galbert à venir nous rendre visite, ou ceux de Larry Gagosian et Pierre Hardy, qui tous deux se sont déplacés l’an dernier pour acheter des pièces, cela nous conforte dans notre objectif de rendre visible le travail des artistes et des galeristes  », explique son directeur Johan Tamer-Morael, lequel, rentré de New York il y a dix ans, a initié un concept alternatif de foire en investissant la Bellevilloise  ! Même constat auprès d’Eve de Medeiros, la fondatrice de DDessin, salon de dessin contemporain qui fêtera sa troisième édition en mars prochain  : «  Les collectionneurs qui viennent à DDessin recherchent la convivialité, un espace humain, qui n’existe pas toujours dans tous les lieux de vente d’art, qu’ils nous décrivent parfois comme impersonnels, voire qui ne représentent pas de véritables nouvelles tendances.  »

Juliette Mogenet, présentée à l’(Off)icielle Art Fair 2014 par la galerie de Roussan.
Variation 18_10_1, Juliette Mogenet, 2014

Lassés, les collectionneurs du XXIe siècle  ? Pas vraiment. Mais le marché n’est pas toujours facile à suivre. «  Quand des collectionneurs asiatiques se présentent dans les foires, certains n’hésitent à pas à augmenter de 10 à 20  % le prix des œuvres qu’ils exposent  », explique Anne-Hélène Decaux, historienne de l’art et responsable marketing et communication chez ArtViatic, société de vente en ligne de gré à gré basée à Monaco, qui a vendu pour 4 millions et demi d’euros d’œuvres sur une année d’exercice. Sans intermédiaire, cette société se veut le «  PAP  » du second marché, avec l’expertise en plus. «  Raccourcir la chaîne pour apporter plus de transparence, c’est notre objectif. Les collectionneurs néophytes qui fuient les foires viennent chez nous, surtout quand ils ont été déçus ou victimes d’un « délit de faciès » !  » Même constat d’exigence quand il s’agit d’acheter en galerie, acteur essentiel du premier marché. Certes, les collectionneurs arpentent les foires à travers le monde pour élargir leur champ de vision, mais ils ont besoin de construire une relation de confiance avec leurs galeristes et souhaitent un relationnel de qualité. «  Les collectionneurs aiment se rencontrer lors de dîners que nous proposons deux fois par an pour leur montrer une palette plus large des œuvres des artistes qu’ils connaissent. Ils se sentent privilégiés et nous tissons ensemble un rapport de confiance qui est la base de notre métier  », précisent Jeanne Lepine. Le concept de la galerie ayant pignon sur rue a ainsi de beaux jours devant lui  : après son expérience de galerie mobile ChipChop, la galeriste spécialisée en photo contemporaine Sophie Rivière a finalement ouvert un lieu plus classique dans le IIIe arrondissement de Paris. «  Les collectionneurs ont besoin de venir aux accrochages des œuvres auxquelles ils sont sensibles et également d’accéder à un discours artistique intelligent. Ce lien de confiance est par ailleurs indispensable pour avoir une visibilité auprès des institutions et des artistes.  »

Le renouveau des maisons de vente

D’autres acheteurs ou vendeurs, plus sensibles au second marché, préfèrent la vente aux enchères  : il leur suffit de lever la main pour enchérir et le prix affiché est le même pour tous. Est-ce vraiment si facile  ? Sans s’attarder sur les clients des ventes exceptionnelles qu’elle réalise – un Self-Portrait d’Andy Warhol a trouvé preneur pour 2 882 500 livres sterling (3 660 721 euros) en juillet dernier –, la maison londonienne spécialisée en art contemporain Phillips explique ainsi que le collectionneur «  low profile  », qui fait la démarche de venir en salle de vente, a besoin d’être pris par la main. Chez Artcurial, première maison de ventes aux enchères française fondée en 2002, on s’évertue à améliorer la présentation des œuvres par le truchement de nouveaux jeux visuels et on mise sur des artistes qui ne sont pas encore disponibles en ventes publiques pour attirer de nouveaux collectionneurs. Pour la prochaine vente Scène 21.2 du 27 octobre, où se côtoieront des pièces de Marc Quinn, de Marlène Mocquet et de Chiharu Shiota entre autres, l’établissement vise clairement des personnes pour lesquelles l’art contemporain n’est pas encore une évidence.

Photo S. Deman
Vue de DDessin 2014

Peter Lindbergh
Photographie signée Peter Lindbergh
«  Ni trop intellectuelle ni trop conceptuelle comme la précédente, cette deuxième édition devrait attirer des collectionneurs classiques qui s’intéressent aux artistes cotés du second marché et qui sont effrayés par des concepts qu’ils disent trop élitistes pour eux  », explique Arnaud Oliveux, commissaire-priseur et spécialiste en art contemporain. Dans la «  maison du Rond-Point  », même si l’on ne cache pas réfléchir à la question de la vente en ligne sur le modèle de Drouot Live, on mise encore sur le fait que les collectionneurs veulent voir l’œuvre avant tout acte d’achat. «  La scénographie pour les expositions de prévente a une importance capitale, précise le spécialiste du département. Nous essayons de surprendre par des mises en scène originales  : présenter des œuvres suspendues plutôt qu’au sol, montrer de la céramique sans enfermer les pièces dans des vitrines…  » Même esprit d’innovation à la maison de vente Piasa, qui a proposé le 7 octobre dernier une vente thématique autour de la création plastique contemporaine africaine. Pour attirer de nouveaux acheteurs, elle n’a pas hésité à créer un lieu d’un genre nouveau, appelé «  Le Cube  », qui s’ouvre sur la rue et donne carte blanche à des décorateurs d’intérieur de renom pour mettre en scène des œuvres de leur choix. Un moyen astucieux pour donner envie aux visiteurs de monter à l’étage… celui de la maison de vente  !

Face aux grandes maisons, des initiatives renouvellent le genre et apportent un nouveau souffle à la vente aux enchères. Anciens de Piasa et de Tajan, Lucie-Eléonore Riveron et Cédric Melado ont créé en début d’année FauveParis, dont les ventes mixent les styles et les époques. Originalité du concept  : le lieu parisien, situé dans le XIe arrondissement, est un pas-de-porte accueillant bar et salle de vente sur un même plan. «  Nous avons opté pour un lieu capable d’exposer les œuvres pendant les trois semaines qui précèdent la vente, avec des créneaux horaires qui permettent une visite en « afterwork ».  » En dehors des habitués du marché, cela amène de nouvelles figures de collectionneurs, «  qui sont séduits par l’adrénaline suscitée lors d’une vente aux enchères, ont envie de renouveler l’expérience et vivent autrement leur collection  ».

L’appel du Web aux jeunes collectionneurs

Ceci étant, le marché voit augmenter de jour en jour le nombre de plates-formes de vente en ligne, plutôt dédiées aux jeunes collectionneurs  : une belle alternative au marché traditionnel qui permet d’acheter de l’art comme on le ferait pour un timbre de collection ou un meuble design. Depuis les initiatives Artnet.com et Saatchi Online, des plates-formes pour le marché primaire – qui propose des œuvres mises en vente pour la première fois – comme Artsy, Artfinder, Artspace, Exhibition A ou Artsper, la petite nouvelle française, ne cessent de dynamiser le marché. «  Nous sommes surpris de voir que des collectionneurs achètent des œuvres sur notre site alors qu’ils habitent parfois dans la même rue que la galerie qui représente l’artiste !  », précise l’un des cofondateurs François-Xavier Trancart.

Marlène Mocquet / Vente Scène 21.2 d'Artcurial
Les Parachutistes imposteurs, Marlène Mocquet, 2008
Vente atypique chez FauveParis

Le 18 décembre 2014, la jeune maison FauveParis accueille une vente aux enchères au profit d’Art Solidarité du réseau Unesco 06. Soutenue par le photographe allemand Peter Lindbergh et une vingtaine de ses condisciples internationaux, elle a pour but de financer des opérations de soutien à la transmission de l’art aux enfants les moins favorisés. Chaque artiste proposera une unique photographie mettant en avant la Patouillette – marque pour enfants créatrice de la combinaison éponyme – dans l’environnement de son choix et dans la lignée de son travail. Chacun des clichés sera mis en vente à 200 euros.

Shilpa Gupta, présentée par White Project à Slick 2014
Blame, Shilpa Gupta, 2002-2004

Selon une étude datant de 2013 de l’assureur d’art Hiscox, acheter une œuvre d’art sur la base d’une image numérique est devenu la norme plutôt que l’exception  : 70  % des collectionneurs interrogés ont acheté en ligne des œuvres sur description. Et le prix ne semble pas être rédhibitoire  : 26  % des collectionneurs interrogés ont dépensé 50 000 euros ou plus dans l’achat d’objets en ligne. Plus surprenant encore, 55  % des sondés dans la tranche d’âge des plus de 65 ans déclarent avoir acheté des œuvres directement en ligne. Evidemment, les galeries traditionnelles prennent conscience de ces opportunités  : 59  % de celles interrogées envisagent de mettre en place une stratégie e-commerce dans les prochains mois. Les enchères en ligne gagnent aussi en popularité  : après les initiatives Christie’s Live en 2010 ou BidNow de Sotheby’s la même année, de nouveaux arrivants exclusivement sur les enchères en ligne ont vu le jour  : Artnet Auctions, Artprice et Paddle8 opèrent des coûts de transaction moins élevés que les maisons traditionnelles.

Sur ce terrain du relationnel désacralisé, c’est également le renouveau des clubs. Citons Barter, qui s’adresse au grand public pour découvrir l’art en galerie ou en musée à travers visites ou parcours thématiques, mais qui draine également, à travers des marchands d’art partenaires, des collectionneurs qui aiment se retrouver autour d’un verre dans un lieu prestigieux. Pierre Cornette de Saint Cyr, expert en art contemporain et parrain du club, ne cache pas son intérêt à s’associer à cette initiative. «  Même si mon activité se porte essentiellement sur les Etats-Unis, l’Angleterre (Londres est leader en Europe avec 77  % du marché européen, NDLR) ou l’Amérique du Sud, porteurs d’importants collectionneurs qui n’hésitent pas à investir plusieurs dizaines de milliers d’euros euros par an, nous cherchons aussi de nouveaux collectionneurs français et des artistes en devenir.  »

Comme en écho au renouveau enregistré par le marché de l’art, force est de constater que le profil des collectionneurs, lui aussi, change. Trentenaires et quadras investissent le terrain et font croître notamment le potentiel du marché en ligne. Son offre s’en trouve modifiée  : si les multiples à tirage limité et les photographies ont été les premiers à utiliser le Web (et ont encore de beaux jours devant eux), les pièces uniques s’affichent désormais sans retenue. La «  barrière  » de l’écran semble avoir été largement surmontée. La Toile au service d’une foultitude de singularités  : un joli pied de nez  !

Sanna Kannisto, présentée par la galerie La Ferronnerie à Slick 2014
Titre, Sanna Kannisto, 2014
La collection, thème de Fotofever 2014

«  Cette photo, je la connaissais. Je l’avais découverte tant sur écran que sur papier. Je pensais qu’elle m’était familière mais quand je l’ai vue sur le stand de la galerie, les larmes me sont montées aux yeux. Je n’ai pas pu résister. Je l’ai achetée  », raconte sans ambages Cécile Schall, la fondatrice de Fotofever. Cette année, le salon parisien consacré à la jeune création photographique, qui se tiendra du 14 au 16 novembre au Carrousel du Louvre, met la notion de collection à l’honneur. «  Chaque édition invite un collectionneur à montrer une sélection de ses œuvres sur une thématique singulière. En 2014, ce sera l’argent.  » Après avoir décliné l’œil et la fesse, le salon s’attaque à un thème à la fois symbolique et signifiant dans le domaine de l’art contemporain. Il sera donc question d’évocations plutôt conceptuelles de ce qui est, dit-on, le nerf de la guerre  ! Ainsi rassemblées, ces photographies viendront témoigner de l’idée même de la collection et d’une de ses possibles matérialisations. «  J’espère que chacun pourra appréhender la richesse et la diversité de représentations à partir d’un unique sujet. Pour moi, posséder deux œuvres, c’est débuter une collection. Alors pourquoi ne pas choisir un thème, une problématique qui fasse écho à sa sensibilité, à ses préoccupations  ?  » Parmi les galeries présentes, certaines ont décidé de jouer le même jeu et proposeront des clichés d’auteurs différents mais sur des thématiques semblables comme le paysage, par exemple. «  Idéalement, j’aimerais montrer chaque année une collection d’entreprise, une collection de musée et une collection privée. L’idée est toujours la même  : donner envie. Aux particuliers mais aussi aux entreprises  », poursuit Cécile Schall. Par ailleurs, un guide du collectionneur sera à la disposition du public délivrant un tas de conseils, notamment pour un premier achat. Car Fotofever n’a pas seulement vocation à faire découvrir les œuvres, mais à faciliter leur acquisition. «  Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, nous demandons à toutes les galeries exposantes d’afficher les prix et espérons que cette transparence permettra aux plus timides de se sentir à l’aise.  » Afficher les prix est donc le mot d’ordre, mais pas seulement. Partant du principe qu’une photo est une histoire, Cécile Schall a également demandé qu’un maximum d’informations – sur l’œuvre, l’artiste et la galerie – soit mis à la disposition des visiteurs. Ce qui n’empêchera personne de rêver  !

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