Art Elysées 2013 – Sous le signe de l’éclectisme

Cette semaine, Paris vit au rythme de l’art contemporain. La Fiac, bien sûr, mais aussi Cutlog, Show Off, Slick, ou encore la toute nouvelle Outsider Art Fair, sont autant de rendez-vous proposés aux amateurs d’art contemporain. Partenaire de la Yia, ArtsHebdo|Médias l’est également d’Art Elysées, qui s’installe dès aujourd’hui et jusqu’à lundi soir sur la plus célèbre avenue du monde. De l’art singulier à l’art aborigène, en passant par la représentation de grands mouvements de l’histoire de l’art et un éclairage particulier sur l’abstraction géométrique, la septième édition de la foire initiée en 2006 réunit les propositions de plus de 60 galeries françaises et internationales. Comme les années précédentes, Art Elysées dédie un espace d’exposition spécifique au travail d’un seul artiste ; Christian Renonciat est l’invité 2013. Une programmation résolument éclectique défendue par le galeriste parisien, et directeur artistique de l’événement, Baudoin Lebon. Celui-ci revient avec nous sur son parcours.

ArtsHebdo|Médias. – Quels ont été vos premiers contacts avec l’art  ?

Baudoin Lebon. – L’art est entré dans ma vie lorsque j’étais tout jeune. Nous habitions Paris. Ma mère avait fait l’école des Beaux-Arts de Lyon, mais, surtout, un ami de la famille – qui s’appelait Daniel Cordier – avait une galerie, rue Miromesnil. Entre six et quatorze ans, j’y ai passé le plus clair de mon temps, parce que j’aimais ça, tout simplement. J’ai eu la chance de côtoyer les œuvres de Jean Dubuffet, Henri Michaux, Louise Nevelson ou encore Bernard Réquichot, qui m’ont touché.

La voie menant au métier de galeriste était-elle donc toute tracée  ?

Pas vraiment. Enfant, je voulais être exploitant agricole. Après avoir été découragé par mes parents – Ils m’avaient expliqué que, la famille n’ayant pas de terre, ce n’était pas envisageable  ! –, je me suis intéressé à l’architecture. Mais, en bon adolescent bourgeois, je me suis retrouvé à faire des études de gestion et de finance. Ce qui n’était pas pour moi.

Quel âge aviez-vous lorsque vous avez changé d’orientation ?

J’avais 22 ans. Avec mon bagage, je pensais pouvoir prétendre à un emploi en tant que directeur de galerie, d’un cabinet de décorateur ou d’architecte, mais à l’époque, soit au début des années 1970, ce genre de poste était encore rare, voire inexistant. Finalement, je me suis mis à mon compte, en commençant par faire des éditions et du courtage, avant d’acheter le fond de commerce d’une galerie. Cela fait 40 ans que je suis galeriste.

Comment définiriez-vous vos choix  ?

Ma spécialité, c’est l’éclectisme  ! J’ai mis du temps à trouver la formule (sourire). C’est dans mon caractère. Guillaume Piens(1) a dit un jour  : «  Baudoin Lebon, c’est une galerie d’auteurs.  » C’est très beau, car effectivement, je ne cherche pas une école, ni un maître et ses suiveurs  ; ce qui m’intéresse ce sont les individualités. Mon premier but est de promouvoir et de suivre des artistes – j’en accompagne certains depuis plus de 25 ans. Cependant, en tant que galeriste et entreprise, il me semble sain d’avoir un éventail large, car l’art a ses modes et le fait qu’un artiste soit et reste bon ne garantit pas qu’il continue d’intéresser les collectionneurs. Une descente aux enfers peut durer plusieurs années. Si vous restez dans un même créneau, c’est l’entreprise elle-même qui est en jeu. J’ai donc toujours cherché à entretenir différentes niches, simultanément, en termes de prix comme de styles.(1) Guillaume Piens est notamment commissaire général d’Art Paris.

Courtesy galerie Baudoin Lebon
Baudoin Lebon
Est-ce la rencontre avec l’artiste ou son œuvre qui prime dans vos choix ?

Les deux. C’est un métier où l’on vit en tandem  : si on ne s’entend pas bien, l’aventure s’arrête vite. Mais si l’œuvre ne suit pas, ce qui peut arriver, l’aventure peut également tourner court. Je dois dire que, dans l’ensemble, je ne me suis pas trop trompé  ; par rapport au marché, en tout cas, car je suis conscient des tendances du moment.

Quel est votre regard sur le marché de l’art actuel  ?

Il y a aujourd’hui deux marchés parallèles  : celui des mastodontes et celui des commissaires-priseurs. Ils représentent au moins 80 % du marché, ils font la mode. A nous, galeristes de nous battre – ce que je défends n’a rien à voir avec la mode –, de montrer et de défendre nos spécificités  : le suivi des artistes, l’expertise, la responsabilité, la garantie. En France, il y a à peu près 2000 galeries d’art contemporain  ; plus de la moitié font moins de 300 000 euros de chiffre d’affaires par an, ce qui n’est vraiment pas beaucoup. Il y a toujours eu un grand nombre de galeries qui faisaient peu de chiffre d’affaires, mais ce qui a changé au cours des deux dernières décennies, c’est le coût de ce type d’entreprise.

Pourquoi l’augmentation de ce coût ?

Il y a aujourd’hui des frais de production qui n’avaient pas cours auparavant. Il y a trente ans, quand la photographie, la sculpture, l’installation et la vidéo n’existaient pas, une galerie investissait dans des œuvres d’art, elle en était propriétaire avant de les revendre. On finance à présent des vidéos, des installations, des environnements, des sculptures, des photos, etc., mais l’artiste reste propriétaire en termes de droit moral. Si l’on veut lui acheter ses droits, cela dépasse en général largement le coût de la production. Les frais de communication sont eux aussi conséquents. Là où il suffisait d’envoyer une note de presse tapuscrite à vingt titres et 5 000 cartons d’invitation, on prépare des newsletters, on alimente un site ou un blog, il faut relancer en permanence  ; c’est simple, j’emploie aujourd’hui quelqu’un à plein temps chargé de la communication.

Avez-vous toujours un faible pour la photographie  ?

Mais oui  ! Pour moi, la photographie est le médium qui représente notre société actuelle. Il faut cependant être vigilant  : comme tout le monde veut faire de la photo, on confond trop souvent le médium et le contenu. C’est comme dans le domaine pictural  : la peinture peut désigner celle utilisée pour recouvrir des capots de voitures, tracer des lignes sur les routes, ou peindre des tableaux. En photographie, c’est la même chose  : vous avez celle de l’amateur anonyme, faite à l’aide d’un téléphone mobile, la photo documentaire, le photojournalisme et puis la photo œuvre d’art  ; parfois, l’une des catégories citées peut devenir une œuvre  ; mais, c’est un accident de parcours.

Comment êtes-vous devenu directeur artistique d’Art Elysées  ?

Un peu par hasard. Joël Garcia était venu me voir au moment où il montait la première édition de la foire pour me proposer de prendre un stand. Je lui ai répondu  : «  Non, je prends tout  !  » Il m’a donné carte blanche et en quinze jours, nous avions remporté l’adhésion de 52 galeries. Il y avait une réelle demande, en partie due à l’évolution de la Fiac. Lorsque celle-ci était Porte de Versailles, elle occupait 14 000 m2. Le Grand Palais, c’est 6 000 m2 et la Cour carrée du Louvre, où elle a développé une extension, moins de 2 000 m2. Il a fallu «  évacuer  » l’équivalent de 6 000 m2. Ils ont fait le choix de garder les mastodontes, les galeries trendy et le design. Tous les établissements «  classiques  » et de taille moyenne ont été sortis.

Ivan Messac, courtesy galerie Baudoin Lebon
6690, acrylique sur toile@(galerie Baudoin Lebon), Ivan Messac, 2013
Dominique Digeon, courtesy galerie Alain Oudin
Tour Eiffel@Paris sera toujours Paris@(galerie Alain Oudin), Dominique Digeon, 2013
Qu’est-ce qui caractérise la programmation d’Art Elysées ?

C’est une foire de galeries qui défendent leurs artistes ou un style. J’aime faire un parallèle avec les foires du Moyen Age, où on mélangeait un peu de tout  : marchands de draps, de tapisserie, d’orfèvrerie… Chez nous, c’est un peu pareil, il y a un mélange vivant, une vraie liberté, aussi. Les galeries sont d’ailleurs surprises, parfois, quand on leur dit qu’elles peuvent montrer ce qu’elles veulent. Il n’y a pas de formatage comme l’impose beaucoup d’autres foires, quelle que soit leur taille, devenant du coup trop spécialisées.

Vous y avez transposé votre esprit éclectique  !

Voilà  ! Mais sans le faire exprès. J’ai invité un certain nombre de galeries et puis d’autres, à qui le projet plaisait, nous ont rejoint. On pourrait, si on le souhaitait, occuper l’autre côté des Champs-Elysées, s’agrandir également du côté du Grand Palais – je crois que cette année, on aurait pu accepter 40 ou 50 galeries de plus. Mais ce n’est pas le but du jeu  ; je préfère conserver une échelle modeste et rester de bonne qualité, être cohérent.

Art Elysées se présente comme étant une foire d’art moderne et contemporain classique, qu’entendez-vous par classique  ?

Ce sont des œuvres d’art que l’on peut accrocher chez soi. Ce ne sont pas des choses qui disparaissent au bout de huit jours parce qu’il y a des végétaux dedans, un liquide qui s’évapore, etc. Je n’ai rien contre, mais il me semble qu’aujourd’hui, on met de tout dans la case art contemporain  ; on le confond parfois avec l’événementiel, la décoration et puis d’autres médiums, comme la danse ou la musique… Prenons l’exemple des performances : l’œuvre d’art est la performance elle même et non les documents représentant l’événement, que l’on vend sous forme de photographies et de vidéos numérotées à tant d’exemplaires, en vous faisant croire qu’il s’agit de l’œuvre elle-même.

Quelles sont pour vous les clés d’une bonne foire  ?

Je dirais qu’il faut qu’elle soit variée, vivante, qu’on ait envie de s’y promener  ; et pour les exposants, qu’elle génère des ventes, évidemment. J’ai l’impression que ces derniers s’y sentent bien, puisqu’ils reviennent.

Comment se sent-on dans les jours qui précèdent «  son  » événement  ?

Je doute, toujours. C’est le problème d’une foire, justement, vous avez beau savoir qui vous invitez, vous ne savez pas ce qui sera accroché  ; même une bonne galerie peut une année mal montrer ou présenter de mauvais tableaux. Enfin, il y a une chose qu’on ne maîtrise pas  : c’est le voisin. Or, selon l’accrochage de celui-ci, votre stand est mis en valeur, ou pas  !

Il y a donc une forme de suspens qui dure jusqu’à l’accrochage.

Tout à fait. Ensuite, il y a le marché lui-même, qu’on ne contrôle pas. Comme me le disait un client, que j’ai conseillé pendant des années  : «  Monsieur Lebon, n’oubliez pas, nul ne peut rien faire contre le marché.  »

Dennis Nona, courtesygalerie Arts d'Australie - Stéphane Jacob
Dokeran@(galerie Arts d’Australie), Dennis Nona

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