Jim Dine à Paris – Entretenir la flamme

Jim Dine, courtesy galerie Daniel Templon

Peintre, sculpteur, graveur, mais également photographe, auteur de livres d’artiste et poète, Jim Dine a toujours placé le dessin au cœur de son œuvre prolifique et généreuse, fruit d’une inlassable quête menée près de 60 ans. Hello Yellow Glove est le titre d’une exposition qui rassemble les récents travaux sur papier de l’artiste américain, à découvrir jusqu’au 7 avril sur les cimaises de la galerie Daniel Templon, à Paris.

«  Mon plaisir est de faire des choses avec mes mains. Je les utilise pour peindre et dessiner, mais aussi réaliser des estampes, tailler le bois ou travailler le métal  », expliquait Jim Dine en 2006, lors d’un entretien(1) avec Caroline Joubert, conservatrice au musée des Beaux-Arts de Caen. Un plaisir qui l’accompagne depuis sa plus tendre enfance  : «   Petit garçon, je créais des images en gravant le bois puis en imprimant avec une cuillère.  » Né en juin 1935, Jim Dine grandit à Cincinnati, dans le nord-est des Etats-Unis. Dyslexique, il passe pour un «  mauvais élève  ». La découverte de la poésie, «  la seule chose que je pouvais lire  », lui permettra «  de garder contact avec le monde du langage  ». Il affirme aujourd’hui encore s’être toujours senti plus proche des poètes que des artistes. Passionné de dessin – «  Je dessine depuis l’âge de deux ans. Je n’ai jamais pensé à autre chose.  » –, c’est tout naturellement qu’il entreprend de suivre les cours de l’Académie d’art de Cincinnati, avant de rejoindre ceux de l’université de la ville, puis de l’école du musée des Beaux-Arts de Boston. Il intègre enfin le département Arts plastiques de l’université d’Etat de l’Ohio, à Athens, dont il sort diplômé en 1957.

A 22 ans, le jeune homme part pour New York, attiré par sa scène artistique en pleine effervescence. Il donne quelques cours pour subvenir à ses besoins. «  Il n’existe pas de méthode pour enseigner quoique ce soit à quiconque. C’est une perte de temps. Tout ce que les étudiants veulent savoir, c’est comment devenir célèbre  !  », confie-t-il en riant lors de son passage, en février, à la galerie Daniel Templon(2). Il participe à des happenings et, au début des années 1960, réalise ses premiers « assemblages » en intégrant à ses toiles des objets prélevés dans le quotidien. Outils, palettes, chaussures, cravates et autres effets personnels constituent une imagerie de la banalité qui participera au fait que la critique l’associe aux pionniers du pop art. Mais Jim Dine ne s’est jamais vraiment reconnu dans l’impersonnalité qui caractérise le mouvement, ni dans sa critique de la société de consommation.

(1) Extrait d’un entretien publié dans le catalogue de l’exposition L’Odyssée de Jim Dine – Estampes 1985-2006, présentée en 2007 à Caen.

(2) La galerie Daniel Templon a réalisé et mis en ligne une interview vidéo avec Jim Dine lors de son passage à Paris en février. 

Galerie Daniel Templon
Jim Dine, en février 2012@à la galerie Daniel Templon
Jim Dine, courtesy galerie Daniel Templon
Catapla Tree, fusain, pastel et aquarelle sur papier@(150 x 100 cm), Jim Dine, 2011
«  En 1960-1961, pour la première fois aux Etats-Unis, des artistes très jeunes accédaient à la reconnaissance. J’étais le plus jeune : j’avais 23 ou 24 ans, Oldenburg en avait presque 30. Je connaissais des artistes plus âgés comme Lichtenstein, Rosenquist et Warhol, qui étaient de véritables artistes pop, puisqu’ils traitaient de la culture populaire. Leurs œuvres venaient de la culture de masse. J’utilisais beaucoup d’objets communs dans la composition de mes tableaux, mais mon travail provenait d’un vocabulaire propre, celui que j’inventais. Quand j’utilisais dans une œuvre un outil comme un marteau, il s’agissait d’un vrai marteau, et puis, parfois, je le dessinais à côté, comme une sorte de tautologie, mais c’était tout. Ou bien lorsque j’utilisais un chapeau ou une cravate, c’était simplement ça  : une image singulière, comme un signe en pleine figure. Alors, on pouvait dire que mon travail venait de la culture populaire, mais contrairement à Warhol et à Lichtenstein, dont les sujets venaient du monde extérieur, moi, je peignais mon monde intérieur, en utilisant cependant des objets du quotidien. Je n’ai pas d’objection à être catalogué artiste pop, ce n’est simplement pas tout à fait exact.  »

Des motifs autobiographiques

Dès les premières années, son travail s’articule autour de la représentation de soi. Il puise dans son vécu, ses sentiments sur la vie, ses souvenirs d’enfance – difficile de ne pas faire le lien entre les outils utilisés et la quincaillerie de son grand-père dans laquelle il passait de longues heures –, mais aussi dans ses rêves. Approfondissant une iconographie très personnelle, Jim Dine introduit peu à peu dans ses œuvres des motifs récurrents et tous largement «  autobiographiques  » : parmi eux le cœur – «  une forme, un modèle, qui permet de traduire toutes sortes d’émotions  » – et le peignoir, auxquels il confère un fort pouvoir d’expression, mais aussi le crâne, la Vénus de Milo ou le hibou. «  Je ne les emploierais pas s’ils ne s’agissait pas de métaphores personnelles, des métaphores de tout ce qui est enfoui dans mon inconscient.  »

Explorateur insatiable de son univers intime, l’artiste aime également repousser les limites techniques imposées par les différents modes d’expression choisis. En gravure, comme en photographie, par exemple, il affectionne les grands formats et donne du fil à retordre aux imprimeurs avec lesquels il collabore. De la même manière, il multiplie les supports comme les outils qu’il emploie pour peindre et dessiner  : toile, papier de soie, parchemin ou plastique accueillent ainsi tour à tour ses expériences picturales.

L’exposition présentée à la galerie Daniel Templon offre au regard quatre séries – mêlant fusain, aquarelle, pastels et crayon – chacune servant un thème particulier. L’une d’elles met en scène un couple singulier formé d’un chat et d’un singe. «  Il y a environ 30 ans, explique-t-il, j’avais vu chez un brocanteur une petite sculpture en porcelaine représentant un singe, vêtu d’un smoking, et une chatte qui portait un tutu et des pointes de ballerine. Elle avait la main posée sur son épaule  ; le geste évoquait une grande tendresse. Je ne sais pas bien pourquoi, mais je suis resté fasciné par ce couple insolite qui a inspiré cette série de dessins. Ils traitent de l’intelligence, de la supériorité et de la sensibilité dont les femmes peuvent faire preuve, comparées à nous.  »

Jim Dine, courtesy galerie Daniel Templon
Steidl Behind Himself, ensemble de 9 dessins, Jim Dine, 2011
Jim Dine, courtesy galerie Daniel Templon
Two Brothers from Collodi, aquarelle, fusain, encre de Chine, pastel et collage sur papier@(154 x 120 cm), Jim Dine, 2011
Non loin, s’enchevêtrent avec élégance branchages et feuillages denses et touffus. «  J’adore prendre la nature pour modèle, dessiner tout ce qui a trait à la botanique, déjà forte d’une longue histoire en termes d’illustration. Il y a ici trois arbres et une plante  : il s’agit d’un chardon, une plante à feuilles épineuses qui pousse dans les champs environnants ma ferme.  » Son attachement à la nature n’a d’égale que l’importance qu’il accorde à l’amitié et dont viennent témoigner neufs portraits, «  neuf dessins indissociables les uns des autres  », qui rendent hommage à un seul et même homme  : «  Gerhard Steidl est éditeur, sans doute le plus grand que je connaisse, et il m’est très cher. Il est doté d’une personnalité humaine inoubliable.  » C’est lui qui, notamment, édite en 2006 un ouvrage sur Pinocchio reprenant le texte original de Carlo Collodi illustré par Jim Dine. «  Grâce à Collodi, j’ai pu vivre depuis des années à travers le garçon de bois. Sa capacité à porter la métaphore d’innombrables manières a sans cesse enrichi mes dessins, mes toiles et mes sculptures le représentant. Ses pauvres pieds brûlés, ses jugements erronés, la vanité qu’il tire de son long nez, ses oreilles d’âne éphémères, tout cela s’est ajouté aux multiples pièces le constituant. A la fin, c’est son grand cœur que je retiens. Il fait partie de mon paysage personnel depuis que j’ai six ans. (…) Ce livre est pour lui  », écrit l’artiste en préambule de la publication.

Une obsession de toute une vie

L’univers complexe, effrayant, drôle et profondément humain du conte de Collodi est celui du quatrième, et incontournable, volet de l’exposition parisienne. Récurrente dans son œuvre depuis 1994, la figure de Pinocchio semble être une source d’inspiration aussi intarissable qu’évolutive pour l’artiste. «  Les Pinocchio viennent traduire une obsession de toute une vie liée à l’histoire, si riche de métaphores, de Collodi.  » Tout commence en 1940, lorsque Jim Dine voit la première version du dessin animé réalisé par Walt Disney : «  Imaginez l’effet produit sur un gamin qui a l’habitude de mentir  !  » A la fois apeuré et fasciné, l’enfant est en tout cas marqué à jamais. «  Plus tard, j’ai trouvé une poupée de Pinocchio chez un brocanteur  : c’était un objet magnifique, en papier mâché avec des vêtements cousus main. Je l’ai achetée et conservée avec moi pendant des années jusqu’à ce qu’elle trouve sa place dans mon travail.  » Longtemps, il s’est identifié au garçon du récit, cheminant comme lui parmi les écueils de l’existence. «  Mais plus maintenant. Peu à peu, je me suis senti devenir davantage comme Gepetto, ce vieil homme qui donne vie à son ouvrage, tout comme l’artiste à la matière inanimée qu’il travaille. Cette histoire est une vraie métaphore de l’art.  » Elle célèbre le plaisir de créer mais aussi la nécessité pour l’œuvre de s’affranchir de l’auteur, «  à l’image de la marionnette qui entreprend un long voyage pour devenir humaine  ».

Jim Dine, courtesy galerie Daniel Templon
Walking with them, Jim Dine
Très souvent, ses dessins portent des traces de repentirs, d’effacements et de corrections. «  J’applique un élément, puis le retire, rebâtissant autre chose par-dessus. J’aime montrer l’histoire d’un travail, laisser voir les erreurs, les reconstructions.  » Une œuvre en mouvement, tout comme son créateur qui dit n’avoir jamais vraiment su tenir en place. Lorsqu’il n’est pas à New York ou dans sa ferme de Walla-Walla, à l’autre bout du pays, dans l’Etat de Washington, Jim Dine vient travailler à Paris avec Michael Woolworth, l’un de ses imprimeurs, en Scandinavie, en Allemagne ou en Autriche. Il y a deux ans, il a passé un mois à New Delhi avec sa femme, la photographe Diana Michener. «  J’essaie de choisir des endroits où je me sens bien. L’Inde est à la fois fabuleuse et terrible. J’y ai produit une vingtaine d’aquarelles et Diana, elle, dessinait toute la journée.  » A ce besoin de bouger vient répondre celui de créer, encore et encore  : « Tout ce que j’ai fait, tout ce que je continue à faire, a seulement à voir avec le feu. J’ai passé les soixante dernières années à entretenir la flamme pour être sûr qu’elle ne disparaisse pas. »

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