Rétrospective à Reykjavik – Erró de légende

Erró, courtesy Musée d'art Hafnarhús

Complexité des compositions, explosion de couleurs, audace des juxtapositions, intrication de personnages issus de la bande dessinée, accumulation de références historiques et picturales… L’œuvre-fleuve d’Erró, ce titan islandais à l’humour corrosif, pionnier de la Figuration narrative, détourne les mythologies contemporaines pour mieux stigmatiser les désordres de la planète. Le musée d’art Hafnarhús, à Reykjavik, accueille actuellement une rétrospective de son œuvre dessinée s’appuyant sur près de 200 travaux – pour la plupart issus de la collection de l’institution et présentés pour la première fois au public –, qui retracent l’évolution de sa démarche. Les plus anciens datent de 1944 ; l’artiste n’avait alors que 12 ans et s’appelait encore Gudmundur Gudmundsson. A l’occasion de cette exposition inédite, nous mettons en ligne le portrait de l’artiste écrit pour Cimaise (292).

Rendez-vous pris à dix-neuf heures. La voix à l’accent traînant avait prévenu, tissant la légende du bourreau de travail : « Je peins du matin au soir. Après seulement, je peux parler. » L’atelier parisien est niché au fond d’une cour. Deux sonneries sans réponse. On pousse la porte entrouverte. Sous la verrière, des étagères encombrées, un fouillis de toiles empaquetées, des tables surchargées. Carrure de Viking, belle tête creusée de rides, Erró surgit d’un pas vif, l’œil pétillant. Le peintre fait d’emblée les honneurs de son petit musée. Il virevolte dans le désordre ambiant, enjambe une pile de livres, éteint le fax, éparpille un tas de photos, allume une lampe, bataille pour retourner un tableau. Dominée par un Mao de propagande aux champs, Marilyn, en ouvreuse de cinéma, distribue bonbons et crèmes glacées. Brillance des couleurs crues. « Tu peux toucher, c’est de l’émail sur acier, l’une de mes dernières découvertes. Indestructible ! » Plus loin, une tête en cours d’exécution flotte, comme irréelle, sur la toile blanche. « Messiaen pour la cité de la Musique. » Sur le bureau, une longue bande de papier aux tons soutenus, épreuve d’une toute récente technique de tirage numérique. « Ce prototype, quelle qualité ! On va en produire trente exemplaires numérotés. Mais les pauvres sérigraphes, je ne donne pas cher de leur avenir. » A bientôt 80 ans, l’artiste se montre toujours avide de nouveautés, vibrionnant, chaleureux, ardent, passionné.

De son vrai nom Gudmundur Gudmundsson, Erró est né en Islande de la rencontre, une nuit, sous une tente de camping, d’un peintre et d’une ouvrière. Il ne fera la connaissance de son père qu’à 18 ans. L’enfant naturel pousse à la campagne, au sud du pays, où sa mère a épousé un fermier. « J’ai grandi dans l’un des plus beaux paysages du monde, avec la mer, les glaciers et les rivières, entre les vaches et les chevaux. » Cette terre de sagas et de légendes vit alors au rythme des naufrages. « C’était une impression surréelle. Je me souviens de ces bateaux enlisés dans les sables. On sauvait les gens et puis on vidait une partie de la cargaison qu’on partageait avant d’appeler la police. Un cadre idéal pour un gamin imaginatif. J’avais des outils géants pour jouer, les carcasses des embarcations à désosser. » Très tôt pourtant, seule la peinture l’intéresse. « C’est venu naturellement parce que je dessinais mieux que tous mes camarades de classe. Et puis quand les rivières étaient en crue, il y avait beaucoup de touristes à la maison, obligés d’attendre, qui dormaient et mangeaient gratuitement. Ils envoyaient des cadeaux de remerciement. Dans la boîte aux trésors, un set de pinceaux et des livres d’art. Je me souviens surtout d’un ouvrage en couleur de la collection du musée d’Art moderne de New York qui m’a ouvert de nouveaux horizons. »

Erró, photo Didier Gicquel
Erró dans son atelier parisien
La guerre éclate. Placée sous protectorat américain, l’île devient le terrain stratégique d’intenses activités militaires. Les bombardiers grondent au-dessus des têtes. Le conflit inspire à l’adolescent une aquarelle qui met en scène un globe terrestre crachant armes et soldats, flammes et squelettes. Déjà, en germe, la saturation de l’espace pictural qui sera sa marque. Il est admis à l’Ecole des beaux-arts de Reykjavik où, « gourmand de toutes les techniques », il navigue entre les sections et devient professeur de dessin, avant de poursuivre sa formation à l’académie d’Oslo. « J’habitais dans la rue où Munch avait vécu. » L’étudiant profite de voyages scolaires pour s’éveiller à l’art. Berlin, Vienne, Paris, Madrid, Rome. « Au retour, j’en avais marre de peindre des natures mortes et des statues grecques. Je me suis fait la main en copiant tout ce que je pouvais, impressionnisme, cubisme, expressionnisme, une vingtaine de tableaux de chaque période. Chez les anciens, Rubens et Le Tintoret m’émerveillaient par leur extraordinaire virtuosité. »

Il choisit l’Italie. A Ravenne, il passe son diplôme de mosaïque byzantine et participe à la restauration de la basilique San Vitale. A Florence, il reprend l’atelier de son ami Fernando Botero. En 1958, il décide de s’installer à Paris. « Pour la même raison qu’on va pêcher le saumon en Islande. L’art se trouvait là. » Grâce à Jean-Jacques Lebel, il est vite intégré. Il rencontre André Breton, Max Ernst, Wilfredo Lam, André Masson et Roberto Matta. Le surréaliste chilien le prend un temps sous son aile, l’invitant chaque vendredi à peindre à quatre mains. « Il avait eu l’idée d’échanger les feuilles. Je mettais mes personnages dans sa composition et lui les siens dans la mienne. Cette expérience m’a laissé un excellent souvenir. » Erró tourne d’emblée le dos à la peinture abstraite, qui règne en maître. Les premiers tableaux sont hantés par le conflit entre l’homme et la machine. Son Autotransformateur des générations montre l’engrenage des chaînes de montage qui charrient les têtes hurlantes mi-embryons mi-cadavres. Métaphore de la science qui meurtrit les corps et détruit les âmes.

Dès ses débuts, Erró a mis au point sa méthode. Ce « pêcheur d’images » pioche dans les revues techniques, les magazines de mode, les prospectus publicitaires, les planches anatomiques. Lors d’un séjour à New York, pour donner naissance au fameux Foodscape, panorama de victuailles inspiré par la folie consumériste des Américains, il hante fast-foods et drugstores à la recherche d’emballages. L’artiste ne cessera d’enrichir sa collection, stockant par milliers cartes postales, caricatures, photos de presse, bandes dessinées, affiches politiques, reproductions de toiles… Il entasse, il archive, il classe. La création consiste ensuite à assembler ces documents dans un collage, puis à les projeter sur la toile, agrandis librement, par la mise au carreau ou à l’aide d’un épiscope. Erró a pressenti l’ère de la communication à l’heure de la mondialisation. En intégrant dans son univers la mémoire collective, il met en garde contre la dictature des images.

Carambolages incongrus

« Le montage reste la partie la plus excitante de mon travail. Tout va très vite et je ne contrôle presque rien. Ce mystère de simplicité et d’évidence me surprend encore. Les rapprochements affluent comme dans un rêve. » Le peintre jongle avec les époques, joue des contrastes. S’appropriant tous les styles, il multiplie les carambolages incongrus, les télescopages saugrenus. En pleine guerre du Viêtnam, ses American Interiors propulsent des hordes de combattants d’Hô Chi Minh dans les « sweet homes » made in USA. Sa série Programme spatial se lance à l’assaut du passé : les astronautes flottent dans les nefs baroques ou jouxtent les odalisques d’Ingres. Le pape lutine un nu de Modigliani. Mao entreprend une longue marche touristique à travers le globe, de la place Saint-Marc au port de New York en passant par l’arc de Triomphe. Bugs Bunny sourit à Mandela. Les acrobates de Léger rencontrent Red Sonja. Richesse thématique, hymne à l’imagination, dévergondage plastique. Erró devient un pilier de la Figuration narrative, aux côtés des Rancillac, Klasen, Télémaque… « On a tous exposé ensemble, mais on a gardé notre liberté de créer. C’est un mouvement bien plus élaboré que le Pop art, dont la simplicité extrême me dérange. Il n’y a aucune composition, juste une image qui saute aux yeux. Si on voulait faire du Pop avec mes tableaux, il faudrait les couper en cinquante morceaux. »

Erró, courtesy Musée d'art Hafnarhús
Dust, Erró, 1958
Erró, courtesy Musée d'art Hafnarhús
Egg Fu, esquisse pour Enamel, Erró, 2004
Concentrés d’énergie pure, geysers de teintes tonitruantes, ses kaléidoscopes géants poussent l’accumulation jusqu’au délire. Ça part dans tous les sens, ça fuse, ça cogne, ça gicle, ça hurle. Ses toiles grouillent de personnages : héros de comics et de cartoons avec Captain America, Silver Surfer, Superman, Flash Gordon, Steve Canyon, Mickey, Donald, Pinocchio ou Bart Simpson, cow-boys et shérifs, robots et mutants, guerriers dressés pour tuer, amazones au maillot moulant armées jusqu’aux dents… Les dialogues tronqués et les onomatopées rajoutent à l’humour féroce. On pense aux paysages fous de Jérôme Bosch corrigés par Robert Crumb. Les tableaux d’Erró ne s’épuisent pas en une vision d’ensemble. La première impression frappe comme un coup-de-poing, puis l’œil rebondit d’un détail à l’autre comme une balle de ping-pong. « Dans chaque création, j’essaie de raconter une histoire remplie d’anecdotes. » Le peintre retrace façon bande dessinée les vies de Vinci, Michel Ange, Raphaël, Rembrandt ou Vermeer. Il multiplie les révérences aux toiles de maîtres. Il donne une version body-buildée du fameux American Gothic de Grant Wood. Il revisite l’Olympia de Manet en la plongeant dans la baie de Manhattan. Pour rendre un hommage définitif à Picasso, Miró, Matisse, Grosz ou Beckmann, il enserre leurs classiques et leurs autoportraits dans une résille de lignes courbes conçue par un logiciel utilisé dans l’aéronautique.

L’écho d’une planète déboussolée

Surtout, son œuvre se fait l’écho, comme en accéléré, d’une planète déboussolée. Erró a couvert tous les conflits des cinquante dernières années : guerre froide, Viêtnam, Cambodge, Malouines, Golfe, Rwanda, Balkans… La dérision sert de dénonciation. Nixon, Carter, Brejnev, Thatcher, Jaruzelski, Castro en prennent pour leur grade ! La Renaissance du nazisme alerte contre tous les fascismes. La Bombe pointe le danger atomique. For Pol Pot présente un amoncellement de cadavres et de figures fantomatiques. Dans Sarajevo, une sorcière-vampire protège un enfant symbolisant la ville opprimée. Sa peinture se veut un antidote contre l’amnésie collective. « J’aime l’idée de laisser derrière moi un témoignage avant que les horreurs ne s’effacent des mémoires. » Dans God bless Bagdad, les justiciers de BD voisinent avec les têtes de mort, les mollahs en rangs serrés avec les missiles estampillés USA. L’agonie d’un supplicié est diffusée sur les écrans de télé. Ben Laden est pris dans l’étau du World Trade Center. Bush, vengeur aveugle au cerveau réduit à Ground Zero, affronte Saddam Hussein colt en main. Le noir et blanc accentue le désastre de la guerre. Face à son bureau, Erró a gardé un tirage numérique en couleur du collage préparatoire de cette vaste fresque. « Bariolée, elle ne fonctionnait pas. »

La pénombre gagne l’atelier. Le peintre ne tient pas en place. Il doit encore trier les papiers à faxer, préparer un stock de toiles à acheminer, organiser plusieurs expositions simultanées. Bien sûr, il garde des projets plein ses cartons. Les aquarelles seront réalisées comme chaque année à Bangkok, où il s’apprête à prendre ses quartiers d’hiver avec son épouse thaïlandaise. En guise d’au revoir, il laisse au visiteur une kyrielle de citations qui ont émaillé sa carrière. Au choix, cette belle phrase : « La peinture est la forme privée de l’utopie, le plaisir de contredire, le bonheur d’être seul contre tous, la joie de provoquer. » L’artiste, qui a passé sa vie à consigner le chaos du monde, s’est choisi un pseudonyme paradoxal. En islandais, Erró veut dire « maintenant, c’est le calme ».

Erró, courtesy Musée d'art Hafnarhús
Sans titre (esquisse pour The Devil@of Pompei) de la série Les Carcasses@(1955-1957), Erró, 1955

Erró en ville

Outre son œuvre picturale, Erró a réalisé plusieurs fresques pour les murs des cités. Il a orné de héros de bande dessinée un immeuble d’Angoulême et décoré la salle du conseil municipal de l’hôtel de ville de Lille. A Paris, il a habillé la médiathèque de la Cité des sciences et de l’industrie, une façade du quartier de Bercy ou encore l’Auditorium des Halles, mêlant plus de soixante portraits de musiciens classiques et de stars de la chanson. A Reykjavik, il a égayé un grand centre commercial. A Lisbonne, il a signé une station du métro rendant hommage à la mer et réalisé un autre mur en céramique, inspiré de la science-fiction, pour le parc des Nations. « C’est une activité bien séparée de mon travail de peintre qui me permet de fréquenter le grand public. J’ai conçu ces créations comme un grand miroir de mon style. »

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