Jean Paul Forest à Liège – En lien avec la nature

Jean Paul Forest

Le Grand Curtius, en Belgique, accueille actuellement Arborescence. Cette exposition présente l’évolution de la recherche de Jean Paul Forest sur les traces laissées par l’homme dans la pierre. Le plasticien, installé en Polynésie française, y aborde les thèmes de la fragmentation et de la mémoire, de la multiplication et des multitudes, et évoque le personnage mythologique tahitien de la femme-lézard. Son œuvre questionne nos rapports avec la matérialité du monde, en particulier les liens de celle-ci avec nos structures mentales.

Sur deux socles blancs rectangulaires de plusieurs mètres de long, d’imposants galets fracturés mais savamment reliés par un fil en métal tressé s’offrent au regard. Jouets brisés de titans, ils expriment la volonté d’un homme de retenir symboliquement ce qui dans la nature se fracasse physiquement sous l’effet du temps et de l’activité humaine. Chacun d’eux a traversé les océans pour se livrer ainsi appareillés au Grand Curtius, à Liège, en Belgique. Charriés par les cours d’eau de la vallée de Papeno’o sur l’île de Tahiti, ils doivent cet improbable voyage à Jean Paul Forest. Installé en Polynésie française depuis 1979, le plasticien y poursuit une recherche sur la matière qui l’a fait passer de l’élasticité de la peau de l’homme à la dureté de cœurs de pierre. De son enfance en milieu rural, il raconte que «  chaque objet était recyclé plusieurs fois, avec des moyens et outils rudimentaires ». Un tonneau hors d’usage devient une niche à chien, puis un bac à fleurs, puis une luge, avant de finir en combustible  ! Cette pratique de transformation-détournement lui apparaît alors comme «  une merveille d’invention, un jeu poétique, à la fois pour l’esprit et pour les mains.  ». Mais à l’âge d’opter pour un métier, le jeune homme ne se tourne pas vers le domaine artistique. Probablement parce que l’art lui est toujours apparu «  comme essentiellement “magique ”, c’est-à-dire basé sur une part d’incommunicable, donc de non enseignable  ». Il choisit des études qui lui permettent de se pencher sur la matière la plus «  mystérieuse, complexe et déroutante  »   : le corps humain. Devenu kinésithérapeute, il s’interroge sur les dysfonctionnements de ce dernier  : «  Sont-ils porteurs de sens  ?  », «  Quelles influences réciproques entretiennent-ils avec le psychisme ?  »… La conviction que toute matière contient un langage le conduit à élargir le périmètre de sa recherche. La manipulation de matériaux inertes lui offre un champ de liberté dans lequel il expérimente et «  tente d’exprimer l’indicible  ».«  En art, je n’ai étudié que ce qui m’intéressait – en particulier les arts préhistoriques et tribaux, où le langage du geste n’est pas concurrencé par celui de l’écriture – et ai travaillé sur les expériences plastiques qui correspondaient à ma curiosité  », déclare-t-il. Rencontre avec un inlassable chercheur.ArtsHebdoMédias. – Comment qualifier votre recherche artistique  ?

Jean Paul Forest. – Je ne cherche pas à qualifier ce que je fais car les qualificatifs sont essentiellement des avis sociaux et culturels, donc très variables selon les contextes collectifs ou individuels. Mon travail a progressivement été classé dans les arts plastiques, ce qui m’a permis de rencontrer des gens formidables qui m’ont aidé à cheminer. Mon langage est plastique avant tout et mes préoccupations essentiellement esthétiques. J’aime à penser que la poésie et la transcendance transforment la vie en existence. Je n’ai recours aux concepts qu’en cas d’impasse, ou a posteriori pour prendre une distance avec ma production.Pourquoi la vallée de Papeno’o est-elle au cœur de votre travail  ?

Mon goût pour les rivières et les pierres m’a fait explorer les vallées de Tahiti dès mon arrivée sur cette île en 1979. Celle de Papeno’o m’a immédiatement fasciné. Vaste, labyrinthique, majestueuse, mystérieuse, elle est rapidement devenue mon unique espace d’exploration, sous des prétextes divers : randonnées, kayak, pêche, camping sauvage, recherche de roches pour mes sculptures d’atelier… Son évolution, très banalement dominée par l’expansion des activités humaines planifiées ou illégales comme le reste des espaces «  sauvages  » de la planète, m’a montré l’urgence de m’y consacrer. Chaque moment qui passe est sans retour.Comment s’est développée votre pratique  ?

Ma recherche en atelier s’est attelée à visualiser les actions fondatrices de toute chose  : séparer, relier, multiplier, en répétant ou diversifiant. Une idée ou une envie provoque une série d’expériences, qui bute un jour sur un résultat maximal. Celui-ci peut être une limite frustrante ou une sorte de révélation sidérante, mais on sait que l’on est à ce moment-là incapable d’aller plus loin. Alors j’entame l’exploration d’une autre idée, d’une autre curiosité ; puis, souvent, les expériences s’enrichissent mutuellement et permettent de reprendre une série précédemment abandonnée. L’atelier s’est étendu au paysage, devenant le laboratoire de celui-ci, qui alimente en retour l’imaginaire, permettant alors l’émergence de nouvelles œuvres, etc. Travailler sur une île permet d’être à l’écart des modes, des questionnements artistiques uniformisés. Mais il faut se confronter périodiquement à des regards extérieurs, être critiqué, questionné  : on risque sinon de patauger dans l’autosatisfaction ou le découragement. Ma pratique s’est donc développée dans ces alternances – atelier/paysage, isolement/confrontation, secret/exposition, vallée sauvage/villes européennes –, qui entretiennent une dynamique favorable.

Jean Paul Forest
Vue de l’exposition Arborescence, Jean Paul Forest, Liège 2014

Pourquoi avoir choisi de créer in situ  ?

Au départ en réaction à la dégradation de la vallée par des aménagements industriels. La couture in situ de rochers brisés s’est imposée comme un acte réparateur, une offrande au paysage et, plus simplement, un ultime prétexte pour passer du temps dans ces sites admirés mais en voie de disparition. Ma pratique a ensuite évolué du fait de l’expansion des dégradations. Le soutien de la population locale a conforté cet investissement personnel  : je ne prenais pas possession des lieux, j’y traduisais un désir collectif de préserver leur puissance. Travailler dans la vallée est donc d’abord un grand plaisir, quelquefois un peu teinté d’angoisse face aux bouleversements sans fin. En fait, je n’ai pas réellement choisi cette pratique  : la vallée m’a hypnotisé et je l’accompagne dans son glissement vers un autre état.Quelle importance donnez-vous aux matériaux  ?

La matière du monde à notre portée est notre contact avec l’univers. Nous pouvons lui parler, la faire parler, et surtout l’interroger. Y projeter ma volonté – transformer une pierre en femme nue ou en cheval – ne m’intéresse pas, mais j’ai conscience d’y projeter mes questionnements personnels. Ainsi, les galets sont des entités peut-être «  insensibles  », mais porteuses d’une histoire de volcan, d’eau et de temps immémoriaux : les entités les plus anciennes et sommaires que l’on puisse trouver. Ils sont donc devenus les interlocuteurs exclusifs de quêtes pas toujours réussies…Comment Mo’o Tua Raha, la femme-lézard, est-elle devenue un sujet  ?

Mo’o Tua Raha est la personnification de l’ambiance, la personnalité de la vallée de Papeno’o. Une histoire intemporelle et universelle, comme le montrent très bien les différents textes du catalogue de l’exposition organisée à l’université de Polynésie, au printemps dernier. Lui donner une présence dans la vallée – elle n’a jamais été mise en image – était un désir de longue date, auquel j’ai pu me consacrer à partir de 2011.Les coutures sont un lien, mais aussi la matérialisation de fractures, de blessures. Pourquoi cette volonté de rassembler ce qui dans la nature serait resté séparé  ?

La nature détruit autant qu’elle construit, sans quoi elle ne se renouvellerait pas, ce qui équivaudrait à une mort par immobilisme. Mais voilà, nos sentiments nous font désirer garder, figer pour l’éternité, peut-être, ce que nous aimons, admirons, respectons. C’est à la fois vain et parfaitement «  contre nature  », mais tellement constitutif de l’humanité.Pour finir, quelques mots sur Arborescence présentée au Grand Curtius.

Arborescence est la suite de l’exposition Réparations ?, présentée au Musée d’art moderne et d’art contemporain de Liège en 2006. Celle-ci montrait l’usage de la couture à la fois pour «  réparer  » les paysages – avec des tirages photographiques dans les jardins du musée –, et des galets, trouvés brisés et appareillés avec une prothèse de bois cousue en salle d’exposition temporaire. La conservatrice du Mamac, Françoise Safin, et le directeur des musées de Liège, Jean-Marc Gay, souhaitaient présenter l’évolution de cette recherche. Celle-ci se matérialise en un réseau, une diversification de la pratique de la couture des pierres, selon des voies qui à la fois s’étendent et se recoupent. Une exploration des possibles, qui suivent chacun leur logique, s’affirment et se singularisent  : les fragmentations, où la couture devient un simple lien qui permet de retrouver la forme originelle d’un galet morcelé  ; les multitudes pour lesquelles le geste est répété une seule fois mais sur une grande quantité de galets, regroupés ensuite selon des critères différents  ; la femme-lézard : une image symbolique, le fantôme d’un être mythologique. L’exposition parle donc à la fois d’une trajectoire faite d’intentions et d’anticipations, de découvertes inattendues que l’on suit comme un filon et d’événements imprévisibles qui nous attirent au-delà de notre imaginaire. Ce sera le thème de ma prochaine conférence à la  Sorbonne : Entre itinéraire et errance*.

* La conférence Entre itinéraire et errance se déroulera le mercredi 15 octobre à 18 heures, à l’amphithéâtre Bachelard de l’université de la Sorbonne, à Paris.

Jean Paul Forest
La femme-lézard, Jean Paul Forest

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