Jean Rustin – L’âme travaillée au corps

Jean Rustin courtesy Musée Het Dolhuys de Haarlem, Pays-Bas

Le Fonds national d’art contemporain a récemment fait l’acquisition de l’une de ses toiles, deux expositions lui sont simultanément consacrées à Lille et à Haarlem, aux Pays-Bas. Tour à tour encensée, puis boudée par la critique et les institutions, l’œuvre de Jean Rustin n’en finit pas d’interpeller, d’interroger, sans cesser, tel un miroir, de nous révéler à nous-mêmes.

Ils sont couchés, assis, debout, seuls ou réunis par deux, trois ou quatre, dans une pièce au décor austère<sp> : on distingue le sol, les murs, parfois une chaise, mais peu ou pas d’ouvertures sur l’extérieur. C’est que l’environnement n’est pas le sujet des toiles de Jean Rustin, les personnages se suffisent à eux-mêmes. Hommes, femmes, enfants ou vieillards, corps las et flétris, parfois laids, ils sont tous enfermés dans un huis clos intime. Leur activité, le plus souvent, est réduite à l’expression la plus simple et sans détours de leur sexualité. L’homme ici, se trouve, sans autre procès, intégralement dépouillé, ramené à sa forme originelle. Les corps, drapés d’une effrayante nudité, tiennent la pause, dévoilent leurs chairs intimes, et s’exposent en suspens dans un autre espace-temps. Néanmoins, leur présence est vive et tenace : en témoigne le regard dénué de toute appréhension qu’ils plongent dans celui du spectateur, véritable centre d’attention du peintre. Et s’il cherche à exprimer l’extrême difficulté qu’éprouvent les hommes à échanger, à entretenir une relation, en évoquant la solitude et l’anxiété, devenues l’apanage de nos sociétés modernes, Jean Rustin réussit à instaurer un dialogue entre ses personnages et le public. Car sa peinture ne peut ni ne veut laisser indifférent. Que l’on soit séduit ou choqué, fasciné ou troublé, impossible d’y rester insensible ou de s’en détacher impunément<sp> ; très vite, le besoin d’extérioriser ses propres sentiments se fait irrépressible.

Mise à nu de l’humanité

Cette figuration, brutale et tendre à la fois, l’artiste a commencé à la travailler dans les années soixante-dix. Né en 1928, ce Mosellan d’origine choisit d’abord la voie de l’abstraction, celle qui s’impose dans l’après-guerre à bon nombre de ses condisciples. Mais en 1971, alors qu’il parcourt les allées du musée d’Art moderne de Paris, qui lui consacre une rétrospective, l’évidence lui saute aux yeux, il ne se reconnaît plus dans cet art, il lui semble qu’il en a atteint les limites. Cela fait déjà quelques années que le peintre s’interroge sur la pertinence de sa démarche picturale : cette exposition parisienne ne fait qu’accélérer sa réflexion et sa prise de décision.

C’est le début d’un revirement complet, le retour à la figuration et, déjà, la volonté de susciter un face à face entre ses toiles et le public. Mais la thématique choisie, le nu – non pas esthétique mais cru –, la sexualité – dépourvue de tout érotisme, mais aussi abrupte que spontanée – ne faciliteront pas sa tâche. Cette voie nouvelle reste incomprise pendant de longues années, mal interprétée et source de malentendus. Taxé de voyeurisme, voire de pornographie par ses détracteurs, l’artiste poursuit néanmoins son cheminement, développant, avec pudeur et tendresse, ses variations picturales sur le thème du corps, illustrant un humanisme qui lui est cher. « J’ai conscience qu’il y a derrière ma démarche, aujourd’hui, derrière cette fascination du corps nu, vingt siècles – et bien plus – de peinture, surtout religieuse. Vingt siècles de christs morts, de martyrs torturés, de massacres, de rêves brisés, et que c’est bien dans le corps, dans la chair, que finalement s’inscrit l’histoire des hommes et peut-être même l’histoire de l’art », disait-il en 2001.

Ces présences abruptes, auxquelles est confronté le spectateur, tranchent avec l’indissociable et très grande maîtrise technique du peintre, ses jeux de lumière, la délicatesse de ses couleurs. Son inépuisable palette de gris, rehaussée parfois d’une touche de rose ou de rouge, qui vient souligner une bouche, un regard, une part d’intimité, appose sur la dure réalité un apaisant vernis, donne vie à une luminosité singulière et chaleureuse.

Avec douceur mais fermeté, sans concession, Jean Rustin nous renvoie à ce que notre nature profonde a appris à masquer, ignorer puis oublier : l’abandon, l’isolement et la tristesse, sans compter l’accablement, la fragilité et la précarité de ce que nous sommes. Soit la réalité de notre condition humaine, délestée des échappatoires et subterfuges offerts par la vie en société.

Jean Rustin
La Fille, huile sur toile (130 x 89 cm), Jean Rustin, 1997

A la frontière entre le normal et l’anormal

Egalement fasciné par la folie, le peintre s’est toujours intéressé à la psychiatrie, spécialité choisie par sa femme, Elsa. Quelques incursions dans le milieu hospitalier amèneront le jeune homme qu’il est encore à assister à des scènes difficiles : des enfants se cognant le front contre les barreaux de leur lit, une petite fille, à l’esprit retiré du monde, se masturbant sous les yeux d’internes, qui, probablement plus embarrassés que moqueurs, rient pour masquer leur gêne. Il en restera, tout comme son œuvre à venir, profondément marqué.

Ce n’est donc pas par hasard s’il est actuellement exposé au musée de la Psychiatrie de Haarlem tant ses personnages dépeignent et s’imprègnent au plus juste et au plus profond de nos consciences et inconscients, et que son œuvre vient alimenter la réflexion sur la frontière entre la normalité et l’anormalité.

L’exposition qui lui est consacrée par la galerie lilloise Raison d’Art offre de son côté une lecture inédite et originale de son travail, avec la présentation d’un recueil (1) de poésies directement inspirées de son œuvre. L’auteur, Daniel Hachard, n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il s’agit du troisième ouvrage qu’il consacre à l’artiste. La rencontre entre les deux hommes s’est produite il y a une dizaine d’années, lorsque le poète est allé présenter au peintre une série de textes nés au contact, passionné et envoûtant, de ses toiles. Jean Rustin s’y reconnaît et accepte alors de réaliser une lithographie qui illustrera le livre, intitulé La chair. L’autre suivra quelques années plus tard. Le troisième et récent recueil a pour titre Le soleil et vient approfondir et affiner le dialogue spontanément engagé entre peinture et poésie.

Jean Rustin courtesy Musée Het Dolhuys de Haarlem, Pays-Bas
Couple d’amies, huile sur toile (195 x 130 cm), Jean Rustin, 1996-1999

La reconnaissance d’une institution nationale

Récemment, et sous l’impulsion d’Olivier Kaeppelin, délégué aux Arts plastiques, l’un des tableaux de l’artiste est venu enrichir les collections du Fonds national pour l’art contemporain (Fnac). La Fille, créée en 1997, a été sélectionnée parmi les œuvres représentées par la Fondation Rustin de Paris. Emanant de la pénombre, un personnage féminin, au visage incliné vers un improbable plafond, buste dénudé et pantalon baissé, expose aux regards ses chairs intimes. Lorsqu’elle évoque la toile qu’elle qualifie de « <sp>merveille<sp> », Charlotte Waligora, historienne d’art et directrice de la Fondation parisienne dédiée au peintre, aime à décrire la « tension » et la « lumière » émanant du « corps meurtri » du personnage. « Ce que j’aimais le plus dans cette œuvre que j’avais chaque jour en face de moi, ajoute-t-elle, c’était la main droite. Jean y avait déposé trois traits de couleurs distinctes, jaune, bleu, rouge, qui cernaient le contour des ongles. ça, c’est Jean Rustin. Une façon de peindre qui m’enchante quotidiennement.  » La jeune femme salue par ailleurs cette acquisition inédite comme étant « le gage d’une reconnaissance de l’Etat français, par l’intermédiaire de ses représentants » et « un pas de plus franchi vers une reconnaissance de plus en plus large que nous souhaitons pour l’œuvre de Jean Rustin. » Une œuvre parsemée d’êtres, déroutants et attachants, appartenant indubitablement à cette humanité qui est la nôtre et que les toiles de Jean Rustin nous renvoient avec toute la justesse, la puissance et l’absence de condescendance qui caractérisent le miroir qu’elles sont en réalité.

             (1)Le Soleil, de Daniel Hachard, Editions F. Ventos.

Jean Rustin courtesy galerie Raison d’Art, Lille
La jupe rose, huile sur toile (130 x 97 cm), Jean Rustin, 2002

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