Sarkis à Venise – Le souffle créateur

Un simple voile blanc barre l’entrée. Nul ne le déchire, mais chacun prend conscience que son franchissement est déjà tout un symbole. Dans ce temple consacré au travail de Sarkis, il n’est question que d’écouter la conversation des œuvres entre elles. Un immense miroir à double face sépare en deux la pièce longue de quelque 50 mètres et reflète de chaque côté un espace à la fois ressemblant et autre. Des formes colorées composées de centaines d’empreintes, appartenant à des enfants turcs et italiens, sont dessinées sur la glace et marquent l’identité au cœur de la création. Au-delà de la réputation de son art, Sarkis est ici le lien entre deux nations séparées par la cruauté de l’histoire et des hommes. Installé en France depuis 1964, l’artiste d’origine arménienne est né à Istanbul. En cette année de commémoration du génocide de son peuple par les Turcs ottomans – 1,5 million de morts –, il représente la Turquie à la 56e Biennale de Venise – commissariat Defne Ayas – et son nom figure également sur la liste des invités de l’Arménie – commissariat Adelina Cüberyan v. Fürstenberg. Une responsabilité autant qu’un défi.

Les premiers temps à Venise s’occupent toujours aux mêmes visites. La Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, la basilique Santa Maria Gloriosa dei Frari, la Gallerie dell’Accademia et la Scuola Grande de San Rocco, pour ne citer qu’elles, deviennent tour à tour les étapes d’un pèlerinage de méditation esthétique. Là, des heures durant, Sarkis se plonge dans la contemplation du Saint Georgesde Vittore Carpaccio, de L’Assomption du Titien, de La Tempête de Giorgione, de la Descente de croix de Giovanni Bellini, du Christ au ciel du Tintoret…Venise agit sur l’artiste comme une invitation en art. «  Tu entres, t’assieds et prends ton temps. Tu les as déjà vus une fois, deux fois, dix fois, vingt fois… mais toujours tu les découvres. Venise détient quelques-uns des plus beaux tableaux au monde.  » C’est donc ces souvenirs surgis dans la nuit qui ont inspiré l’artiste quand il s’est agi d’imaginer un projet en vue de participer à la 56e Biennale de la ville. «  Ce fut l’exposition la plus difficile à faire de ma vie. Au vu des circonstances historiques et politiques, il s’est passé beaucoup de temps et de nuits blanches avant que je n’accepte l’invitation de la fondation IKSV à investir le Pavillon de la Turquie à la Biennale de Venise. Il faut savoir que ce dernier n’est pas financé par l’Etat turc, mais par cette institution privée. Jusqu’à aujourd’hui, le gouvernement s’est contenté de laisser faire.  » Dans son atelier parisien, Sarkis a encore la tête et le cœur dans la cité des Doges. Il vit toujours au rythme de Respiro.

[[double-vh:2,3]]C’est à l’Arsenal, à l’étage d’un grand bâtiment que le Pavillon de la Turquie loge désormais. Long de 48 mètres et large de 12, l’espace aux murs de briques est percé à ses extrémités par trois hautes fenêtres plein cintre. Au sol, un parquet. En guise de plafond, la charpente en bois de la toiture. Le volume est impressionnant et le parallélépipède rectangle sans concession. Venu en reconnaissance, Sarkis le découvre encombré sans pour autant être empêché de l’appréhender. Imaginer un projet au cœur d’une manifestation collective n’a jamais été sa tasse de thé. L’artiste qui ne «  sait pas parler dans les expositions de groupe  » n’a guère de bons souvenirs de ses deux participations à la Documenta (1977 et 1982), qu’il considère comme trop influencée par le marché de l’art. S’approprier un espace et le gérer revient pour lui à être devant un livre aux pages blanches. Après quelques semaines de réflexion, il décide d’offrir au public non pas une exposition de plus à voir, mais un lieu supplémentaire à visiter. S’inspirant de l’architecture des églises, il imagine installer des «  autels  » de part et d’autre de l’espace, plus deux devant les fenêtres. Mais il n’est pas question de fabriquer un décor. De son idée de départ, Sarkis ne retient que l’essentiel  : la  proximité et la présence. Il veut que le visiteur appréhende l’ensemble comme un tout, à la fois témoin du passé comme du présent. «  Je voulais remonter le plus loin possible et en même temps être au plus près de notre époque. Au lieu de réaliser de nouveaux éléments, j’ai décidé d’accrocher mes vitraux. Aucune œuvre ne devait passer devant l’autre. Alors, quelque chose a commencé à exister.  »

L’air est devenu couleur

A ce moment-là de l’entretien, Sarkis se remémore un événement du début des années 1990  : «  Avec Pontus Hultén, Daniel Buren et Serge Fauchereau, nous organisions à l’Institut des hautes études en arts plastiques des discussions avec des personnalités de domaines très différents du nôtre. Un jour, ce fut le tour d’un des chercheurs découvreurs du sida. Je me souviens m’être demandé à cette occasion pourquoi ce virus, qui existait depuis longtemps, était devenu fou. Il me semblait évident qu’au-delà de l’impact médical, il s’agissait d’un signe annonciateur de changement.  » A Venise, l’artiste décide d’une autre métaphore. Le virus s’efface devant un arc-en-ciel qui s’affole et augure d’un bouleversement. Plus encore que les maladies, notre monde redoute aujourd’hui les éléments. Le climat est désormais lui aussi une menace pour l’humanité. Diffusées par des néons en cristal, les sept couleurs de l’arc-en-ciel illuminent l’espace au sein de deux installations disposées à l’opposé l’une de l’autre. «  Je voulais que l’une reflète la nervosité du jour et l’autre l’énergie de la nuit. Pour que les deux arcs-en-ciel ne se regardent pas, j’ai disposé entre eux deux immenses miroirs. L’espace a commencé à se multiplier à l’intérieur. Le vert, le jaune, le rouge… à se diffuser. L’air est devenu couleur.  » Sur les miroirs, des myriades d’empreintes dessinent des astres. Autant de dessins que Sarkis a fait réaliser par des enfants venus d’un collège arménien d’Istanbul et d’un collège vénitien voisin. Chronologiquement, le montage de Respiro a débuté le 26 mars par l’installation des néons. Le 3 avril, la lumière est née et l’artiste a expressément demandé à ce qu’elle demeure jour et nuit jusqu’à la fin de la manifestation. Le 12 avril, les trente-six vitraux sont arrivés et avec eux l’histoire du monde, de la grotte Chauvet vieille de 36 000 ans jusqu’à ces raisins qui semblent tout juste cueillis.  «  Bien avant cela, j’avais travaillé avec le compositeur Jacopo Baboni Schilingi. A partir de l’intensité de chacune des sept couleurs et de leur déploiement dans les miroirs, il a imaginé une partition, une conversation, comme l’écho d’un arc-en-ciel à un autre. Le son voyage tout le temps dans l’espace. Cette musique fait partie de l’œuvre. Elle est sa voix.  »  Depuis le 14 avril, elle résonne non stop.

[[double-vh:4,5]]Quelques jours plus tard, l’éclairage des vitraux est mis en route. Reste alors à disposer dans l’espace certaines pièces choisies. Il y a là notamment un coffre allongé et étroit recouvert de feuilles d’or, dont le couvercle est ouvert. Œuvre exposée au Louvre en 2007 dans le cadre de l’exposition Rencontre avec Uccello, Grünewald, Munch, Beuys. A l’intérieur, des morceaux de pellicules enchevêtrées accueillent un mot allemand écrit en néon  : Leidschatz. Traduisez «  trésor de souffrance  ».Voici donc le pendant de Kriegsschatz, «  trésor de guerre  » utilisé par Sarkis depuis plus de 35 ans maintenant. «  Si l’artiste, dans son vocabulaire personnel, joue constamment entre le K et le L, c’est-à-dire entre le Kriegsschatz et le Leidschatz, c’est que tout art de la mémoire, aujourd’hui plus que jamais, ne fait que s’affronter aux motifs de la destruction, de la guerre, du génocide  », écrit Georges Didi-Huberman en 2005 à propos du film intitulé Au commencement, l’apparition. Le philosophe et historien poursuit en examinant, entre autres, la notion de «  souvenir durable  » et en expliquant que l’œuvre de Sarkis joue volontiers «  sur des apparitions et des disparitions, façon de rendre à la mémoire inconsciente son flux, son inconstance, son hétérogénéité, son rythme anadyomène de survivances et de symptômes. L’œuvre dure, sans doute. Elle est même le résultat d’une construction pierre à pierre. Mais elle ne dure que sur le fond d’une souffrance qu’elle cache et qui, de loin en loin, se ravive soudain, comme la plaie rouverte par un doigt inquiet.  »

Aucune œuvre ne devrait jamais être sanctuarisée

De l’autre côté du miroir, une autre pièce de 2007 exposée à l’origine à Saint-Louis des Français, à Rome, à l’occasion de l’exposition Luce di pietra. Dans cette église, sous la protection d’un ensemble de peintures consacré à la vie de saint Matthieu et signé par Le Caravage, Sarkis avait recouvert un autel d’une «  nappe  » de verre rouge. Couleur, peut-être, du sang du martyr assassiné au cours d’une célébration. A Venise, cette surface réfléchissante d’une grande beauté plastique restitue une image troublée des visiteurs et des vitraux alentour. L’artiste aime les mises en abîme successives. Il ne crée rien qui ne soit ouvert, sujet à l’interprétation. Il aime évoquer le travail d’Aby Warburg (1866-1929), spécialiste de la Renaissance qui avait entrepris une histoire comparative de l’art à travers les époques et les civilisations uniquement basée sur l’image. Considéré comme le fondateur de l’iconologie, ce dernier s’était attaché à développer une approche pluridisciplinaire, prenant en compte aussi bien les points de vue de la philosophie que ceux de l’anthropologie ou de la psychanalyse. Au milieu des images que Sarkis donne à voir et qui se répondent, le contemplateurpeut prendre conscience d’une démarche sœur ets’imaginer au cœur d’un nouveau chapitre de l’Atlas Mnémosyne, grand œuvre du savant allemand. Simplement posées au sol, d’autres pièces évoquent d’autres lieux et d’autres temps. L’artiste insiste. Il faut toujours interpréter. Même Respiro le sera si elle doit être accueillie ailleurs. En Turquie ou en Arménie. Peut-être. Aucune œuvre ne devrait jamais être sanctuarisée. Il faut que son âme respire. Cette injonction devient pour tous une invitation avec le titre choisi pour le projet vénitien  : «  Respiro, c’est magnifique  ! La bouche termine ouverte du fait du o.  » Plus rien ne s’oppose donc à l’ouverture des portes du temple au son de la voix, comme les prêtres de l’Egypte antique étaient réputés pour savoir le faire. Le voile d’un blanc magnétique et léger qui barre chacune des entrées s’écarte. Un ange s’échappe d’un vitrail à la fois souriant et satisfait. Il ne reste plus qu’à se laisser porter.

Sarkis, photo MLD, courtesy Biennale de Venise
Respiro, Sarkis, Pavillon de la Turquie 2015

A quelques miles de l’Arsenal, le Pavillon de l’Arménie s’est installé dans le monastère mekhitariste de l’île de San Lazzaro, réputé pour sa précieuse bibliothèque d’ouvrages anciens témoignant de la culture arménienne. Lion d’Or du meilleur pavillon de cette 56Biennale, il accueille également des œuvres de Sarkis. Au pied d’un escalier, une vertèbre cervicale de mammouth – trouvée dans la région de Montbéliard et exposée pour la première fois l’an dernier à l’occasion de l’exposition Les pôles des aimants au Musée du château des ducs de Wurtemberg – s’offre au regard. A l’instar d’une céramique japonaise du XVsiècle, l’os a été réparé grâce à une laque végétale recouverte de poudre d’or, selon la technique dite du kintsugi. Avec Sarkis, aucune pratique ne demeure exclusive à une époque ou à une matière. Chacun de ses gestes le relie à ceux d’un autre. Une façon bien à lui de faire exister le «  rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme  » de Lavoisier. Plus loin, un séchoir présente cinquante huiles sur papier. Inspirées de l’exposition Ice Age Art, arrival of the modern mind, proposée en 2012 par le British Museum, à Londres, les formes peintes par l’artiste témoignent de sculptures, la plupart en ivoire, créées durant la dernière période glaciaire (il y a plus de 10 000 ans). Fidèle à ses convictions, Sarkis continue de tisser des liens encore et toujours. Les œuvres exposées sont en évident dialogue avec celle de l’Arsenal. «  Il y a de petits ponts  », se contente-t-il de commenter.

Une responsabilité immense

Depuis tout ce temps, Respiro s’épanouit tranquillement. Chaque semaine, Sarkis reçoit de l’équipe demeurée en Italie un petit film de quelques dizaines de secondes qui en témoigne. «  Il n’y a aucune panique dans mon installation, beaucoup de gens s’interrogeaient sur la manière dont j’allais répondre à cette situation historique. Je voulais tellement que les représentants de la Turquie et ceux de l’Arménie viennent et se rencontrent dans mon espace. Cela s’est produit. Ils ont été touchés parce que quelqu’un a travaillé pour débloquer ce qui était resté scellé pendant un siècle.  » Il est donc légitime de parler de cette exposition comme de la plus importante de votre vie artistique  ? «  Ce n’est pas vraiment une exposition, mais oui. J’en ai fait plusieurs centaines qui, en fin de compte, ne regardaient que moi. Pour Respiro, ce fut différent. La responsabilité était immense.  » Dans l’atelier, Sarkis réfléchit désormais à d’autres projets. La Villa Empain, à Bruxelles, inaugure ce jeudi 24 septembre un dialogue entre son œuvre et celle de Sergueï Paradjanov (1924-1990). «  Ce grand artiste arménien a créé un des plus importants chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma  : Sayat Nova. Une cinquantaine d’œuvres appartenant au Musée Paradjanov de Erevan sont présentées. J’ai mis en scène son travail tout en y apportant beaucoup de moi-même. C’est une exposition d’amour.  » Sentiment et sensation sont l’essence même du lien qui nous attache les uns aux autres et de toute éternité. Sarkis est un maître en la matière.

Sarkis, photo Sara Sagui, courtesy Biennale de Venise
Atlas, Sarkis, Pavillon de l’Arménie 2015

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