L’art numérique – Les grandes tendances

Benjamin

Quatrième épisode d’une série d’articles destinés à l’art numérique que vous pouvez retrouver chaque mardi. Notre objectif est de présenter cet art «  nouveau », de le situer dans une continuité historique, d’en analyser le contexte technologique et juridique, d’en découvrir les multiples facettes et d’imaginer ses développements futurs.

Difficile de s’y retrouver  ! Le caractère protéiforme de la création numérique plonge souvent dans la perplexité le public néophyte, les collectionneurs, voire le législateur. Pour tenter d’y voir plus clair, nous vous proposons de réduire le champ de présentation aux trois grandes tendances à l’œuvre aujourd’hui, à raison de deux exemples pour chacune. Signalons en passant que l’appellation « art numérique » a été choisie dans un souci de simplification. Dans la réalité, il existe de nombreuses locutions en référence à cet art né des « nouvelles technologies » qui pour certaines d’entre elles ont déjà plus de cinquante ans !

Pinceau numérique pour art « classique »

Commençons par les œuvres numériques les plus « simples », celles qui ne sont ni interactives ni génératives et qui n’ont pas besoin d’Internet pour exister même si elles y circulent. Ces œuvres sont les plus faciles à vendre. Elles peuvent faire l’objet de tirages numériques de très grande qualité et être exposées sur tous types d’écrans numériques.

1 Les peintures numériques de Benjamin font un tabac depuis quelques années parmi les passionnés de BD. Remarqué par Patrick Abry, le fondateur de la maison d’édition Xiao Pan, qui publie en France des bandes dessinées chinoises, Benjamin est, à en croire les échanges de graphistes sur un forum spécialisé, devenu l’emblème de tous ceux qui dessinent sur leur ordinateur : « Tout le monde a voulu faire de l’art numérique, notamment avec Photoshop, mais personne ne savait sous quelle bannière le revendiquer : art moderne, modern art, art numérique… Personne ne faisait attention à nous, on nous prenait pour des gamins qui jouaient à la console alors que ce qu’on fait, c’est de l’art tout simplement. Aujourd’hui, on a un nom : Benjamin ! » (source : http://www.kyozo.fr) Ce chinois de 33 ans vient de réaliser un clip pour Jena Lee, auteur, compositeur et interprète qui a remporté en 2008 le concours Urban Music Nation organisé par la radio Skyrock.

Benjamin
Peintures numériques de Benjamin@ pour le clip de Jena Lee

2 Les images de Jean-François Colonna sont enchanteresses et pourtant leur sujet, lui, ne l’est pas toujours. Pionnier et grand spécialiste de la modélisation numérique, le scientifique permet parfois l’exposition de ses images. Dans un entretien accordé à Bruno Guiganti pour Synesthésie il l’explique : « Je m’autorise parfois, à condition que ce soit clairement écrit et explicité, à faire des détournements artistiques de mes images scientifiques. Lorsque je procède ainsi, je ne considère pas que l’image résultante soit elle-même une œuvre d’art. Dans mon esprit l’œuvre d’art, c’est le programme qui a donné naissance aux images. Sachant que cela ouvre la porte à la notion d’œuvre potentielle, puisque le programme lui-même est en principe capable de faire une infinité d’images sur un même thème. J’attache beaucoup d’importance à l’acte de programmation ; la rédaction d’un programme est donc une opération extrêmement importante et j’essaie de faire que le programme en lui-même soit une œuvre d’art, en particulier en ce qui concerne sa présentation, sa rédaction. »

Jean-François Colonna
Fractales, Jean-François Colonna

La « transcendance numérique »

Les nouvelles technologies ont permis l’avènement d’œuvres d’une nature totalement différente : interactives et génératives. Transcendées par les mathématiques, elles sont uniques et insaisissables dans leur entier.

1 Fractal Flowers in vitro de Miguel Chevalier, exposée en 2009 au musée de la Chasse et de la Nature pendant quatre mois, est une installation de réalité virtuelle interactive multisensorielle réalisée avec la collaboration de Jacopo Baboni Schilingi, compositeur, et d’Annick Menardo, parfumeur. Au centre de la pièce, une serre abrite de singulières plantes colorées qui croissent, disparaissent et répondent aux mouvements des visiteurs : un ballet végétal exécuté sur une musique et enrichi d’une « présence » olfactive a été créé spécialement pour s’intégrer à l’œuvre. « Je ne vends jamais la même œuvre, explique l’artiste. Même si le logiciel est le même, je donne à l’ordinateur la possibilité de choisir certains paramètres. Des choses arrivent qui ne sont donc pas prévues. C’est un peu comme dans la vie, certaines rencontres modifient votre rapport aux choses et peuvent vous entraîner dans une autre direction. Parfois, cela peut faire peur aux gens car ils sont en possession d’une œuvre qui n’est jamais définitivement achevée. Elle demeure à jamais en devenir : caractère totalement nouveau pour une œuvre. » 

2 Still Moving de Maurice Benayoun a été conçu dans le cadre de la série de travaux sur La Mécanique des émotions. Cette sculpture est construite à partir de données numériques qui proviennent de l’analyse sur le Web de la relation entre 3 200 villes du monde et un corpus lexical lié aux émotions. Cette œuvre interactive réagit au contact du visiteur en révélant, par les mots, les données et les sons, une représentation des émotions du monde. « Internet est comme un système nerveux mondial. Son observation devrait permettre de sentir le vécu de la planète », précise l’artiste.

J.-F. Colonna
Le Printemps de Boticelli, Jean-François Colonna

Le réseau : deus ex machina de l’art numérique

Le réseau sans cesse en mouvement, tisse des liens à distance, permet de diffuser gratuitement les œuvres, explore et créé de nouveaux territoires. D’une incroyable richesse, il est source d’inspiration autant qu’acteur du Net art. Nombre d’artistes du Web sont aussi chercheurs, informaticiens, sociologues, historiens… Ils expérimentent, conçoivent, enfantent, inventent au cœur de la cyberculture. « Virtuel et simulation sont de nouveaux outils d’écriture et d’invention de formes qui ouvrent d’autres territoires à la création et la connaissance », explique Fred Forest dans Art et Internet (Cercle d’art, 2008). Les œuvres sur le Net sont de diverses natures.

Maurice Benayoun
Still Moving, Sculpture interactive sonore et vidéo, acte 14 de la Mécanique@ des émotions, Maurice Benayoun

1 Février 2008, Fred Forest lance le Centre expérimental du Territoire et Laboratoire social sur Second Life. Une semaine avant les élections municipales, l’artiste, pionnier du vidéo art et du Net art, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’origine de l’art sociologique et de l’esthétique de la communication, lance son projet de laboratoire pour le futur. Premier thème traité à cette occasion : le développement durable. Le concept, comme l’action du Centre relèvent d’un processus évolutif. Les procédures et les contenus de son fonctionnement sont chaque fois différents selon les lieux, la culture, le contexte des expériences proposées à Paris, Nice, Naples ou, comme de mai à novembre 2009, à São Paulo, même si bon nombre de problématiques leur sont communes : réchauffement de la planète, crise économique, faim dans le monde, sida, surpeuplement, terrorisme, développement non maîtrisé des technologies… Le Centre propose à l’art, au-delà de la dimension esthétique, une fonction de réflexion collective qui fait appel à l’échange, la participation et à l’intelligence collective. Un personnage emblématique, qui se nomme, Ego Cyverstar, vit la mutation douloureuse d’un monde à un autre. Dans ce projet, la préoccupation éthique prend le pas dans l’art sur la visée esthétique et du divertissement. www.webnetmuseum.org

2 Les « silences » de Michaël Borras dit a.k.A Systaime. L’artiste se définit comme « un pur rejeton de la culture numérique, celle qui rebat les cartes de nos identités, de notre rapport au monde. » Trublion du réseau, ce vidéaste né en 1973, « remixe le flux, égratignant les puissants et les poseurs, tout en mettant en lumière notre dépendance médiatique. » Sur son site de nombreux vidéos et accès à des sites Internet de son cru. Il aime montrer les hommes et femmes politiques (Obama, Sarkozy, Royal…) en train… de ne rien dire. Pour cela, il fait des montages de tous ces petits moments de reprise de souffle. Etonnant !

Fred Forest
Le Centre expérimental @du Territoire et Laboratoire social, Fred Forest

Mardi prochain  : Les conditions nécessaires au développement d’une économie de l’art numérique, l’accessibilité aux œuvres

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