Art & Sciences – Fred Forest – L’intuition en partage

Pour accompagner la sortie du nouvel e-mag d’ArtsHebdo|Médias consacré à la relation entre l’art et la science, nous publions tout au long de la semaine des entretiens avec des personnalités du monde de l’art et des scientifiques.

Fred Forest est un pionnier. Cofondateur de l’Art sociologique et de l’Esthétique de la communication, cet artiste unique déploie une pratique dès plus inventive. A l’ère d’une technologie débridée, il pose la question du sens et de la conscience, donnant à ses dispositifs une valeur critique d’un point de vue social, sociologique, politique et éthique. Le lundi 2 décembre, il sera à la Fondation Cartier dans le cadre des Soirées Nomades pour y présenter une partie de son travail vidéo des années 1970, actuellement conservé à l’Ina.

ArtsHebdo|Médias. – A quel moment la science devient une préoccupation pour l’artiste ?

Fred Forest. – La science a toujours été une préoccupation pour l’artiste. Il suffit de se référer aux travaux de Leon Battista Alberti, Vitruve, Léonard de Vinci, voire Marcel Duchamp qui travailla avec le mathématicien Poincaré sur la représentation de la quatrième dimension. Si ce n’est la loi sur le contraste simultané des couleurs, énoncée en 1839 par le chimiste Eugène Chevreul. Loi à laquelle de nombreux peintres ont été attentifs notamment chez les impressionnistes et les pointillistes…

L’art du XXIe siècle est-il un art scientifique ?

Non, deux fois non. Si l’on en juge par les biennales internationales de tout poil qui se déroulent depuis l’an 2000. Pas un seul ordinateur en fonction dans des installations inexistantes, à la dernière Fiac, afin de procurer au visiteur du sens ou des émotions au titre de l’art… Alors que cet outil, à fabriquer des images, du son et des textes, a vu ses usages se généraliser dans les entreprises et même dans chaque foyer. L’art officiel d’aujourd’hui relève encore, essentiellement, tant par les matériaux et les supports utilisés que par les usages, de pratiques artisanales traditionnelles. Des métiers où c’est encore la main de l’homme qui, dans la plupart des cas, façonne l’œuvre. Quand on constate qu’Abraham Moles écrit son livre Art et ordinateur il y a aujourd’hui plus d’un demi siècle… Cela démontre bien, s’il en était besoin, le décalage du monde de l’art officiel avec celui des sciences et ses applications les plus courantes.

Photo MLD

Qu’ont en commun les artistes et les scientifiques ?

A coup sûr, l’imagination pour faire surgir devant nos yeux ce qui n’existait pas encore. Ils peuvent avoir en commun le même goût de la recherche, comme le partagent certains d’entre eux, contre vents et marées, par l’exercice d’une passion dévorante. Une propension à développer des idées fixes et un engagement total relevant parfois de comportements quasi obsessionnels, qui les font aboutir a contrario du sens commun. Ils partagent aussi le mérite d’apporter souvent à la société quelque chose de nouveau. Ce qui les réunit également, c’est l’intuition qui les pousse, les uns et les autres, à explorer et découvrir certains horizons en friche. Mais à mon sens, ce qui les sépare est plus identifiable que ce qui les réunit. Le scientifique cherche à œuvrer dans le monde de la connaissance, afin d’apporter des éléments de preuve qui viendront corroborer et conforter ce qui n’est souvent, au départ, qu’hypothèses et postulats. L’artiste, selon la célèbre formule de Picasso, ne cherche pas, mais il trouve ! Sa quête relève avant tout d’une réalité existentielle, idéologique et mentale qu’il cherche à partager avec les autres. Son but n’est pas celui de la recherche d’une connaissance abstraite, mais de faire prendre conscience d’états de faits par les voies du sensible, avec un souci esthétique qui n’est nullement le but du chercheur scientifique. Ses chemins, enfin, côtoient et utilisent ceux de l’irrationnel, de l’absurde ou du poétique, ce qui n’entre jamais dans le propos ou les méthodes du scientifique.

Comment la science a-t-elle enrichie la pratique artistique ?

La science a enrichi la pratique artistique en lui ouvrant des champs entiers de formes nouvelles pour nourrir son imagination, en créant pour elle des matériaux nouveaux et en lui fournissant des outils conceptuels permettant de mettre en adéquation une rigueur stricte de la pensée et une fantaisie débridée.

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