Art & Sciences – Loris Gréaud, sur le chemin de la pensée

Plasticien, musicien et réalisateur, passionné d’architecture comme de mécanique quantique, Loris Gréaud déroule un parcours à l’image de sa pratique, éclectique et résolument transdisciplinaire. Propulsé très jeune sur le devant de la scène de l’art contemporain, française puis internationale, il poursuit aujourd’hui sa route, mû par un attachement profond à l’idée, au projet qui seuls font autorité.

C’est à Eaubonne dans le Val-d’Oise, où il est né en 1979, que Loris Gréaud a choisi d’installer son atelier. Entouré d’une dizaine de personnes, il y conçoit et développe ses projets au long cours, fruits de collaborations multiples – avec des scientifiques, des architectes, mais aussi des musiciens, des cinéastes ou encore des philosophes –, pour lesquels le médium défini est systématiquement mis au service des idées, celles qu’inlassablement il élabore, échange et partage. Après s’être vu confier à 28 ans les 4 000 m2 du Palais de Tokyo (Cellar Door, 2008) – une première pour un artiste de cet âge –, il a investi cette année simultanément le hall d’entrée du Centre Pompidou et la pyramide du Louvre.

Evoquant le « je » anglais, la verticalité des pièces proposées, un signe mathématique, le symbole de l’intensité du courant électrique ou encore de l’iode, [I] est l’intitulé unique et imprononçable, à l’interprétation laissée ouverte à chacun, de ce dernier jalon d’une trajectoire en perpétuelle évolution, d’un travail qu’il aime envisager dans la durée, à travers un ensemble d’œuvres dont la réalisation s’échelonne en général sur plusieurs années. Chacune fait le lien entre la précédente et la suivante. « L’espace entre les œuvres, c’est tout simplement le chemin de la pensée », confie-t-il à Michel Gauthier, conservateur au Musée national d’art moderne et commissaire de l’exposition-performance présentée à Beaubourg cet été. « L’espace entre deux œuvres, l’inflexion de la pensée entre elles ou entre deux expositions sont aussi importants que l’œuvre elle-même. »  Le champ de l’art n’ayant par définition pas de frontières, Loris Gréaud est constamment en quête de nouvelles façons de produire l’art. C’est chez lui un besoin vital. « Il est permis d’y faire absolument tout entrer. La seule règle que je suis et poursuis est celle que je me suis imposée : seul le projet fait autorité. Dans son temps, son économie, ses médias… L’ensemble devra être soumis à l’idée et l’exigence de celui-ci. » De la sculpture au cinéma, en passant par l’installation, l’architecture et la musique, cet artiste touche-à-tout bouscule le format classique des expositions pour entraîner le visiteur/spectateur au cœur d’univers complexes, ramifiés et foisonnants, sombres et hypnotiques, mais toujours emplis de poésie.

[I] au Louvre. Une mystérieuse silhouette surplombe le vaste espace qu’abrite la pyramide du Louvre. Fruit d’une réflexion sur l’histoire du drapé dans la sculpture, mais aussi sur l’imaginaire de la statuaire, son socle, son inauguration, la pièce, à découvrir jusqu’au 20 janvier 2014, fait écho à l’installation performative présentée cet été au Centre Pompidou. Elle a été conçue à partir d’un des chefs-d’œuvre de la collection de l’institution, l’Esclave rebelle de Michel-Ange, dont une copie a été drapée puis scannée en 3D. « Les dimensions de la sculpture ne sont pas à l’échelle du socle ni de la pyramide. Ça crée comme un déséquilibre. Je voulais quelque chose de très immédiat, mais qui ne sonne pas juste, pour créer une inquiétante étrangeté », explique Loris Gréaud.
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[I] au Centre Pompidou. Dans le hall de l’institution se dresse une structure noire de 14 m de hauteur. Un homme en gravit les marches. Arrivé au sommet, il plonge dans le vide, son atterrissage amorti par un immense coussin d’air placé en contrebas. Toutes les minutes, aux heures d’ouverture et un mois durant – du 19 juin au 15 juillet 2013 –, des cascadeurs professionnels se sont relayés pour accomplir cette performance singulière, premier élément d’une double proposition présentée à Beaubourg et au Louvre. « Je leur ai demandé de ne pas faire d’acrobatie, explique Loris Gréaud, et, pour eux, c’est le plus dur. Cette manière complètement neutre de tomber, même si c’est évidemment une pièce dramatique, se veut antispectaculaire. » L’artiste propose ici un mode de narration différent, celui d’une œuvre.

Loris Gréaud, photo GréaudStudio

Cellar Door. Des arbres recouverts d’un composite élaboré à partir de poudre à canon sont éclairés par un énorme ballon lunaire suspendu au plafond. Tel est le décor de l’une des « bulles » imaginées par Loris Gréaud dans le cadre de Cellar Door, un ensemble d’installations inspirées de la partition d’un opéra, déployées en 2008 sur les 4 000 m2 du Palais de Tokyo, à Paris : vidéos, machine à confiseries insipides, feu d’artifice enterré… Loris Gréaud plonge le visiteur au cœur d’un conte fantastique où s’entremêlent ses propres rêves, désirs et éventuelles angoisses. Dès l’entrée, cette phrase donne le temps : « Il était une porte – c’est fort – où le futur entrait d’abord. »

Loris Gréaud, photo GréaudStudio

Le Pavillon Geppetto. Présenté lors de la Biennale de Venise 2011, Pavillon Geppetto propose une exploration du mythe du « ventre de la baleine ». La sculpture, longue de 17 m et moulée selon les descriptions du Moby Dick de Melville, avait été installée sur les bords du bassin de l’Arsenal. Une porte placée sur son ventre permettait d’accéder à un espace de vie, offrant la possibilité d’y rester 24 heures. « Le Pavillon Geppetto vient polariser tous les récits et les mythes autour du ventre de la baleine, de Jonas à Pinocchio, en passant par George Orwell ou Herman Melville. Tous ces éléments ont formé  comme un script pour réaliser l’œuvre », expliquait à l’époque Loris Gréaud.

Loris Gréaud, photo GréaudStudio

Tainted Love. Pendant la production de l’exposition The Unplayed Notes, présentée à la fin de l’année 2012 à la galerie Yvon Lambert, à Paris, Loris Gréaud s’est régulièrement rendu sur le pont des Arts pour y sectionner de façon systématique les cadenas qu’ont pris l’habitude d’y accrocher les amoureux. Une manière pour l’artiste de récupérer un geste devenu commun aux amants ayant fait le vœu du scellement de leur amour à l’aide d’un objet de résistance et de protection, le cadenas. Loin de tout acte critique ou ironique, Loris Gréaud tente ici d’interroger une nouvelle procédure de mutation poétique. Après avoir prélevé ces objets, il les a portés à leur point de fusion pour les couler et les transformer en sculptures.

Loris Gréaud, photo GréaudStudio, courtesy galerie Yvon Lambert

The Snorks. The Snorks raconte l’histoire d’un projet océanique : un concert pour les bêtes des abysses diffusé à 3 000 m de profondeur avec l’aide de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer. Trois ans de travail auront été nécessaires pour réaliser les vingt minutes que dure le film, à la fois un projet cinématographique – auquel participent David Lynch et Charlotte Rampling – et une expédition scientifique, une musique – écrite par le groupe Anti-Pop Consortium – et une narration particulière. « En regardant un documentaire sur les fonds marins, j’ai été fasciné par ces créatures abyssales qui vivent dans des conditions extrêmes et y survivent grâce à leur bioluminescence – résultant d’impulsions sonores, raconte Loris Gréaud. J’ai rencontré les spécialistes de la question et me suis rendu compte que c’était le mode de communication le plus répandu sur la planète. » The Snorks sera projeté ce jeudi 24 octobre à partir de 23 h 30 au Théâtre du Châtelet, à Paris.

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